Les missionnaires du livre [Critique – Pack Horse Library]

Nous bouleversons un peu nos programmes du vendredi pour faire la place à plus de lundi en cette période de générosité des auteurs et éditeurs. En effet, l’occasion était belle de vous proposer la critique de Pack horse library par Xaramis puisque Léonard Chabert, l’auteur, a décidé de mettre son jeu à disposition gratuitement pour vous aider à supporter le confinement. Merci à lui.

 

Il me faut reconnaître que je peux me laisser aller à quelques préjugés au sujet du Kentucky. Pêle-mêle, un coin de distillateurs de bourbon, d’ouvriers de l’automobile, de joueurs de banjo de bluegrass, de cultivateurs de tabac, de mangeurs de poulet frit, pas tous portés vers l’égalité des gens selon leur couleur de peau, même si c’est le berceau de la romancière de La case de l’oncle Tom. Le tout nappé de mon visionnage de la série Justified, avec son comté kentuckien de Harlan… entièrement filmée hors du Kentucky.

Quelle ne fut donc pas ma surprise en découvrant qu’un rôliste s’était attelé à écrire un jeu mettant en scène des femmes parcourant le Kentucky à dos de cheval ou de mule pour distribuer des livres jusque dans les coins les plus reculés de cet état, dans les années 1930. Des bibliothécaires-cavalières dans le Kentucky ? Quelqu’un avait mis des trucs bizarres dans l’» herbe bleue » avant d’en fumer ?

La bibliothèque du cheval de bât

La présentation du jeu sur sa page Lulu est très claire :

« Kentucky, années 1930. Des femmes parcourent à cheval les sentiers escarpés des Appalaches. Elles visitent villages, fermes et camps de mineurs des hautes vallées pour lutter contre la misère et l’isolement. Dans leurs fontes, seulement des livres. Ce sont les bibliothécaires du projet Pack Horse Library. À partir de ce contexte historique, le jeu de rôle Pack Horse Library raconte le travail de ces femmes. En retraçant leurs tournées, marquées par les rencontres et les obstacles, il fait le récit de leur engagement, de leur solidarité, de leurs victoires méconnues. Ce jeu permet de mener, avec un minimum de préparation, des parties isolées ou une campagne. Il se joue aussi bien en narration partagée qu’avec un meneur de jeu. »

Me voilà donc parti à feuilleter le magazine de la Smithsonian Institution (eh oui, je laisse Wikipedia aux bouseux banjoïstes qui rongent des épis de maïs) et explorer quelques archives photographiques des années 1930, histoire d’en apprendre un peu plus sur ce projet « Pack Horse Library », littéralement « bibliothèque du cheval de bât ». Le Kentucky, état rural et minier déjà pauvre, a été laminé par la Grande Dépression. La politique interventionniste de relance impulsée par Roosevelt – le fameux « New Deal » – a comporté, parmi ses mille et une facette, l’étonnant (et unique, par sa nature) projet d’apporter du matériel à lire dans les Appalaches, en région orientale du Kentucky, dont près du tiers de la population était illettrée ; on n’y comptait, d’ailleurs, pas plus un livre par habitant, en moyenne, contre cinq à dix dans le reste des États-Unis.

Des projets d’amener des livres dans les contrées reculées du Kentucky avaient déjà émergé, dans les années 1910 et 1920, mais avaient duré peu de temps. C’est en 1934 que naît le projet « Pack Horse Library » est né, dans le comté de Leslie, financé par le Works Progress Administration, une agence du New Deal qui emploie des milliers de chercheurs d’emploi, souvent sans qualification, pour mener des programmes publics de travaux et d’éducation. Ces « bibliothèques », hébergées ici dans une église, là dans une agence postale, sont les points d’ancrage où des porteurs-cavaliers viennent chercher les magazines et les livres qu’ils distribuent ensuite dans les environs, à près de 50.000 familles, affrontant les conditions les plus dures pour que tout arrive à bon port, pour moins de 30 dollars par jours (environ 400 de nos euros d’aujourd’hui). Un formidable projet, humaniste, émancipateur.

Vous êtes dans une bibliothèque

Et voilà que cette Pack Horse Library est devenu un objet ludique. Que dis-je, un objet. Un défi plutôt ! La simple idée d’incarner quelqu’un qui choisit des livres et qui les distribue, et d’y trouver un plaisir de jeu, a de quoi surprendre. La production de JdR offre, certes, un large éventail d’expériences à vivre : tueur sanguinaire, paladin exalté, contrebandier wookie, elfe millénaire, tortue mutante, bribe de rêve d’un dragon, objet mathématique, robot. De là à devenir bibliothécaire-muletière… Vraiment ? Vraiment !

Chaque partie de Pack Horse Library – une « tournée » dans un recoin du Kentucky – est divisée en quatre « chapitres », qui reprennent les missions successives de ces bibliothécaires peu ordinaires : la préparation (qui inclut la gestion du stock de livres), puis le voyage sur des chemins de traverse, et les visites (l’accueil n’est pas toujours chaleureux, les bibliothécaires se retrouvent mêlées aux affaires locales, etc.), et enfin le retour, occasion de tirer le bilan de la tournée. Chaque chapitre est animé par une des personnes autour de la table, appelée « narratrice », qui tient lieu de MJ, et comprend un ou deux « obstacles », déterminés aléatoirement, que le groupe devra affronter. Ceux qui préfèrent une structure plus classique joueront avec une narratrice « fixe », plutôt qu’une narration tournante, mais ça fait perdre une des saveurs du jeu.

