Une interview de Snorri – OSR Certified

Connaissez-vous Nicolas Dessaux, alias Snorri ? Vous le connaissez au moins à travers ses productions. Que ce soit en auto-édition (Le Dodécaédre, Aventures Fantastiques, Searchers of the Unknown) ou ses contributions « externes » (Les livres de l’ours, Lapin Marteau, 500 nuances de Geek ou encore Black Book Éditions), mais l’homme reste discret. Nous avons voulu en savoir plus sur cet homme de l’ombre qui mérite une mise en lumière.

 

1. On est plein à la rédac6on à penser que tu n’existes pas vraiment. D’abord Vincent, qui connaît toutes les bonnes tables de Lille me dit qu’il n’a jamais joué avec toi. Et moi, j’ai vu qu’il y a un type qui a le même nom que toi qui publie des articles savants avec des titres qui font mal à la tête sur l’archéologie médiévale de la région, qui exhume des vieux textes de Karl Marx et écrit des trucs sur les résistances en Irak. Alors, dis-nous, tu es qui, en fait ?

Il est probable que j’existe, mais j’admets que la démonstration puisse être malaisée. Il est vrai que je ne fréquente plus de club depuis le deuxième millénaire, que je vais peu en convention et que je ne suis pas un sommet de sociabilité. Je ne sais pas si on peut en déduire que ma table est mauvaise, mais elle est assurément restreinte : je maîtrise régulièrement avec des petits groupes, deux, trois, plus rarement quatre joueuses et joueurs, dans un cercle privé. Je réponds aux invitations, mais je ne les recherche pas. Récemment, je suis intervenu dans une table ronde sur le jeu de rôle à l’université de Lille, à la demande d’Alban Quadrat et aux côtés, entre autres, de Sébastien Delfino. Il en existe une vidéo qui pourrait, à la rigueur, attester de mon existence.

Je suis effectivement né à Lille, où je travaille, et j’habite sa proche banlieue. Plus précisément, je suis né rue Malpart, à l’endroit où se trouvaient à la fin du moyen-âge les jardins et le cimetière de l’hospice Gantois. J’ai eu le plaisir de fouiller une partie de cet hôpital médiéval voici une quinzaine d’années et des collègues ont pu fouiller ces jardins récemment. Je suis donc, littéralement, né sur un site archéologique, même si je ne suis pas certain que ça ait décidé de ma vocation. En tout cas, par une série de hasards, des études d’assyriologie et un détour par l’Ecole nationale du patrimoine, je suis devenu archéologue à Lille. Je ne mène plus guère de fouilles, mais j’y poursuis mes recherches sur la morphogénèse médiévale de la ville. Je conteste l’assertion selon laquelle mes titres donnent mal à la tête : le contenu est pire. Je suis parfois un peu tatillon dans ma manière de disséquer les problèmes.

En dehors de l’archéologie, je suis un militant politique, associatif et syndical de longue date. Au début des années 2000, j’ai commencé à m’intéresser à la situation au Moyen-Orient. Je suppose que mes études d’assyriologie m’y disposaient, mais j’aurais sans doute mieux fait d’apprendre l’Arabe, le Kurde ou le Persan que de m’escrimer avec les racines babyloniennes, dont l’usage pour la conversation courante et limité. En fait, j’étais surtout scandalisé du manque d’intérêt de la gauche occidentale pour le mouvement syndical et féministe en Irak, alors que certains gauchistes trouvaient légitime de soutenir les milices islamistes sous couvert d’anti-impérialisme. C’est pour cela que j’ai créé l’association Solidarité Irak, pour laquelle j’ai traduit des centaines de communiqués, et que j’ai eu l’occasion de publier un recueil d’interviews de militantes et de militants de cette gauche irakienne si mal connue.

