Itras By – un øvny venu du froid

A l’occasion de la sortie d’Itras By aux éditions 2D sans Face, nous vous proposons ici l’article qui lui était consacré dans notre rubrique « en Avant Première » du Di6dent #14 (Octobre 2016)

Itras By, jeu écrit par deux auteurs norvégiens, Ole Peder Giæver et Martin Bull Gudmunsen, sera bientôt publié en français par l’éditeur helvétique 2d Sans Faces. Itras By — « La ville d’Itra » en norvégien — est un jeu surréaliste où l’action se déroule entre rêve et réalité. C’est probablement la première fois qu’un courant artistique — le surréalisme — est le moteur tant du cadre que des mécanismes ludiques d’un jeu. Le livre incite le lecteur à activement s’approprier le jeu et le faire sien — le ferez-vous ?

Itras By, kezako ?

Itras By est décrit par l’un de ses auteurs comme une fable urbaine rétro-surréaliste « principalement parce que la combinaison de mots sonne joliment complexe lorsqu’on les prononce, mais aussi parce qu’il y a un noyau de vérité ». L’univers du jeu est centré sur une ville qui ressemble à celles de l’Europe de l’Ouest à la Belle Époque, excepté que dans la ville d’Itra vous avez la chance de tomber sur un homme avec une tête de bœuf musqué, d’être dévalisé par un gang de gens grimaçants, ou de sauter une semaine de votre vie parce que vous vous êtes baladés dans une rue qui n’existe que le vendredi.

Les joueurs interprètent des habitants de cette ville, et le choix parmi les possibles classes sociales, les sous-cultures, les backgrounds est vaste. Certains PJ peuvent être basés sur un concept mythologique, comme un minotaure inadapté, ou alors sur un concept plus abstrait comme l’incarnation d’un hiver particulièrement rigoureux. Ou alors il est possible de porter son choix sur les figures de style et les archétypes de la littérature de cette époque, comme un détective dur à cuire ou un gentleman wodehousien avec une tante ayant beaucoup de caractère.

Le jeu a un système de règles très léger, l’ouvrage contenant plutôt des conseils encourageant l’improvisation, l’adaptation, la narration partagée ainsi que l’interprétation du caractère espiègle du surréalisme. Lors de la création des personnages, les joueurs doivent soigner les potentialités dramatiques (des traits affectant leurs vies de façon « narrativement intéressante »), des accroches à intrigues, leurs buts dans la vie et la manière dont ils forment un groupe. Bien qu’il y ait un Maître de Jeu, les joueurs sont libres d’introduire de nouveau PNJ, des éléments de l’univers, etc., ils sont même encouragés à le faire.

Le système de jeu utilise deux sortes de cartes : il y a les cartes de résolution pour les tensions dramatiques, utilisées lorsque les joueurs tentent quelque chose qui peut soit échouer soit réussir. Ces cartes répondront à la question posée par « oui » ou par « non », voire ajouteront une condition au résultat, comme « oui mais », « oui et », « non et » et « non mais ». Quant à elles, les cartes de chance sont beaucoup moins prévisibles, car elles donnent des directives changeant le cours du jeu, certaines influant sur le cours de l’aventure, et d’autre sur le processus du jeu.

Comment créer une aventure à Itras By lorsque l’accent est mis sur l’apport des joueurs et l’improvisation, et que le système est en quelque sorte une forme de « liberté structurée » ? Trop planifier à l’avance ne servira pas à grand-chose, notamment à cause des cartes chances susceptibles influer grandement sur le cours de l’histoire. Le livre contient beaucoup de conseils sur ce sujet, comment préparer un scénario et gérer une campagne.

Vous avez dit surréalisme ?

