Interview Horrifique : 2D6+ Bouh!

La maison d’édition Designed by Acritarche était jusqu’à présent l’affaire d’un seul homme : Bastien « Acritarche » Wauthoz. Traducteur, auteur, illustrateur, cartographe ou encore éditeur, cet homme-orchestre a su donner ses lettres de noblesse à la version française de Dungeon World auquel son catalogue est exclusivement dédié. Mais aujourd’hui, une page se tourne. L’éditeur publie, à travers un financement participatif en cours, une production française originale : Horrifique. Pour en savoir plus, nous sommes allés interviewer Frédéric Ghesquière, l’auteur du jeu, et son éditeur, Acritarche. 

 

Le Fix : Tiens, un nouveau dans le petit monde du JdR. Frédéric, peux-tu te présenter aux lecteurs du Fix ?

Frédéric Ghesquière (FG) : Je m’appelle Frédéric Ghesquière. Dans la vraie vie, je suis comédien, metteur en scène et enseignant dans une école d’art dramatique. Je pratique le jeu de rôle depuis bientôt 30 ans et j’ai toujours eu un faible pour les jeux d’horreur. J’ai ainsi mené bon nombre de jeux sur ce thème et écrit plusieurs scénarios pour la convention Les Aventuriers de la Cité Ardente (Liège). Horrifique est ma première création éditée.

Le Fix : Pourquoi avoir choisi (encore !) l’œuvre de Lovecraft comme référence ? Pourquoi ne pas avoir créé ta propre mythologie ou laissé libre court à la créativité des joueurs ?

FG : Ce qui m’intéresse, c’est de chercher à émuler les nouvelles horrifiques de Lovecraft. C’est une horreur très particulière, lancinante, rampante, inéluctable. La sensation qui m’envahit lorsque je les lis n’avait, à mon sens, jamais été retranscrite en jeu de rôle.

Contrairement à sa mythologie qui a été très souvent utilisée, au point d’être parfois vidée de sa substance.

Dans Horrifique, c’est vous qui construisez le récit, au fur et à mesure que vous l’explorez. C’est votre imagination qui peuple les recoins sombres d’ombres inquiétantes et de hideuses abominations. Chaque table de jeu crée ainsi sa propre mythologie. La créativité des joueur·euse·s est justement un élément central! Les nombreux outils mis à dispositions (Cartes Étrangetés, Mystères, Actions, Horloge de l’Horreur…) vous permettent d’imaginer sur le pouce vos propres histoires dans le canon esthétique du maître de Providence.

Le Fix : Mais, au final, on pourra quand même adapter nos scénarios Cthulhu à Horrifique ou bien je n’ai rien compris ?

FG : Non, vous ne pourrez pas adapter vos scénarios, pour une simple raison : dans Horrifique, il n’y a pas de scénario préexistant. En début de partie, vous choisissez un Mystère et un Cadre, un Caractère et une Occupation pour votre personnage, et vous répondez aux questions orientées qui figurent sur ces cartes pour poser les bases du Mystère que vous explorerez. Les Mystères sont donc émergents, nourris par toutes les personnes présentes autour de la table, PJ et MJ. Personne ne sait ce qui se cache derrière tout cela. La seule certitude, c’est que l’horreur finira par envahir l’espace des protagonistes, et que cette histoire finira mal.

Les combinaisons offertes par tout le matériel sont telles qu’elles vous assurent de jouer des parties toujours différentes, et ce sans aucune préparation.

Le Fix : Est-ce qu’il y a à proprement parler un setting de proposé avec le jeu ?

FG : Par défaut, une partie de Horrifique prend pour cadre historique la période située entre 1890 et 1935 et se situe dans un pays anglo-saxon (Grande-Bretagne, États-Unis, Australie…). Cette époque est privilégiée tout d’abord parce qu’il s’agit de l’époque contemporaine de Lovecraft et qu’il est donc plus aisé d’imaginer des histoires proches de celles de l’auteur.

Cependant, nous ne rentrons pas dans le détail car il ne s’agit pas d’un jeu historique. Noyer les participant·e·s sous une avalanche d’informations en début de partie nuirait à l’expérience de jeu. Mieux vaut éventuellement les instiller en cours de partie. Si vous aimez apporter du « crunch » historique, libre à vous de le faire, le jeu le supporte très bien. L’important est que tout le monde y trouve son compte!

Nous nous contentons de pointer les éléments qui ont un impact fort sur la couleur du récit et le comportement des personnages, et qui permettent de renforcer le ton horrifique d’une partie en agissant sur les points suivants : le sentiment d’isolement, la peur de l’inconnu ou de ce que l’on ne comprend pas et la perversion des codes sociaux.

Le Fix : Le jeu est orienté enquête pure ou il y aura de l’action aussi ?

FG : Lorsque vous jouez à Horrifique, vous jouez pour voir comment les protagonistes vont inexorablement plonger dans l’horreur.