La critique de l’anti-impérialisme m’a amené à discuter de questions plus théoriques. Je préparais depuis un certain temps un livre sur la question de la critique de l’Etat chez Marx, qui est terminé et que j’espère publier cette année. Un sujet pareil oblige à se pencher de près sur la manière dont Marx a lu Hegel ; ce faisant, un problème a attiré mon attention : celui de la Trompette du jugement dernier. Il s’agit d’un livre publié anonymement en 1841, qui se présente comme l’œuvre d’un cercle piétiste dénonçant, à grand renfort de citations bibliques, l’hostilité de Hegel et ses disciples au trône et à la religion. Quelque temps après sa parution, il s’est avéré qu’il s’agissait d’un canular visant à exposer les conceptions des jeunes-hégéliens en passant la barrière de la censure. On connaissait le nom de l’un des auteurs, le théologien Bruno Bauer, mais celui de l’autre faisait débat depuis longtemps : pouvait-il s’agir d’un étudiant inconnu nommé Karl Marx ? Je me suis penché sur la question dans une note de bas de pages, qui a grossi au point de devenir un livre de plusieurs centaines de pages d’enquête. Mon éditeur a alors proposé d’aller jusqu’au bout de la démarche, en rééditant la traduction française de la Trompette, devenue introuvable, entièrement revue par le traducteur d’origine. Je rêve maintenant de trouver un traducteur ou une traductrice pour travailler sur la Hegels Lehre von der Religion und Kunst von dem Standpunkte des Glaubens aus beurteilt, l’autre collaboration de Marx et Bauer. Je ne doute pas que cette personne se trouve parmi les lectrices et les lecteurs du Fix.

2. Tu as donc plein de casquettes et de centres d’intérêts différents. Dans quelle mesure ça se reflète dans ta production rôlistique ?

Il y a sans doute des constantes. Ma première contribution imprimée pour le jeu de rôle était d’ordre historique, alors que j’étais encore étudiant : c’est le background historique de Miles Christi, auquel j’ai largement contribué. Il y avait un vrai travail documentaire. À l’époque, un mensuel de référence s’était gaussé de la présence de Templières, mais leur présence est attestée dans les archives même si elles ne furent guère nombreuses, et il existe des études historiques dessus. Dans un autre style, mon intérêt pour l’OSR est également d’ordre historique, même s’il ne se limite pas à cela. Épées & Sorcellerie est d’abord une réflexion sur OD&D et sur Chainmail, que d’autres ont poussé plus loin – Daniel H. Boggs, par exemple. Tout ce qui a trait à l’histoire de notre hobby suscite mon intérêt.

Le Dodécaèdre doit beaucoup plus à la lecture d’historiens et d’ethnologues qu’à la littérature fantastique, même si elle n’est pas absente. La société qui décrite dans la Seconde face du monde est traversée de conflits sociaux. On n’aura pas de mal à discerner la lutte entre la bourgeoisie urbaine montante et la noblesse décadente, qui traverse les écrits historiques de Marx. La figure du chevalier qui cherche à conserver ses valeurs dans un monde où elles sont obsolètes, qu’on y trouve sous diverses incarnations, est très proche de ce que Marx décrit dans sa discussion avec Lasalle sur son drame Franz von Sickingen, ou dans ses fréquentes références à Cervantès. De manière générale, les cités du Dodécaèdre sont traversées de tensions, de contradictions, qui leur confèrent leur dynamique ludique. C’est la forme rôliste de la dialectique.

3. Pierre Vidal Naquet aurait dit qu’en France, tout finit en chanson ou dans une thèse d’Etat ? Tu penses quoi du fait que l’université et les chercheurs s’intéressent au JdR ?

Il n’y a pas assez de chansons sur le JdR. Je songe à Billy the Kick ou à Juliette Noureddine, encore que cette dernière parle plus de jeu vidéo que de JdR au sens strict. La référence au Jdr est bien plus présente dans la bande dessinée contemporaine, chez des auteurs comme Sfar, Trondheim, Ayrolles, Maiorana, Masbou, pour ne citer qu’eux, que dans la chanson. Cela correspond à l’irruption d’une génération qui a pratiqué le Jdr dès l’adolescence. Il en va de même dans l’Université.

On ne peut pas isoler le JdR de son impact sur l’imaginaire contemporain. Dans la bande dessinée, au cinéma, à la télévision, dans le jeu vidéo, les références plus ou moins explicites au JdR sont omniprésentes. C’est la matrice de la culture Geek. Les créateurs et les créatrices contemporaines passées par l’école du JdR sont nombreuses et influentes. Il n’y a pas de raisons que cela n’atteigne pas les sciences sociales.