L’idée phare d’Itras By est d’avoir un jeu de rôle qui tend vers, voire émule les buts du mouvement surréaliste du début du XXème siècle : utiliser des imageries étranges et oniriques pour saper notre perception du monde rationnel et obtenir ainsi l’accès à des réalités plus étranges et plus profondes cachées en dessous. Et beaucoup faire rire, aussi. Cela se retrouve en effet dans le jeu : la ville d’Itra est comme une bulle dans l’inconscient collectif où l’étrange et les images rêvées sont légions. La culture de la ville est celle de l’Occident au début du XXème siècle, soit la période et le contexte où le surréalisme est apparu. Le bizarre et l’onirique se retrouvent dans les lieux, les personnages et certains concepts décrits dans le livre. Les participants sont encouragés à ajouter leurs idées, à improviser, de telle façon que les idées arrivent à se réaliser dans le jeu avant que le rationnel ne les tue dans l’œuf. Les cartes de résolution et de chance sont là pour renforcer cet effet, en brouillant les pistes de temps en temps, forçant ainsi les participants à s’adapter. Le lien avec le surréalisme va même plus loin, car les prémisses de l’univers du jeu proviennent d’un texte produit par écriture automatique — une technique utilisée par les surréalistes eux-mêmes (ce texte est d’ailleurs inclus dans le livre).

L’édition norvégienne

La première édition d’Itras By a été auto-publiée via l’entreprise Kolofon. Les fonds proviennent pour une part d’une subvention du Ministère norvégien de la culture, pour une autre part d’une bourse de la fondation privée Solofondet, et pour une troisième part d’un financement de l’organisation Hyperion. Le jeu, fruit d’une phase de création de 7 ans, a reçu une attention significative de la part des médias norvégiens, probablement aidé par le fait qu’Ole Peder Giæver est journaliste et a aussi une certaine expérience de comment « pitcher » un message. Une bande-annonce du jeu (voir ci-dessous) a même été publiée sur le site web du Dagbladet, l’un des principaux journaux norvégiens. Les illustrations de la version norvégienne sont l’œuvre de Thore Hansen, un illustrateur connu en Norvège où beaucoup ont grandi avec des livres d’enfants et des œuvres de fantasy ou de science-fiction illustrée par lui.

Atterrissage en francophonie

Antoine Boegli et Oliver Vulliamy de la coopérative d’édition helvétique 2d Sans Faces (2dSF) ont mis la main sur la compilation de JdR Norwegian Style, qui contient une version condensée d’Itras By. Intrigués par cette version du surréalisme propice au fantastique, ils se sont procuré la version anglaise du jeu, qu’ils ont lue d’une traite. Suite à ça, les deux se sont tout de suite mis d’accord pour traduire Itras By en français, et ce sans s’être d’abord disputés pendant 3 semaines. Un record.

Ceci d’autant plus qu’Itras By s’insère très bien dans la gamme des JdR publiés par 2dSF, l’éditeur offrant justement des jeux sortant des sentiers battus, qui apportent quelque chose de nouveau au paysage ludique : Nightprowler, par exemple, est un JdR certes med-fan, mais il a été l’un des premiers à introduire des mécanismes narratifs. Quant à Nobilis – autre publication de 2dSF – premier JdR qui rend le diceless gérable pas l’utilisation de pools de points, il apporte clairement une nouvelle dimension. Itras By est donc le nouveau jeu 2dSF par excellence, soulignant l’effort de renaissance de l’éditeur, en sommeil depuis quelques années. Cet esprit et cet effort va continuer avec Les Contes du Soleil Couchant, autre projet de 2dSF.

La belle ouvrage

La version francophone d’Itras By se présentera sous la forme d’un livre de base d’environ 240 pages en bichromie, avec couverture rigide en couleurs. Les illustrations seront celles de l’édition originelle plus les ajouts de la version anglaise de Kathy Shad, le tout augmenté d’autres de la main de David Cochard, qui signe aussi la magnifique couverture. Les fameuses cartes de résolution et de chance ne seront pas incluses, si ce n’est sous la forme de pages à photocopier et à découper.

Il y aura aussi du matériel exclusif à la VF, 2dSF ayant ajouté dans le LdB trois quartiers à la ville d’Itra ainsi qu’un scénario, ceci avec la bénédiction des auteurs du jeu. Modifier et adapter le jeu est même explicitement encouragé dans le livre même : « fais de ce qu’on te propose ta chose. Biffe ce que tu n’aimes pas, ajoute ce que tu veux ». Chacun doit se (ré)approprier le jeu.