Il n’y a donc pas de scénario, au sens classique où l’on entend ce mot en JdR ; le souffle de la partie repose sur la manière dont les joueurs tisseront le fil de trame de ces obstacles et des rencontres, et le fil de chaîne des personnalités des bibliothécaires. Pas de géant à terrasser, pas de complot mondial à déjouer, pas de trésor à amasser, mais des petites victoires au quotidien, porté par l’esprit utopiste d’une amélioration de l’humanité, pas à pas. Le livre et l’engagement humaniste, comme remède à la misère sociale, voilà un vrai défi ludique à relever !

Engagez-vous, qu’ils disaient

Autour de la table, chacun incarne donc une « bibliothécaire », et la création des personnages se fait ensemble, pour apporter à la fois de la cohérence d’ensemble et du relief individuel. Chaque bibliothécaire a une « responsabilité » au sein du groupe : le Catalogue (rassembler les livres à emporter en tourne), la Carte (l’itinéraire et les visites), la Longe (les montures et la sécurité), la Tasse (les haltes et le moral du groupe). À titre personnel, chacune a aussi un « profil », qui brosse son caractère et son éducation, et une « inspiration », traduite par son livre préféré. Ses différents choix influent sur les scores des 4 caractéristiques chiffrées : esprit, compétence, détermination et attention. Enfin, chacune dispose d’un score de vocation, qui reflète, de manière synthétique, l’énergie morale et physique de la bibliothécaire, et ses ressources matérielles. Quelques autres éléments (liens éventuels entre les personnages, histoire intime, sentiments, etc.) complètent le portrait de chacune d’elle.

Quant à la mécanique de simulation, inspirée de celle d’Apocalypse World, elle permet de traduire les résultats et leurs conséquences de manière plus graduée que le binaire « réussi / raté ». La liste des actions possibles donne une bonne idée de ce qui attend les bibliothécaires dans leurs tournées : argumenter, s’imposer, réconforter, tâter le terrain, se retrousser les manches, ruser, lire ou faire lire. Et pour ce qui est de mettre plus de chances de son côté, une bibliothécaire peut engranger, au fil de ses tournées, quelques avantages : une bonne réputation personnelle, des liens solides avec ses camarades d’aventures, des tuyaux glanés ici et là sur la vie quotidienne des contrées parcourues, sans oublier l’essentiel : disposer d’une monture fiable et emporter des livres au succès populaire marqué.

Quelques pages pour bien s’armer

Je veux bien donner un dollar d’hier ou d’aujourd’hui à quiconque se sent d’emblée prêt(e) à incarner une bibliothécaire-cavalière du Kentucky des années 1930, parce que je ne prends probablement le risque de courir à la ruine ! Rares doivent être les personnes qui sont imprégnées de cette ambiance ; les romans sur ce thème sont rares (je monte jusqu’à deux dollars pour qui a lu The Book Woman of Troublesome Creek, de Kim Michele Richardson), et je n’ai pas trouvé de film s’y rapportant.

Fort heureusement, en une centaine de pages au format A5, et à la maquette austère, Léonard Chabert, auteur du jeu, nous livre la matière pour plonger dans ce nouveau bain. Quelques pages suffisent à replacer le jeu dans son contexte historique et social, puis ce sont les règles qui permettent de comprendre les tenants et les aboutissants : la création des personnages (une vingtaine de pages), leurs actions (une douzaine de pages), les relations (une quinzaine) et surtout la tournée (une bonne trentaine). La partie sur la carrière (une dizaine de pages) aide à envisager de jouer à Pack Horse Library en campagne.

Le catalogue des armes dont tout JdR habituel se prévaut est, ici, remplacé par une sélection d’ouvrages que les bibliothécaires emporteront peut-être dans leurs fontes. Des Grandes espérances de Charles Dickens à Tortilla Flat de John Steinbeck, en passant par Les quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott, chacun apportera aux lecteurs ou auditeurs de la lecture un peu de soulagement, de divertissement, ou de réflexion.

Les suggestions de lectures et les liens vers des ressources visuelles en lignes complètent le jeu.

Vous voilà parés, le Kentucky vous attend !

Alors, tu enfourches ta mule ?

Difficile de se faire une idée du plaisir à y jouer à la seule lecture de jeu : à mon sens, certaines propositions ludiques peuvent être stimulantes à la lecture, sans que cela se concrétise autour d’une table. Les comptes rendus de partie et les commentaires de quelques joueurs – comme ceux publiés dans le forum Casus NO – apportent, au moins, un premier éclairage.

J’ai le goût de JdR dont la thématique sort des courants les plus fréquents, et incarner des personnages du quotidien, des « héros du quartier », me plaît davantage que d’enfiler le costume de ceux qui bouleversent des univers. Et j’apprécie les univers où les aventures ne se centrent pas forcément sur l’affrontement avec les autres, les combats sanglants et les effets magiques renversants.

Face à ce Pack Horse Library – dont je répète que je l’ai uniquement lu – j’ai un a priori partagé. D’un côté : une curiosité positive devant ce jeu qui repose sur des ressorts d’aventure différents, et met les joueurs dans des dispositions d’esprit peu courantes en JdR ; un jeu dont la création de personnages et le découpage des aventures traduit expressément l’ambiance attendue. D’un autre, la crainte, peut-être irraisonnée, d’une difficulté à renouveler le souffle de l’aventure en y jouant « en campagne », alors qu’à mes yeux, c’est justement l’approfondissement des personnages et de leurs relations au travers d’une « campagne » qui est nécessaire à ce genre de jeu.

En ces temps de confinement sanitaire, remerciez l’auteur du jeu, puisqu’il le met gracieusement à votre disposition ; et faites-vous votre propre idée, en lisant ou en y jouant !

http://www.lulu.com/shop/l%C3%A9onard-chabert/pack-horse-library-pdf/ebook/product-24395518.html

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