Des chercheurs rôlistes ne peuvent manquer de s’interroger sur leur hobby, sur une activité qui non seulement occupé leur temps mais à façonné leur personnalité, leur sociabilité, leur histoire personnelle. Chacun l’appréhende à partir de son angle propre, de sa discipline. Le jeu de rôle est un objet d’étude parce qu’il appartient à leur quotidien. Pour ma part, comme Conservateur du patrimoine, ce qui me soucie de plus en plus, c’est le devenir des archives du JdR. On voit disperser, aux enchères ou à la benne, les archives personnelles des fondateurs de notre hobby. C’est aujourd’hui qu’il faut constituer des collections de référence.

4. A ton avis, ça serait quoi le cahier des charges d’un JdR marxiste ? Est-ce que ça t’inspirerait ?

« Veux-tu que je t’enfonce / Mon épée, noire de sang, jusqu’au fond de l’âme ». Ce n’est pas du Moorcock, mais un extrait du Musicien, le premier poème de Marx publié sous nom en 1841. Son imaginaire est profondément marqué par la lecture de Goethe, de Schiller, de Heine et bien sûr, de Cervantès et Shakespeare, dont il parsème ses écrits de citations jusqu’au cœur des démonstrations économiques. Un univers de héros picaresques, de bandits et de bretteurs – après tout, Marx pratiquait l’escrime au sabre – de complots, d’alchimistes et de sorciers, voilà ce qui correspond le mieux à ses goûts littéraires. L’image de l’apprenti sorcier, incapable de maîtriser les forces qu’il engendre, revient à plusieurs reprises sous sa plume. Pratiquer la magie dans un JdR inspiré de Marx semble un art hasardeux. On trouve également chez lui tout un bestiaire de créatures issues des mythologies antiques et germaniques, des vampires, des sirènes, des nixes, des spectres et des dragons. J’ai eu l’heureuse surprise de trouver, dans la Trompette du jugement dernier, l’unique mention qu’il ait fait des Kobolds, en s’appuyant sur la Bible de Luther, et je n’ai pu m’empêcher d’y consacrer un paragraphe de ma présentation. Je conserve un fichier de notes sur ce bestiaire, qui servira bien un jour, et qui nourrirait aisément un Jdr. Enfin, les divinités de Marx sont terribles, des enfants sacrifiés au Moloch jusqu’aux supplices sous les roues du Jaggernaut, images qui reviennent plusieurs fois chez lui. C’est un univers sombre et violent, presque de la Sword & Sorcery. On pourrait sans doute en faire un Jdr, mais à vrai dire, beaucoup de ces éléments se trouvent déjà dans le Dodécaèdre.

Chaque fois que Marx parle de jets de dés, c’est dans un sens assez négatif. Sans être aussi déterministe qu’on ne l’a prétendu parfois, c’est selon l’expression de Michel Vadée, un philosophe du possible. En bon hégélien, il s’intéresse aux conditions qui rendent telle ou telle chose possible, sa réalisation dépendant de l’activité humaine. En termes de game design, cela signifie que la part du hasard par rapport à celle des conditions (environnement, compétences, équipement,…) doit être faible pour un Jdr marxien. C’est cohérent avec sa passion pour les échecs – auquel il jouait avec ses filles – et son intérêt pour les questions stratégiques, même si son ami Engels le surclassait dans ce domaine. Donc, son Jdr serait sans doute un jeu tactique, où l’on s’efforce de mettre les chances de son côté parce qu’on ne peut guère compter sur le hasard.

La carte du monde

5. Comment tu juges le succès du Dodécaèdre ? En quoi c’est un univers OSR alors que son ambiance, du moins pour Seconde, est quand même Moyen Age décadent voire Renaissance ?

Je ne sais pas si le Dodécaèdre est un succès. Ce n’est pas ce que disent les ventes, mais il est vrai que les pdf sont largement téléchargés. L’indice le plus sûr, ce sont les comptes rendus de parties, qui montrent que les chemins de Seconde sont arpentés. Ils inspirent aussi des jeux, à commencer par l’excellent Stricia de Kobayashi.
Le Dodécaèdre n’est pas un univers créé ex-nihilo. C’est le fruit de plus de trente ans de jeu, de l’ensemble de mes campagnes de Jdr, toute catégorie confondue, depuis 1984.

