Le foulancement : une histoire française (1ère partie)

On l’oublie trop souvent : la première impression papier de Di6dent (combo des #1 et #2) fut le tout premier crowdfunding du petit monde du JdR francophone. Alors, depuis cette date mémorable, on s’accorde à la Redac6on, c’est vrai, le petit privilège de jeter un regard, mi-amusé, mi-attendri et re-mi-agacé derrière sur le chemin parcouru depuis par le foulancement rôliste. Autant dire que quand Jérémie Coget nous a proposé le fruit de ce gros boulot réalisé sur les chiffres de 6 ans de CF à la française, on a bondi sur l’occasion pour vous en faire profiter. Allez, on laisse parler le maître es-foulancement, Jérémie.

Préambule

Nous avons recueilli un maximum de chiffres concernant les souscriptions de jeux de rôle français. Cet article les analyse pour présenter 6 ans de financements participatifs. 6 ans d’évolution, d’une présence anecdotique jusqu’à un modèle économique dominant dans le monde du jeu de rôle.

127 souscriptions réussies en 6 ans. Une poignée n’a pas atteint leur objectif (Dessine-moi un Donjon, Crime 2, Vampire : le Requiem première tentative). Celles qui ont retenté l’aventure puis réussi n’ont pas été retenues pour l’étude. Nous avons également écarté la souscription de Beasts & Barbarians chez Black Book Editions, qui ciblait les boutiques et donne donc des chiffres très différents…

Nous traitons ici de deux facteurs : le nombre de participants et l’argent récolté. Ces deux éléments permettant de mesurer le succès d’une souscription et l’attrait d’un jeu. Néanmoins deux bémols s’imposent à nous : il ne faudra jamais les oublier en lisant cet article !

Le premier est lié au mode de fonctionnement de la plate-forme Ulule : si un souscripteur prend plusieurs contreparties, il sera compté plusieurs fois. Ce qui fausse à la hausse les chiffres, surtout pour les grosses souscriptions avec moult options.

Le second est lié au fait que l’argent récolté signifie “chiffre d’affaire brut” et pas “bénéfices” ! Une souscription pourra amasser moins d’argent qu’une autre mais au final faire bien plus de bénéfices car les coûts de production sont moindres, et les frais de port ne sont pas offerts…

On ne va pas commenter ici la pertinence ou non des souscriptions. Nous souhaitons analyser leurs chiffres et comprendre l’impact et l’évolution de ce nouveau mode de financement.

Première partie : une analyse chronologique

2011, les prémisses

– 6 souscriptions
– 7 407 € récoltés
– 290 participants
– Panier moyen de 24 €

Après des rançons comme Brumaire et Mahamoth lancées en 2007, le système de souscription, suivant le modèle américain du site Kickstarter.com, arrive en France avec la plate-forme Ulule.fr lancée fin 2010. Le JdR s’y intéresse et 6 projets voient le jour dès 2011.

Il s’agit de petits projets, auto-édités, associatifs ou venant de petits éditeurs, qui dépassent à peine le millier d’euros.

2011 est une année de tâtonnements, attirant peu de souscripteurs (moins de 50 en moyenne), pour des sommes réduites : un panier moyen de 24 € seulement, bien moins que le prix moyen d’un livre de base.

Cette année est donc celle des débuts, des pionniers qui se lancent seuls ou presque. Les faibles sommes amassées ne donnent pas l’impression que la souscription va s’installer durablement en France. C’est sans compter sur des petites souris qui, lancées fin 2011, verront leur souscription atteindre des sommets inconnus jusqu’alors !

2012, Les souris sortent du bois

– 22 souscriptions
– 144 816 € récoltés
– 2359 participants
– panier moyen de 57 €

2012 débute avec la fin de la souscription des Légendes de la Garde qui amasse 23 100 € et attire 312 participants ! Soit plus de participants que lors des 6 souscriptions de 2011 et surtout 14 fois plus d’argent récoltée que la meilleure des souscriptions de l’année passée !

Cette réussite va dynamiser les souscriptions, attirer plus de participants et aussi commencer à intéresser des éditeurs installés. Le premier, qui va se lancer à corps perdu dedans sera les Ludopathes, avec pas moins de 7 souscriptions pour cette année. A elle seule cette entreprise représente 38,5 % de l’argent récolté (55 615 €) et 42,5 % des participants de l’année (1001). L’implication de cet éditeur explique, en partie, la montée rapide des souscriptions, passée de 6 en 2011 à 22 en 2012, près de 300 % d’augmentation.

Signalons aussi l’éditeur Lapin Marteau qui avec la traduction d’un jeu japonais, Ryuutama, attire pour sa première souscription pas moins de 208 souscripteurs pour un montant total de 12 626 €.

Notons enfin que le panier moyen a augmenté et atteint désormais 57 €, permettant de financer des livres de base en grand format, voir des boites (comme pour Légendes de la Garde).

Par contre l’année 2012 voit aussi apparaître l’un des travers des souscriptions : les retards. En effet, des jeux comme Within, Légendes de la Garde ou Ryuutama sont annoncés pour le courant de l’année et ne verront le jour que plusieurs années plus tard !

2013, des hommes en noir sortent de l’ombre

– 25 souscriptions
– 549 671 € récoltés
– 5340 participants
– panier moyen de 72 €

2013 ne verra que seulement 3 souscriptions de plus que 2012 et pourtant elle est bien différente avec plus de trois fois plus d’argent récoltés ! En effet, les souscriptions attirent des petits éditeurs (Éditions Icare, Le Grimoire…), mais va voir aussi l’arriver d’un éditeur bien plus important qui va amener des licences ou projets financièrement plus porteurs : Black Book Editions.

