Insectopia – la Conquête [par Romain]

Fruit d’un financement participatif plus que réussi (246% sur Ululé, tout de même), Insectopia – la Conquête s’est même payé le luxe de sortir dans les temps et sous le format promis, accompagné des nombreux bonus débloqués. Tant d’outrecuidance n’a pas manqué d’attirer l’attention : quel est donc ce jeu de rôle publié par un éditeur inconnu et qui en plus propose de jouer… des insectes ?

Le Fix s’est penché dessus et vous livre ses conclusions.

Minuscule

La proposition ludique d’Insectopia est en effet quelque peu déstabilisante : les joueurs sont invités à y interpréter des intres (soit des insectes évolués, qui sont au reste de la faune à six pattes ce que les humains sont aux autres mammifères) de différentes races, cohabitant de façon plus ou moins houleuse sur un territoire nommé Entoma.

Une prémisse des plus casse-gueule donc, mais que le livre – et c’est là le premier bon point d’une longue série – parvient à rendre non seulement jouable, mais mieux encore : excitant. Insectopia commence ainsi par une introduction qui a pour but de faciliter la prise en main de l’univers : les auteurs détaillent notamment la physiologie des intres (et des araks, l’autre espèce jouable : des araignées évoluées) et tout ce qu’elle sous-entend au niveau de l’incarnation de ces êtres – leur petite taille les rend plus vulnérables au vent ou à la pluie, leur communication se fait par voie phéromonale essentiellement, la température à une forte incidence sur leur activité, etc. En quelques pages, le lecteur trouve des réponses et comprend ce que jouer un intre va vraiment signifier – c’est didactique et clair, idéalement positionné en début d’ouvrage.


Suit alors le panel des plus de vingt races jouables d’Insectopia. Là encore, le premier réflexe est la perplexité : vingt races différentes, ça fait beaucoup et on craint déjà de ne pas tout retenir ou que certaines manquent de personnalité. Mais les auteurs parviennent une nouvelle fois à apaiser ces appréhensions : les intres étant des insectes évolués, les races proposées sont toutes issues d’une espèce entomologique bien spécifique et très reconnaissable. Les Apis sont donc des abeilles – disciplinées mais ouvertes et gracieuses, productrices qui plus est de la mielline : la substance la plus précieuse d’Entoma. Les Lulles sont des libellules, maîtresses de la navigation aérienne sur leurs nefs volantes. Les Myrmides sont des fourmis, fondatrices d’un empire vaste et organisé. On trouve donc de tout : entre les érudits Brindis (phasmes), les coriaces Skarabs (scarabées), les interlopes Sylphes (mouches), les redoutables Mantides (mantes religieuses), les sauvages Vespales (guêpes), etc. Tout joueur devrait trouver chaussure à son pied et en lisant ce long chapitre qui détaille les particularités de chaque race, on se prend à avoir envie de presque toutes les jouer !

En deux sections à peine, les auteurs d’Insectopia dissipent non seulement les réticences du lecteur à l’égard de leur présupposé plus fort encore, ils parviennent à le plonger dans leur univers avec un fort désir d’y lancer des aventures. La qualité d’écriture est déjà là et sa richesse d’évocation fait que l’on se représente très bien le monde d’Entoma et ses habitants – grâce notamment à quelques nouvelles disséminées dans l’ouvrage qui permettent d’avoir une vision plus subjective de tout cela.

Fourmilière

Déjà conquis, on arrive donc au gros morceau de l’ouvrage : la description d’Entoma – de son histoire, de ses territoires, de ses religions et de ses factions. Comme il a été dit, les intres sont des espèces évoluées capables de bâtir de véritables civilisations – ainsi Entoma est-il un continent où coexistent de nombreuses nations et diverses croyances, pas toujours faites pour s’entendre d’ailleurs…


La principale dichotomie que l’on retrouve est celle opposant le Culte des Anciens Dieux (un dogme vénérant les créatures ayant précédé les intres et leur ayant laissé de nombreux et mystérieux artefacts) et les anciennes religions plus animistes et respectueuses de la nature. Des royaumes entiers se rangent derrière l’une ou l’autre de ces confessions – de nombreuses guerres ont eu lieu à cause de cela (et d’autres semblent à venir…). Les Myrmides sont ainsi de fervents promoteurs du Culte des Anciens Dieux tandis que les Termides défendent la foi animiste.

À ce conflit religieux – qui structure une grande part de la civilisation intre – se superposent d’autres luttes : qu’elles soient commerciales (via des guildes défendant leur monopole avec férocité), politiques (entre les dirigeants de tel ou tel pays), militaires (l’impérialisme est un trait de plusieurs races), etc. Tout cela dessine une carte géopolitique passionnante, bien qu’un peu complexe : entre les diverses nations, les races, les guildes, les croyances… le lecteur risque de se trouver un peu perdu. Mieux vaut sans doute, pour un meneur de jeu découvrant Insectopia, se focaliser sur une région en particulier pour y lancer quelques intrigues, avant d’élargir peu à peu le terrain de jeu. Le chapitre sur Entoma lui fournit pour cela la description exhaustive de tous les royaumes et de toutes les factions : libre à lui de piocher dans ce qui l’intéresse le plus, chaque partie du continent ayant sa propre dynamique politique.