Ça ne veut pas dire qu’il est né à cette époque : il est apparu pour la première fois en jeu au début des années 1990, comme la contrepartie onirique de ma campagne de Vampire dans la révolution française. C’est tout naturellement que l’image du Dodécaèdre s’est imposée à moi pour écrire cet univers rétrospectif, depuis 2011. On y trouve donc des références plus ou moins discrètes à de nombreux scénarios publiés, des emprunts à d’autres univers. Les Easter eggs y sont innombrables. Quand au bestiaire, il est plongé dans D&D, même si la plupart des créatures ont été revisitées.

L’influence de l’OSR ne s’arrête pas là. La Seconde face du monde, qui compile et développe les cinq premiers volumes, comporte une carte continentale qui superpose le style Renaissance et des hexagones numérotés. Il y a plus de 60 pages d’entrées numérotées à la Wilderlands. On peut donc se servir du Dodécaèdre pour du Sandbox et/ou de l’hexcrawling, aussi bien que pour les multiples intrigues politiques et commerciales qui s’y trouvent.

Enfin, comme je l’ai rappelé dans ma contribution à Maîtriser une partie de jeu de rôle, l’OSR ne se limite pas aux donjons et aux hexagones. La guerre joue un rôle important. La campagne Vêtue de flammes se déroule sur fond de guerre entre cités consulaires, dans une ambiance proche des Borgia. Mais elle illustre plus les horreurs de la guerre qu’elle n’exalte les conquérants.

Cela dit, les retours que j’ai de parties dans le Dodécaèdre ne sont pas spécialement OSR : Freeform universal, Cheap tales, Striscia, D&D5, … L’univers est éminemment flexible pour s’adapter aux systèmes les plus variés. Je viens de terminer une campagne jouée avec Shadow of the Demon Lord, que je publierais sans doute.

6. Dans quelle mesure on pourrait parler d’un OSR à la française et en quoi il serait différent du mouvement américain ?

Il existe deux mouvements, assez mal connectés entre eux. Le premier est constitué des véritables grognards, autour du Donjon du dragon. Leur travail collaboratif de traduction des classiques du Jdr est absolument fantastique. Le second s’intéresser plus aux nouvelles vagues de l’OSR, alternant traductions et créations originales, souvent de très bonne qualité. L’équivalent de l’OSR Anglo-saxonne n’existe pas vraiment dans la francophonie, en fait.

Si l’on compare avec l’OSR anglo-saxonne, ce qui me frappe, c’est la faible production francophone en termes de scénarios et le faible suivi des gammes. Si je veux jouer à Osric, à Labyrinth Lord, à Sword&Wizardry, je peux trouver pléthore de scénarios en VO, dans tous les styles possibles et imaginables. En langue française, il sort plus de jeux que de scénarios ! Or, pour faire vivre un jeu, il faut le nourrir, il faut que les MDs trouvent de quoi le jouer.

7. Islayre d’Argolh a écrit « des gens comme Snorri, Kobayashi ou Olivier Legrand proposent de ‘l’amateur’ dont la qualité enterre une bonne moitié des propositions françaises professionnelles ». Tu te sens proche, justement de Kobayashi ou d’Olivier Legrand ? Par ailleurs, la publication à la demande, c’est un choix ou c’est un pis-aller faute d’intérêt des éditeurs ?

C’est flatteur ! Je n’ai jamais eu l’occasion de collaborer avec Olivier Legrand, mais ses JDRA, en particulier Solomon Kane, sont sans doute parmi les premiers qu’il m’ait été donné de lire (à la fin du millénaire précédent). Islayre d’Argolh a basé Coureurs d’Orage sur mon petit Searchers of the Unknown, ce qui m’a poussé à inclure son Val des corbeaux dans le Dodécaèdre, aux confins du vieux-bois, dans le royaume de Gallicorne. Kobayashi a publié Stricia en faisant explicitement référence au Consulat, autre contrée du Dodécaèdre. La convergence est remarquable.

Je n’ai pas d’acrimonie particulière à l’égard des éditeurs professionnels. J’ai écrit pour plusieurs éditeurs pro ou semi-pro, dont Black Book Editions, Lapin Marteau, 500 nuances de Geek… Je ne peux pas dire non plus qu’un éditeur ait refusés mes projets : je ne leur ai pas proposé. Il y a plusieurs raisons à ça, bonnes ou mauvaises. J’ai été influencé, depuis longtemps, par l’éthique DIY du punk hardcore, que j’ai retrouvé aux débuts de l’OSR : créer et diffuser directement, le moins cher possible. Je fais du Jdr de garage, comme je faisais du punk de garage quand j’étais ado. Ça a ses défauts, surtout quand on travaille seul, car on ne dispose pas de toutes les compétences nécessaires. L’avantage, c’est que je reste maître des délais. Les personnes qui ont eut le malheur de travailler avec moi le savent : je ne suis pas bon sur les délais, en partie pour raisons de santé. Donc, travailler seul, à mon rythme, me convient mieux.