Pour ce qui est de la parution de suppléments, rien n’est arrêté à ce stade. Ole Peder Giæver a comme projet d’écrire un recueil de scénarios qui sortira… peut-être. De son côté, Antoine Boegli a bien envie d’éditer une campagne, ne serait-ce que pour prouver que c’est faisable. Le jeu tel que présenté dans le LdB se suffit à lui-même, mais il n’est pas impossible que des opportunités pour des suppléments se présentent.

2dSF a l’intention de faire appel à un crowdfunding non pas pour éditer le LdB, mais pour… les cartes. Et dans ce foulancement il est prévu que le LdB soit l’une des options à ajouter aux cartes — si c’est pas surréaliste, ça. Selon 2dSF, offrir les cartes par financement participatif a tout son sens, car cela permet d’augmenter la qualité et d’adapter le volume du tirage à l’intérêt des rôlistes.

Et alors, c’est bien ?

En Norvège, le jeu a été reçu « poliment, avec quelques réserves » selon Ole Peder Giæver, qui nous fait une blague sur le caractère de ses compatriotes. Certains groupes ont joué des campagnes longues de 3 ans, d’autres ont utilisé le système avec d’autres univers. L’édition norvégienne s’est vendue à ~400 copies, la finlandaise 150 et celle en anglais 1000. Cela peut paraître peu, mais ce n’est probablement pas si mal pour un jeu norvégien autoédité avec des règles expérimentales. Itras By est aussi joué aux USA dans les conventions qui ont une spécialité « indie » ainsi qu’à la GenCon.

De leur côté, 2dSF note que, dans une grande mesure, le jeu plaît et est attendu. Oliver Vulliamy se souvient que lors de la 1ère partie de test conduite lors de la convention Orc’Idée, un joueur s’est senti assez à l’aise pour demander une copie des cartes et improviser à partir de là. Bel exemple de l’accessibilité immédiate du jeu (et que son décor n’est pas indispensable).

Néanmoins, certains fois, la partie se déroule moins bien ; les joueurs qui aiment suivre un scénario ou ceux pas intéressés à recevoir une autorité sur l’aventure sont parfois déçus, voire désorientés. Certains joueurs ont affirmé avoir trouvé la liberté offerte par Itras By un peu envahissante. C’est pourquoi il est suggéré de choisir un thème ou une motivation forte à l’aventure afin de donner une certaine structure ainsi qu’une direction à la narration.

Pour ce qui est de l’atmosphère des parties de jeu, comme dans le surréalisme lui-même, les choses insolites rencontrées dans Itras By prennent souvent la forme de plaisanteries qui peuvent être légères, parfois teintées de satire ou de sarcasme, ou parfois être tout simplement ridicules. « Néanmoins, il y a une tendance, dans les jeux auxquels j’ai participé ou que j’ai observés, pour des thèmes plus sérieux à faire surface », commente Ole Peder Giæver.

2dSF note aussi que les parties prennent différents styles : noir, « toon » ou plus classiques, avec suivi d’une intrigue. Toon, car si pour les participants le surréalisme c’est surtout de l’absurde et de la déconnade, alors leur partie sera à cette image. L’incongru se doit néanmoins d’être là en permanence, mais il n’y a pas d’obligation à ce que cet incongru soit comique.

Le moment où la discussion et la co-création apparaissent vraiment c’est lors du tirage d’une carte chance et lorsque le MJ demande à la tablée de contribuer. Finalement, c’est bien un jeu suisse et norvégien : on y recherche le consensus.

Remerciements à Ole Peder Giæver, Martin Bull Gudmunsen, Antoine Boegli et Oliver Vulliamy pour leurs contributions à l’article. L’interview complète des deux auteurs norvégiens sera disponible sur le site

Comment ça se prononce ?

Ïtrasse Baïlle ? Itrass’Bi ? Itra Buh ? Non seulement nous ne sommes pas tous à l’aise avec le norvégien bokmål, mais en plus nous n’avons pas tous la même oreille. Heureusement, la fameuse bande-annonce du jeu — avec des extraits de films de Buñuel — est disponible sur YouTube : https://youtu.be/wwCequ9rKdc. Vers la fin (à partir de 2:20) Itras By est répétés plusieurs fois.
(attention : cette vidéo contient des images susceptibles de heurter certaines sensibilités)

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