1001 Pattes

Les règles d’Insectopia peuvent sembler désarçonnantes de prime abord. En effet, on n’y utilise pas de dés mais des Blattes : des jetons de couleur que l’on tire d’un sac et qui indiquent si l’action est un échec ou une réussite (avec plusieurs degrés : catastrophe, succès critique, etc.). Il suffit de comparer les caractéristiques ou compétences utilisées de deux protagonistes (dans le cas d’une opposition) ou de les mesurer à une difficulté (dans le cas d’une action simple) pour savoir combien de Blattes il faut tirer : on en garde toujours une seule, soit au choix du joueur actif (si sa caractéristique ou compétence se révèle supérieure) soit au choix du joueur opposé ou du meneur de jeu (si sa caractéristique ou compétence s’avère inférieure).

Tout le système repose sur ce principe simple (bien qu’un peu déconcertant) : le combat, la magie, les soins, les dégâts du feu, etc. Nul doute que la mécanique tourne : Insectopia a été longuement testé en salons et conventions et ses auteurs ont dû perfectionner tout cela au gré des retours des joueurs tant occasionnels que plus impliqués. Il est dommage toutefois qu’il faille se procurer le sac de Blattes (environ 10 €) pour jouer, même s’il est possible de bricoler le sien avec des jetons aux couleurs indiquées.
Les affrontements sont expéditifs et mortels dans le jeu, gare à celui qui se lance dans un duel contre une Mantide sans s’être assuré de ses chances de victoire ! Le système ne pardonne pas et la vie des intres ne tient qu’à un fil… Quant à la magie, elle présente un côté freeform encadré : différentes sphères d’action (eau, air, foudre, alchimie, esprit…) se modulent grâce à des mots de commandement (attaquer, altérer…) afin de créer le sort dont on a besoin – et dont les effets se lisent sur un tableau. C’est plutôt simple et élégant, même si le meneur de jeu devra bien surveiller tout cela – heureusement, de nombreux exemples sont fournis.

Quant aux intres proprement dits, on les crée en choisissant bien sûr la race, puis une caste (combattant, producteur, dominant…) et un métier affilié. Des points de création dépendent de ces choix et se répartissent dans les caractéristiques et les compétences du personnage. Tout cela est complété par des capacités pouvant venir de la race, d’une évolution ou d’une mutation (dard empoisonné, chitine résistante, magie…). Classique et éprouvé – mais l’habillage insectoïde du background donne à tout cela une certaine originalité.

Microscope – SPOILER !

Insectopia livre tous ses secrets dès le livre de base, ce qui est plus qu’appréciable. Possédant un vernis médiéval-fantastique (la technologie des intres est à peu près du niveau du moyen-âge, la magie existe…), le jeu bascule dans le post-apocalyptique dès lors que nous est révélée l’origine des Anciens Dieux. Ces titans ne sont autres que des humains, notre race ayant disparu de la surface de la Terre faute de n’avoir pas su corriger ses comportements anti-écologiques. Les insectes ont pris notre suite et ont évolué de façon à remplir la niche laissée vacante. Ainsi, les artefacts divins sont des restes de technologie et la maladie des Blafards (des intres mutants horriblement jusqu’à devenir phosphorescents) vient des radiations résiduelles qui dorment sous terre.

Un bestiaire complet permet de présenter les menaces que les intres ont à affronter dans leur quotidien. Quand on fait la taille d’une fourmi, une simple scolopendre ressemble à un dragon – et que dire d’un serpent ! Ce catalogue de « monstres » s’avère ainsi aussi original (paradoxalement du fait de sa familiarité : transformer un moineau en menace mortelle, idée géniale !) que réjouissant pour le meneur de jeu.

A ce stade, on se dit qu’Insectopia est une franche réussite : bien écrit, partant d’un postulat jamais traité avant lui, superbement présenté, doté de règles longuement testées… Mais de par son parti-pris de jeu-univers, il présente tout de même un défaut de taille : Entoma est vaste, les possibilités y sont nombreuses, il y a énormément à y faire… et justement : on y fait quoi ? Le livre ne propose pas d’orientation ludique claire et le meneur de jeu devra décider lui-même de ce qu’il souhaite faire jouer et encadrer la création de personnages en ce sens (difficile déjà d’imaginer un groupe constitué d’un shaman termide et d’un prêtre myrmide). Heureusement, un long scénario permet de se lancer dans l’aventure rapidement mais aucun autre outil de création de campagne n’est fourni.

Vers l’infiniment petit !

Toutefois, ce défaut ne doit pas décourager de s’intéresser à Insectopia – la Conquête : le jeu possède de vraies qualités dont la moindre n’est pas de parvenir à convaincre le lecteur d’interpréter un insecte et de se lancer dans ce monde à échelle réduite. De plus, la gamme possède déjà quelques suppléments : un kit de démarrage offrant deux scénarios supplémentaires, un écran magnifiquement illustré par Oliver Sanfilippo avec son livret d’aides de jeu, une carte grand-format… en attendant une campagne ambitieuse qui structurera enfin l’orientation ludique du jeu.

De plus, pour une production indépendante Insectopia bénéficie d’une finition exemplaire : le livre est un beau pavé protégé par une couverture rigide en chitine de Skarab, aux pages couleur agrémentées de nombreuses et belles illustrations et qui dispose même d’un signet pour marquer la progression de sa lecture. Sans même parler du lexique et de l’index permettant de mieux apprivoiser ce monde riche en vocabulaire dédié.

Insectopia – la Conquête est donc un excellent jeu de rôle à conseiller aux amateurs d’originalité, aux adeptes d’univers riches et travaillés et à tous ceux qui recherchent une expérience ludique qui sort un peu des sentiers battus.

Pour télécharger le kit de démarrage : http://insectopia-jdr.com/pdf/Insectopia-kit_de_demarrage-NB_BD02.pdf

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