La dernière raison, peut-être la plus profonde, c’est un petit manque de confiance dans la qualité de ce que je produis. C’est pour cela que ce qui me fournit de l’énergie, c’est quand j’apprends que quelqu’un joue avec mes productions. Un compte-rendu de partie, une critique, un commentaire sympathique, et je repars boosté.

8. Tu es un adepte « du jeu tel qu’on le joue », ça revient souvent dans les notes d’intention de tes livres de règles. Ça veut dire quoi ?

Beaucoup de choses, condensées en peu de mots. Je crois me souvenir avoir parlé de ça dans Aventures fantastiques, pour désigner cet entre deux d’AD&D et de D&D qui s’est imposé dans le monde de l’OSR. Mais si je dois faire ma propre exégèse, je reviendrais deux points principaux.

D’abord, je suis attaché au jeu de rôle comme hobby, comme jeu, comme moment de détente entre ami·es. Je confesse avoir été exigeant en matière de background, de rôle, … L’effet Vampire, dont Miles Christi est un descendant direct. Aujourd’hui, je suis plus simple dans mes critères. Est-ce que mes ami·es ont passé une bonne soirée, est-ce que mes enfants ont passé une bonne après-midi ? Et moi ? Ça a l’air de rien, mais ça implique pas mal de choses. On peut être timide, fatigué·e, avoir envie d’écouter une histoire ou de ressentir une ambiance. On peut dire qu’on a peur, ou qu’un sujet est sensible, et changer d’approche ou le couvrir d’une ellipse. On peut plaisanter, faire du meta-jeu – je l’ai intégré comme partie constitutive du monde dans le Dodécaèdre, où les personnages se souviennent parfois de leurs incarnations antérieures. Bref, on joue simplement.

Le deuxième point, c’est que, même en jouant souvent, longtemps, on n’emploie presque jamais toutes les options possibles d’un jeu, dès qu’il est un peu touffu. Je songeais récemment à la longue campagne de D&D « BECMI » que j’ai mené entre 1986 et 1991. Qu’est-ce qui a servi ? La classe de guerrier, les maîtrises d’armes (de deux ou trois armes, en fait), les règles de gestion de domaine et de combat de masse. Je pourrais écrire un jeu avec ces éléments qui émulerait cette campagne, en remettant le sorcier dans le manuel des monstres… dans d’autres campagnes, c’est le commerce, l’espionnage, le voyage, l’onirisme, qui ont été dominants, et le combat s’est fait rare – la plupart de mes séances en sont dépourvus.

Le jeu tel qu’on le joue, au fond, ce sont les quelques actions qui reviennent de manière régulière dans nos parties, délesté du reste, mais doté de systèmes qui soutiennent vraiment ce qu’on joue le plus souvent. Hélas, la plupart des jeux, y compris les miens, restent des systèmes de combat parfois un peu enrobés de sous-systèmes dédiés. C’est une piste que j’explore et je surveille avec attention les jeux qui ont d’autres points de focale.

9. Une grande partie de ta production, notamment les scénars sont gratuits en format électronique ? C’est un choix, éventuellement militant ? Et je me demandais, à ton avis, dans le développement d’une gamme, c’est quoi la priorité ? Les suppléments régionaux ou les scénarios ?

La version électronique de tout ce que je publie directement est gratuite. C’est sans doute un héritage militant, mais aussi un choix pragmatique. Celles et ceux qui veulent vraiment jouer ou soutenir la démarche peuvent obtenir un livre payant, à un prix relativement modique. Les autres, j’espère simplement que ça leur donnera envie d’aller plus loin.

Pour le Dodécaèdre, j’essaie d’alterner suppléments régionaux et scénarios. J’ai publié cinq livrets sur la seconde face du monde, qui sont aujourd’hui compilés sous la forme d’un livre de 600 pages. Ajoute à cela une campagne et deux recueils de scénarios. Il y a déjà matière à jouer. D’autres sont en préparation, dans les deux catégories. Les scénarios nourrissent le monde et réciproquement.

