Agate the message (2ème partie)

Ce n’est pas toujours simple de suivre l’actualité de l’éditeur Agate. L’aventure éditoriale a débuté d’abord sous la forme d’une équipe soudée autour d’un projet créatif démesuré, Les Ombres d’Esteren, avant de devenir un éditeur plus classique avec traductions, foulancements et tout ça. Si on y ajoute quelques retards légendaires et décalages de plannings épiques, le Fix a parfois eu du mal à rendre compte avec justice du travail d’un éditeur qui, manifestement, est devenu l’un des plus importants du marché francophone. Alors, quoi de mieux que d’aller à la source et de demander aux principaux intéressés de nous expliquer tout ça par le menu ? Rencontre en deux parties avec Nelyhann, l’homme fort de Agate, et Vincent Lelavechef, responsable de la gamme 7ème Mer, une des dernières grosses sorties de l’éditeur.

 

Deuxième partie : les autres gammes de l’éditeur

7. Le livre de base de Dragons vient de sortir mais vous fignolez encore le reste (Arcanes, Bestiaire, etc.) et, il faut bien l’admettre, un tel niveau d’excellence graphique, ça prend du temps à faire. Mais du coup, le “vrai” D&D est depuis sorti en VF chez BBE. C’est un peu un projet mort-né, non ?

Nel : Au contraire, le fait que la version officielle arrive en France est une chance pour notre projet. Tous les joueurs de Donj 5 vont pouvoir profiter des options fignolées par l’équipe historique qui a travaillé sur Dragons et qui avait, en son temps, traduit la 3e et 4e édition du grand ancien. Nous avons également voulu faire un effort sur le prix : 40€ pour 400 pages couleur. C’est la façon dont nous avons défendu et implanté Les Ombres d’Esteren en son temps et nous entendions alors les mêmes craintes pour notre travail « encore du med fan ! ». Depuis, Esteren est devenu le jeu de rôle français le plus primé et nous espérons que Dragons connaîtra la même destinée… et dépassera peut-être son grand frère !

Vincent : Je n’ai pas de part dans Dragons et je n’ai pas du tout participé à sa création, du coup, je me permets de donner mon avis (parce que j’aime bien donner mon avis). Pour moi, Dragons n’est pas un simple clone de D&D5 : c’est un jeu à part entière qui utilise la mécanique de jeu de D&D5. La nuance peut paraître subtile, mais elle ne l’est pas. Si vous cherchez une boite à outil générique qui permette de jouer dans n’importe quel univers med-fan, alors Dragons n’est pas le jeu que vous cherchez. Oui, il utilise bel et bien les bases de D&D5, mais il les a adaptées pour qu’elles s’intègrent à l’univers dans lequel s’inscrit le jeu. On est bien en présence d’une création originale. Finalement, c’est le titre qui est trompeur. Le jeu se serait appelé Eana, il aurait peut-être moins porté confusion.

8. En ce qui concerne Vampire : le Requiem, on parle d’une campagne de crowdfunding… pour financer les suppléments. En fait, selon vous, c’est devenu impossible de publier du JdR en France sans passer par le financement participatif ?

Nel : Impossible de publier, non. Impossible d’en vivre, c’est une autre histoire. L’un des principes de notre studio est de s’évertuer à vivre décemment du jeu de rôle. Certains nous identifient comme un éditeur mais nous restons avant tout des indépendants, un studio dirigé par des créatifs. Esteren et Dragons sont des gammes en auto-édition. Ça été un long chemin, une dizaine d’années pour faire émerger et stabiliser ce projet, et le financement participatif a été un outil qui a joué un rôle décisif dans notre parcours. Notre premier CF remonte à 2012 sur Kickstarter. Jusqu’à récemment, le principe même de vouloir vivre du jeu de rôle était loin d’être évident pour la majorité. Après tout, comme les métiers créatifs en général, on fait ça pour s’amuser, pas vrai ? Avec un vrai métier à côté, etc. Pour reprendre ton exemple sur Vampire : Requiem, sans financement participatif, difficile de pouvoir se permettre le luxe de nos principes, notamment pour une rémunération correcte des traducteurs.

