Eglalité – Libreté – Farternité (1)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les foulancements ne manquent pas en cette période automnale. Les early birds s’amassent tels des étourneaux sur nos arbres déplumés et les bonus PDF tombent comme les feuilles mortes. Du coup, certains crowdfundings, plus sobres et plus innovants risqueraient de passer inaperçu. C’est notamment pour éviter cela que nous nous tournons vers Vivien Féasson, auteur du jeu Libreté, actuellement en financement sur Ulule : https://fr.ulule.com/librete/

(1ère partie)

1. Vivien, pour ce projet, tu es passé par l’Homme-Orchestre, un projet de l’éditeur Sycko. Alors, ça y est ? On devient raisonnable ? Fini l’indépendance et toutes ces chimères ?

Ehhhhh biennnnn… non, pas du tout ! Mais c’est vrai qu’il y a une volonté de « professionnalisation » derrière Libreté. J’avais envie de faire plus que balancer discrètement mon jeu sur Lulu avant de passer à autre chose. J’ai pensé un temps monter une association d’entraide avec d’autres indépendants, voire même créer ma propre boîte mais c’est quand même compliqué, les auteurs indés aiment aussi la tranquillité que leur offre l’impression à la demande. Et puis Jérémie Rueff m’a parlé de la solution hybride qu’il développait avec le label de l’Homme-Orchestre, me proposant de jouer pour moi le rôle de publisher (celui qui fabrique et distribue le livre) tout en me laissant celui de l’editor (celui qui conçoit le livre). Comme je cherche à tester de nouveaux moyens pour rentabiliser au moins partiellement ma passion dévorante pour le jeu de rôle, j’ai accepté.

Je considère quand même Libreté comme « indépendant » – je ne me suis écrasé devant personne et je n’ai pas cédé aux sirènes du marché, bien plus terribles que celles de mes univers. Par contre, j’ai écouté les avis des personnes autour de moi, ceux de mes amis, de mes testeurs et de Sycko aussi. J’ai aussi trouvé deux illustrateurs, une maquettiste et une relectrice qui ont fait un travail formidable, dépassant de très loin tout ce que j’aurais pu faire à leur place. Bref j’ai le sentiment d’avoir donné au jeu tout ce que je pouvais lui donner, c’est épuisant mais au moins je n’aurai pas l’impression d’avoir sacrifié certaines étapes ou bâclé la finition.

2. La somme à réunir pour le foulancement (6500 euros) semble très importante par rapport au prix du livre : le palier le plus cher est à 25 euros ce qui nécessite de réunir au moins 260 acheteurs. C’est la folie des grandeurs ou quoi ?

Oui et non. La conduite habituelle en matière de foulancements est effectivement de miser sur une poignée de « gros » acheteurs prêts à dépenser 60 ou 100 euros en échange de tonnes de matériel et de goodies, avec parfois les conséquences que l’on connaît (aliénation d’une partie du public, retards, etc.) C’est mon premier financement, je préfère donc miser sur le jeu lui-même et sur des délais de livraison courts.

D’un autre côté, Sycko et moi voulons aussi que Libreté ait sa chance, qu’il puisse peut-être s’installer dans la durée ; pour cela, il faudra imprimer plusieurs centaines d’exemplaires afin de pouvoir plus tard le trouver en boutiques et dans certaines librairies (en plus, cela nous permettra de faire une impression de meilleure qualité, ce qui ne gâche rien). Tout cela a un coût, et il faut bien comprendre que ces 6500 euros correspondent peu ou prou à ce que nous allons dépenser.

La combinaison des deux fait qu’il va falloir conquérir un sacré nombre de joueurs pour un jeu qui ne s’inscrit pas dans la tendance actuelle. C’est un pari, nous en sommes bien conscients. Mais si nous vendons ce jeu, c’est bien parce que nous considérons qu’il en vaut la peine, qu’il est original et qu’il peut intéresser le public rôliste, alors autant lui donner vraiment sa chance plutôt que de viser trop bas par excès de fausse modestie.

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3. Libreté, c’est encore une histoire d’enfants et de violence, comme dans « Perdus sous la pluie ». Le problème, c’est que les histoires de mioches, je peux pas, perso. Je suis perdu pour la cause ou bien ?