Il n’est pas question d’enquête ici, ni d’héroïsme. Si les personnages cherchent quelque chose, ils le trouvent. S’ils essaient de comprendre le sombre lien qui relie deux éléments du Mystère, ils obtiennent leur réponse. La question est : « À quel prix ?« . Tout l’enjeu est là! Comme dans les nouvelles de Lovecraft, les personnages lèvent progressivement le voile de l’inconnu pour se retrouver irrémédiablement emportés dans une histoire qui les dépasse complètement.

Quant à la place de l’action dans le jeu, je dirais que si c’est l’option que vous choisissez, c’est à vos risques et périls! Les personnages ne sont ni des spécialistes de l’enquête, ni des Indiana Jones en herbe. Juste des personnes comme vous et moi qui ont la mauvaise idée de vouloir en savoir plus sur des choses qui les dépassent.

Acritarche : Les mots ont de l’importance. C’est pour cela que, à Horrifique, les PJ vivent des Mystères, pas des « Enquêtes », pas des « Aventures ». Ce ne sont pas des « investigateurs », juste des protagonistes.

Le Fix : Comment gérer l’effet de surprise, et donc de peur, si tous les joueurs construisent l’histoire ensemble ?

FG : C’est en grande partie le rôle de la personne qui mène la partie. Plus que dans d’autres jeux, son rôle est de s’emparer des propositions qui sont faites autour de la table, de les intégrer, puis de les dévoyer, de les pousser plus loin en amenant des rebondissements. C’est un peu comme si chacun·e amenait une pièce d’un puzzle dont personne ne connaît l’image finale avant qu’elle soit révélée.

Par ailleurs, je fais la distinction entre « peur » et « horreur« . Comme son nom l’indique, Horrifique cherche à vous plonger dans l’horreur. Le fait d’accepter que cela vous fasse peur est une question de disposition personnelle. Personnellement, je n’ai jamais eu peur en lisant les nouvelles de Lovecraft. Par contre, il est très clair que ces lectures me laissent un sentiment d’une horreur souterraine et profonde. C’est cette expérience que le jeu vous propose de revisiter.

Acritarche : En même temps, si c’est la volonté commune autour de la table, il suffit d’une combinaison de points d’Angoisse et d’Action de MJ bien choisie et la peur peut s’installer à table. Mais nous ne donnons pas de « truc » pour cela. Johann Scipion a déjà (presque) tout dit ! 😉

Le Fix : J’hésite à souscrire au jeu parce que j’ai déjà Monster of the week. Qu’est ce qui me ferait craquer selon toi ?

FG : Monster of the week est un jeu d’enquête et d’action avec des créatures surnaturelles. Il demande au·à la MJ de préparer un monstre, l’évolution de la menace et éventuellement un setting particulier. Horrifique se focalise sur la descente progressive et inexorable dans l’horreur. L’action et l’enquête sont secondaires. Et puis, comme déjà mentionné, il ne demande aucune préparation, et il est spécifiquement taillé pour du one shot.

Le Fix : Apparemment, il n’y a pas de bestiaire dans le jeu. On se bat contre quoi du coup ?

FG : Le but n’est pas de triompher d’une quelconque menace, mais bien de jouer pour voir comment les personnage vont sombrer dans l’horreur, pour lever le voile progressivement sur une horrible révélation finale qui marque la fin de la partie. Pas de bestiaire donc. Les créatures surnaturelles et autres entités venues d’autres dimensions seront uniques à chaque table. Et si vous avez besoin d’inspiration pour une menace, vous tirez une ou plusieurs cartes Étrangetés et vous avez de quoi imaginer une abomination sur mesure. Quant à la gestion des PNJ, elle est simplement narrative. Pas de points de vie ni aucune caractéristique. De cette manière, vous pouvez vous focaliser sur l’histoire et sur les personnages. Il y a quand même une règle spéciale concernant les créatures de l’Inconnu : si vous les combattez, vous mourez. Comme ça les choses sont claires! Elles sont trop puissantes pour les pauvres humains que nous sommes…

Le Fix : On joue en one-shot avec une taux de mortalité très élevé. J’espère que la création de personnage est rapide ! Rassure-moi.

FG : Pour créer votre personnage, il suffit de choisir ou tirer au sort un Caractère et une Occupation, de choisir parmi les noms et prénoms qui figurent sur ces cartes et de répondre aux questions qui vont définir les Liens entre les personnages. Donc a priori je dirais que ça doit tourner autour d’une dizaine de minutes.

Par contre, il est rarissime qu’un personnage meurt en cours de partie. Lorsque vous subissez une blessure, c’est vous qui la choisissez parmi la liste figurant sur votre feuille de personnage. J’ai probablement mené au moins une cinquantaine de parties et je ne me rappelle pas avoir tué un seul protagoniste…

Si des PJ trouvent la mort, c’est toujours au choix de la personne qui le joue, soit en cours de jeu, soit lors de l’Épilogue qui clôture la partie.