Vincent : En tant qu’éditeur, le job est de faire en sorte que ce que tu publies puisse trouver son public. Pour ça, tu dois utiliser tous les outils à ta disposition. Aujourd’hui, le financement participatif n’est plus un simple moyen pour faire de l’avance de trésorerie, c’est également un outil marketing extrêmement puissant. Quand tu sors un jeu de rôle sans passer par cette étape, tu en deviens presque inexistant. Je te renvoie d’ailleurs à un excellent article paru dans vos colonnes à propos de Mutant – Année Zéro chez Sans Détour. Un putain de bon jeu qui est malheureusement passé sous les radars de beaucoup de joueurs. Sans Détour n’avait pas besoin de financement participatif pour l’éditer, mais s’ils l’avaient fait, le jeu aurait clairement eu une meilleure visibilité. Ce raisonnement est d’autant plus vrai lorsque tu édites des suppléments. On sait qu’en termes de vente, un supplément fonctionne moins bien qu’un livre de base. Du coup, on a d’autant plus besoin du coup de pouce offert par le financement participatif pour mettre le projet en valeur, et s’assurer qu’il puisse trouver son public. Même si les meneurs de Vampire : Le Requiem ne participent pas, ils sauront que ces suppléments existent et qu’ils pourront les trouver en boutique.

9. Vous savez que Esteren, c’est le cauchemar du rédacteur de notre planning de sorties. Hein, vous le savez ? (…) Vous en êtes où exactement de la publication de Dearg, bon sang de bois !?

Nel : Dearg a été restructuré de fond en comble. J’ai écrit de nombreux articles à ce sujet. C’est un projet à la trajectoire très particulière et qui a beaucoup évolué. Aujourd’hui, nous n’annonçons plus de dates mais il continue son chemin.

Dearg était à l’origine la première saison d’une grande série, en cinq saisons. Il s’avère que la conception, le développement et la finalisation de la première saison ont demandé, à moi et toute l ‘équipe, de nombreuses années. Plus le temps avançait, plus il devenait clair pour moi que je n’aurais pas l’occasion de mettre en œuvre les cinq saisons initiales. Avoir des notes sur un fichier words est une chose : publier un bouquin de 300 pages en est une autre. Voici ci-joint l’illustration phare de la seconde saison : Tulg Naomh. Elle rappellera des choses à nos lecteurs les plus attentifs. Cette seconde saison n’aura pas lieu. À la place, Dearg s’est donc doté d’un épisode 5 et d’un épisode 6 qui synthétisent les quatre autres saisons envisagées. Tu me suis ? Ces deux épisodes supplémentaires ont été au cœur de mon travail d’écriture ces dernières années et ont influencé les 4 premiers. On récapitule : la campagne Dearg sera publiée en deux gros volumes. Le premier, qui pèse environ 300 pages, est actuellement chez l’imprimeur. Il rassemble les épisodes 1 à 4, grosso modo ce qui était prévu initialement. Pour remercier nos souscripteurs, le second volume, qui fera entre 200 et 300 pages et qui rassemblera les épisodes 5 et 6, leur sera offert. Le manuscrit est terminé, en relecture de fond depuis plus d’un an. Il reste encore beaucoup de travail mais nous sommes déterminés. Sur nos 600 souscripteurs, au fil des ans, une vingtaine ont demandé le remboursement. Nous les remercions d’avoir tenu jusque là ! Nous éprouvons beaucoup de reconnaissance envers tous les autres.

Vincent : Mais sinon, tu leur dis quand que Dearg sera compatible avec la V7 de L’Appel ?

Nel : Vu comment c’est parti, ça sera plutôt la V8 mais ne va pas nous porter la poisse !