Ca dépend de ce que tu entends par des histoires de mioches. On peut avoir des ambiances extrêmement variées avec des enfants ; Perdus sous la pluie était très resserré, avec des tout petits essayant de survivre sans se faire rejeter, mais Libreté entre dans la cour des pré-ados. C’est un jeu qui parle d’amitié, d’amour, d’impuissance, de dépendance, de douleur, de politique, d’horreur et d’héroïsme ! Il faut lire des œuvres comme Peter Pan (le livre de Barrie ou la BD de Loisel), Sa majesté des Mouches mais aussi Seul(s) et Gone pour avoir une idée des situations incroyablement poignantes qu’on peut retrouver dans ce genre de récits.

Non, vraiment, les histoires de mioches sont géniales ! On y joue des personnages naturellement fragiles, qui n’ont pas d’autre choix que de se prendre en main et de grandir vite, beaucoup plus vite que dans notre propre société. On ressent instinctivement la dureté du monde et le poids des actions que l’on entreprend est démultiplié. Cela change je trouve un peu des superhéros blasés qu’on a l’habitude d’incarner en jdr et cela provoque en nous des émotions vraiment saisissantes.

4. Notre service de collecte des délations par lettres anonymes m’apprend que tu es depuis peu père d’une petite fille. Est-ce que cela a changé quelque chose dans ta façon d’aborder ce thème de l’horreur enfantine ?

Effectivement, et je précise au cas où que j’adore ma fille ! J’ai déjà entendu plusieurs personnes me dire qu’elles étaient devenues incapables de supporter les récits parlant d’enfants maltraités. En ce qui me concerne (heureusement), ce n’est pas le cas ; je suis effectivement devenu plus sensible aux souffrances enfantines dans le monde réel, mais je mets tout cela de côté quand j’écris ou quand je joue. J’ai depuis peu lu l’hexalogie Gone par Michael Grant et je me sens terriblement timoré en comparaison de ce que cet écrivain est capable d’infliger à ses personnages, tout cela dans un roman pour la jeunesse ! Cela m’a tout de même encouragé à me lâcher un peu sur les sirènes de l’averse, et nos parties n’ont jamais été avares en moments bien saignants.

Cela étant, j’en profite pour rappeler qu’une partie de jeu de rôle c’est un accord entre participants, et que si Libreté reste un jeu abordant des thèmes difficiles, il est possible de poser certaines limites d’entrée de jeu afin d’éviter un malaise à la table.

5. Le jeu s’inscrit donc dans une trilogie de jeux qui se déroulent dans le cadre du Rainyverse. Comme tu l’as compris, j’ai fait l’impasse. Du coup, est-ce que c’est obligé d’avoir joué à « Perdus sous la pluie » avant de découvrir Libreté ?

Pas du tout ! J’ai même arrêté d’utiliser le terme « spin off » qui pouvait induire en erreur : Libreté est un tout autre jeu prenant place dans le même univers. De toute façon, il est possible de résumer mon précédent jeu en 1 minute : « les enfants qui se perdent un soir de pluie finissent par échouer dans la Ville, reflet spectral du monde des adultes et terrain de chasse des sirènes de l’averse. La plupart seront emportés par ces monstres lâches et sournois, et seuls quelques-uns retrouveront le chemin de la maison. » Libreté s’intéresse aux autres enfants, ceux qui ne seront ni emportés ni sauvés, et qui tomberont après des jours d’errance sur la forteresse des nuées…

L’autre titre auquel tu fais référence est mon jeu du GameChef, Comme des larmes sous la pluie, mais celui-ci se déroule dans un futur aussi proche qu’hypothétique. Pas de problèmes donc de ce côté-là. Et puis il est gratuit et sur la toile, alors si vraiment vous voulez en savoir plus, il vous suffit de le télécharger (attention par contre, ne le lisez pas si vous voulez y jouer un jour).

Ce qui est intéressant, c’est que lorsqu’on a joué à différents jeux prenant place dans un même univers, on développe de nouvelles façons de les appréhender, de nouvelles expériences. On peut aussi parfois prendre des éléments développés dans une partie et les réutiliser dans une autre.

(à suivre…)

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