Ce dernier, en plus de se lancer dans les souscriptions, va aussi créer sa propre interface afin de gérer sur son site les financements. La plateforme Black Book Editions à elle seule représente plus de 50 % des sommes récoltés (296 162 €, soit 53,9%) et regroupe près de 30 % des participants (1532 participants, soit 28.7%) rien que pour l’année 2013.

On notera les très bons résultats d’Agate, qui en seulement 2 souscriptions pour Les Ombres d’Esteren, obtiennent 99 415 € et attirent 1257 participants !

Conclusion : sans ces deux éditeurs, l’année 2013 serait proche de celle de 2012 en montants récoltés.

2014, la chute !

– 12 souscriptions
– 208 999 € récoltés
– 1955 participants
– panier moyen de 93,5 €

Paf ! C’est la chute, le trou noir ! Que se passe-t-il, seulement 12 souscriptions ! Qui certes amassent plus qu’en 2012 mais restent bien en-deçà de 2014.

De notre point de vue, voici plusieurs éléments qui peuvent expliquer ce recul :
– Certains auto-éditeurs font une souscription ou deux puis arrêtent.
– La fin des souscriptions des Ludopathes. Cet éditeur passe de 7 souscriptions en 2012, à 2 en 2013 et une seule en 2014. Trop de projets à livrer, qui prennent de plus en plus de retard…
– Les énormes retards de livraison que l’on a vu apparaître en 2012 (et qui on perduré en 2013) bloquent certains éditeurs et les poussent à mieux avancer/préparer leur projet avant de le lancer ou à devoir se concentrer pour livrer un ancien projet.
– C’est probablement le cas de Black Book Editions qui après les 3 grosses souscriptions a du se restructurer, optimiser et attendre d’être plus avancés dans un projet avant de lancer une nouvelle souscription. Ce dernier n’a ainsi lancé qu’une seule souscription en 2014.
– Enfin les capacités de productions des éditeurs : produire un jeu de rôle prend du temps, et rares sont les entreprises (notamment ceux utilisant les souscriptions) à pouvoir en mener plusieurs de front.

Tous ces éléments, et les deux années suivantes, ne laissent à penser que l’année 2014 ne sera qu’une « anomalie » dans la progression des financements participatifs de jeu de rôle.

2015, N’est pas mort ce qui a jamais dort !

– 28 souscriptions
– 1 292 934 € récoltés
– 12 957 participants
– panier moyen de 86 €

L’année 2015 est une grande année pour les souscriptions : le million d’€ récolté est dépassé ! Cela est surtout possible par l’arrivée dans le petit monde des financements participatifs de l’éditeur Sans Détour et d’un des jeux les plus populaires en France : L’Appel de Cthulhu. En seulement 2 souscriptions, L’Appel de Cthulhu amasse 545 739 € et attire 4 945 souscripteurs.

Outre cette somme le nombre de souscriptions n’a jamais été aussi élevé, et les erreurs du passé semblent avoir été apprises. Bon nombre de projets sont lancés et menés à bien. Par exemple Black Book Editions lance pas moins de 5 souscriptions et encaisse 271 715 € pour 2 144 participants.

Les petits éditeurs ou auto-éditeurs ne sont pas en reste : ils sont de plus en plus nombreux à participer, et parfois font plusieurs souscriptions dans l’année (500 nuances de geek, Batrogames, Les Vagabonds du Rêve, Editions Icare Scriptarium, Stellamaris…).

Notons enfin une réédition d’un grand jeu français, In Nomine Satanis – Magna Véritas (INS-MS), par Raise Dead Editions qui attire par moins de 1 179 souscripteurs et obtient 142 754 €.

2016, Vers l’infini est au delà !

– 34 souscriptions
– 2 037 798 € récoltés
– 18 765 participants
– panier moyen de 95,5 €

La progression se poursuit et s’accélère. Les sommes récoltées explosent jusqu’à dépasser 2 millions d’€ sur cette année ! On retrouve la plupart des éditeurs des années précédentes, Black Book Editions en tête. Avec pas moins de 7 souscriptions, 859 043 € récoltés et 4 703 participants, cet éditeur représente à lui seul, en € récolté, 42 % du total de l’année.

En plus des éditeurs habitués aux financements participatifs arrivent aussi des éditeurs installés mais n’ayant pas encore utilisé ce mode de financement : les XII Singes (certes déjà en co-édition avec le Manoir du Crime en 2015 pour Venzia), Matagot ou encore AKA Games créé par les gérants du 7ième Cercle. Notons aussi les deux souscriptions d’Arkhane Asylum, société fondée par des anciens de La Bibliothèque Interdite (connue à l’époque pour sa licence Warhammer 40000 tel que Dark Heresy), pour Loup-Garou : l’Apocalypse et Vampire : l’Âge des Ténèbres qui récoltent à elles deux la coquette somme de 221 422 €.

2017 L’année du tout souscriptions ?

A l’heure où nous écrivons ces lignes, en janvier 2017, 2 projets ont déjà été lancés et une vingtaine de projets de souscriptions sont annoncés pour l’année à venir ! A cela on pourra aisément rajouter autant de surprises, ce qui devrait permettre de dépasser en nombre et en chiffres les souscriptions de 2016…

[à suivre]

Jérémie Coget

2 pensées sur “Le foulancement : une histoire française (1ère partie)

  • 3 février 2017 à 11:29
    Permalink

    J’aime bien les pièces en chocolat pour illustrer.

    Il y a un message. 🙂

     
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    • 4 février 2017 à 12:09
      Permalink

      Rooooh, quel esprit mal placé 😉

       
      Répondre

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