10. Vous cédez à votre tour à la mode des reboots de vieux jeux avec le projet Vermine 2047. Mmmmh, c’est pas un peu la facilité, ça ?

Nel : Que le financement participatif encourage les rééditions luxueuses de toutes les grandes gammes qui ont fait l’histoire du jeu de rôle francophone, c’est un fait. Il y a un effet d’opportunité évident. Pour Vermine, c’est autre chose. Notre premier échange d’email avec Julien sur ce projet date – j’ai regardé rien que pour toi – du 7 octobre 2011. Nous avons un projet assez particulier pour Vermine 2047, mais je préfère ne pas en dire plus pour l’instant.

Vincent : Et puis, la facilité, ça aurait été de rééditer Vermine à l’identique sans changer quoi que ce soit à son contenu. Là, ce sera un nouveau jeu à part entière. Certes on va bénéficier de la popularité de la première édition, mais ce n’est finalement qu’un tremplin pour proposer quelque chose de nouveau.

11. Julien Blondel a l’air encore en pleine réflexion sur les choix de game design de cette nouvelle version de son jeu. Honnêtement, c’est pas pour tout de suite, pas vrai ?

Nel : Nous allons éviter les annonces de dates hasardeuses, d’autant que notre passif sur la divination a démontré ses limites, pas vrai ? Ce que je peux te dire, c’est que Julien sait où il va et que j’ai rarement croisé dans mon parcours des personnes aussi carrées et solides. Le public jugera sur pièce.

12. Vampire : le Requiem, 7ème Mer… ça finit par faire pas mal de traductions pour un  “french creative studio”. C’est une tendance qui va se confirmer ou bien vous allez revenir vers la création pure ?

Nel : C’est exactement ce qu’on se dit. Comme je te le disais, les licences nous permettent de renforcer le studio. Notre objectif est d’en proposer une nouvelle par an et de s’efforcer d’en assurer le suivi. Vincent a d’ailleurs rejoint le studio pour encadrer tout ça. Nous ne voulons pas en lancer trop car ça nous empêcherait d’avancer sur le reste. La partie créative reste au centre de notre démarche avec Dragons, Vermine et bien sûr Les Ombres d’Esteren. Après, nous nous gardons toujours une marge de manœuvre pour pouvoir nous engager sur un nouveau projet qui nous enthousiasmerait, que ce soit une création ou une licence.

Vincent : Et puis sur 7e Mer, on va proposer du contenu original quand même ! C’est avant tout un projet de traduction, certes, mais la partie créative n’est pas totalement mise de côté : des couvertures uniques pour la VF, un projet de campagne,… C’est un compromis assez agréable je trouve.

13. Bon an, mal an, une grosse partie de vos projets en cours arrive à échéance ces temps-ci. Allez, un indice sur votre prochain gros projet ?

Nel : Vermine est le prochain gros morceau. Comme nous souhaitons assurer le suivi des gammes, chaque nouveau projet s’ajoute au précédent. Clairement, Les Ombres d’Esteren arrive au bout d’un cycle. Le prochain gros dossier pour cette gamme, je te le donne dans le mille : Secrets. Il y aura sans doute des publications de thémas entre Dearg et Secrets car Iris fait mijoter quelques suppléments dans son atelier. Un bestiaire aussi. Le livre de base d’Esteren approche de la rupture. Il y a une vraie question autour de sa réédition dans sa forme actuelle : il date de 2010 et s’est vendu à 5000 exemplaires déjà. Nous réfléchissons. Dragons va aussi bénéficier d’un suivi. Pour 7e Mer, nous avons la bénédiction de John Wick pour écrire une campagne originale. Pour l’avenir plus lointain, nous sommes actuellement en discussion sur plusieurs choses, dont quelques gros dossiers. Comme avec Julien pour Vermine, ces discussions peuvent parfois intervenir plusieurs années avant le lancement effectif du projet en question. L’avenir nous apportera des réponses sur tout ça.

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