Acritarche : De plus, la création de personnages est intimement liée à la construction du Mystère. Les réponses apportées autour de la table aux questions liées au Mystère et aux Liens entre personnages sont autant d’éléments du Mystère qu’il sera bon d’intégrer et de développer pendant la partie.

Le Fix : Eh mais, en fait, je ne m’en redns compte que maintenant mais… il y a Acritarche aussi ! Qu’est-ce que tu fais là, en fait ?

Acritarche : Ben, je fais mon travail d’éditeur ! 😀

Quand Fred m’a fait découvrir une des premières version d’Horrifique, j’ai immédiatement été conquis par son potentiel et ses qualités intrinsèques. J’ai donc proposé à Fred de l’éditer, tout en étant très clair que j’allais y ajouter une dose maximale de haut potentiel ludique. Ce que j’ai fait à travers des conseils de game design, de rédaction et nos nombreuses réunions de travail sur ce projet

Le Fix : Au début je me disais « Tiens, Acritarche a délaissé un peu Dungeon World« . Mais en fait non, Horrifique est toujours un système « Propulsé par l’Apocalypse ». Qu’est ce qui te plaît tellement dans ce système ?

Acritarche : Je trouve le système « pbta » extraordinaire pour trois raisons.

Premièrement, il est centré sur la narration et la découverte progressive de la fiction. Tout en restant assez tradi avec un•e MJ, tout le monde autour de la table participe à l’élaboration de la fiction, tout le monde est surpris, même quand on anime la partie.

Deuxièmement, il propose un système de résolution non binaire qui laisse la part belle aux rebondissements. Les chances d’obtenir une issue mitigée à une action de PJ tournent presque toujours autours de une sur trois. Et donc autant d’occasions de proposer des choix difficiles, des opportunités, des frustrations qui poussent les personnages en avant.

Enfin, un « pbta » bien fait est construit pour émuler narrativement et ludiquement un genre déterminé avec un choix judicieux d’Agenda, d’Objectifs, de Principes et d’Actions. On sait donc à quoi on joue et comment cela va se construire autour de la table de jeu.

Je retrouve ces trois ingrédients dans les « pbta » que j’apprécie. Par contre, tous ne sont pas présents dans Dungeon World. Mais, celui-là, je l’aime d’amour et je ne suis pas objectif du tout !

Le Fix : Par contre, tu passes à la vitesse supérieure avec l’édition d’un jeu au format boîte. On s’embourgeoise ?

Acritarche : Tout le contraire ! D’abord, la décision de faire une boîte est purement éditoriale car Fred et moi désirions qu’Horrifique soit le plus accessible possible, tant pour sa mise en place en jeu que pour sa prise en main par des débutants. Pour cela, il fallait matérialiser de nombreuses aides de jeu (Horloge de l’Horreur, Mystères, Cadres, Cartes personnages, Cartes étrangetés, Plateau et cartes pour les Ellipses…). Et il fallait bien une boîte pour ranger tout ça.

Ensuite, produire une boîte dans le contexte actuelle de flambée des matières premières et des coûts d’impression est un vrai risque éditorial ! Je m’attends à prendre une boîte (quel jeu de mot pourri !), mais Horrifique en vaut la peine.

Le Fix : « Designed by Acritarche » est pour moi synonyme d’accessibilité, à travers des explications très didactiques et de nombreux exemples. Est-ce que ce sera aussi le cas pour Horrifique ?

Acritarche : Tout-à-fait. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le livret prend de plus en plus d’ampleur (un peu comme mon tour de taille). Frédéric est d’ailleurs en train de rédiger les derniers exemples et je passe derrière avec ma Wautholiposuceuse pour enlever le gras inutile. Ensuite, il y a le matériel de jeu qui est volontairement rédigé avec une approche « learn as you play » pour jouer en laissant le livret bien au chaud dans la boîte.

Le Fix : Une dernière question puisque on t’a sous la main. On approche de la période de livraison d’Impitoyables bourgades pour Dungeon World. Où en est exactement le supplément ?

Acritarche : Il a pris un peu de retard car j’ai été opéré du poignet droit et je n’ai donc pas pu avancer comme je l’aurais voulu. La bonne nouvelle, c’est que la greffe a bien pris et je suis libéré du plâtre qui limitait grandement mes capacités de travail.

Les textes définitifs sont en phase de correction et j’ai reçu les dernières illustrations. J’ai donc bon espoir de livrer le PDF final fin du mois ou début juin. Pour les Jeux du destin par contre, il va falloir patienter. J’ai clairement sous-estimé le temps et l’énergie que je pouvais y mettre pour le suivi des pigistes et des illustrateurs. Mais ça avance avec des textes et des illustrations qui rentrent régulièrement.

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