10. Sur Le Fix, on aime bien savoir où en sont nos chers auteurs de JdR ? Toi, c’est quoi ton actu ? Tu en es où sur le Dodécaèdre, à quels autres projets tu collabores ? Et avoue, Décisions et Dangers, c’est un fake, ça sortira jamais ?

Pour le Dodécaèdre, la Seconde face du monde est disponible depuis hier soir. C’est un pavé de 600 pages, qui reprend la matériel du Consulat, des Essarts, de l’Empire, de la Gallicorne, de Zamograd, plus des scénarios publiés et beaucoup d’inédit. En particulier, j’ai réorganisé le matériel de manière à décrire plus de deux hexagones sur la carte continentale. Il ne s’agit pas de rencontres aléatoires, mais de véritables petites histoires qui correspondent pour la plupart à des scénarios joués. À propos de scénario, j’ai également compilé, revu et corrigé six scénarios d’enquête et d’horreur champêtre dans un petit livret, La bourgade qui allait se noyait.

Le brouillon le plus avancé pour la suite est un scénario d’espionnage qui se déroulera dans le port d’Alkio, récemment tombé aux mains d’un chef nomade de la troisième face du monde. Ça me ramène à une campagne jouée de 1986 à 1991 avec Bertrand Lhoyez, aujourd’hui rédacteur en chef de la Gazette du wargamer. Ensuite, j’ai des notes abondantes pour publier cette troisième face du monde, de même que pour la sixième. On verra quelle inspiration l’emportera !

À côté de cela, j’ai achevé, à quelques retouches près, un nouveau livre intitulé Marx, critique de l’Etat, qui formulera quelques hypothèses nouvelles sur le sujet. Il ne reste plus qu’à trouver un éditeur intéressé.

Dangers & Décisions, c’est d’abord une illustration du flailsnail, un mode de jeu dans lesquels des personnages issus de systèmes différents, plus ou moins compatibles, vivent une aventure ensemble. C’était un moyen de montrer en vidéo ce qu’était l’OSR, ou tout au moins l’un de ses aspects, avec un casting de rêve puisqu’on y retrouve notamment Eric Nieudan, John Grumph, Alexandre Kobayashi… Je dois dire que le off, les discussions avant et après les parties, qui n’est pas filmé, à été très riche en échanges de vue. Une seconde saison est prévue, mais elle se heurte aux contraintes d’emploi du temps des uns et des autres. Une publication ? À voir…

11. Dans le domaine du JdR si tu voulais retenir deux ou trois démarches ou initiatives qui te paraissent importantes ou méritant d’être un peu mieux exposées, tu citerais qui (ou quoi) ?

La première, c’est le travail mené autour du forum ODD74, du blog de Zenopus et de celui de Daniel H. Boggs pour explorer la préhistoire du jeu de rôle : les manuscrits de D&D, les archives des premiers joueurs, l’évolution des systèmes de jeu des origines. C’est un travail précieux et impressionnant de minutie à travers les zines introuvables, les interviews contradictoires,… Mon âme d’historien y est sensible. Dans le même ordre d’idée, je voudrais citer les forums du Donjon du dragon et Rêves d’ailleurs, qui mènent un travail monumental de traduction pour l’un, de mise à disposition de jeux qui ne sont plus publiés pour l’autre. C’est extrêmement précieux.

D’autre part, je voudrais saluer toutes celles et ceux qui, par leur démarche d’auteurs et d’autrices, d’illustrateurs et d’illustratrices, d’organisateurs et d’organisatrices de conventions, de maîtres et de maîtresses de jeu, … rendent notre hobby plus inclusif, plus divers, moins macho et moins homophobe.

Références :

3 pensées sur “Une interview de Snorri – OSR Certified

  • 10 juillet 2018 à 13:50
    Permalink

    Merci pour cette interview riche et rare de M. Nicolas-Snorri Dessaux.
    Le DODECAEDRE est notre coup de coeur 2017 et il constituera notre terrain de jeu cet été à base de vieux modules de D&D embarqués et adaptés pour la Seconde face du monde. Vivement la suite !

     
    Répondre
  • 10 juillet 2018 à 17:37
    Permalink

    Je ne comprends pas : en quoi les jeux de rôles seraient-ils exclusifs, identiques, machos et homophobes ???????

    Je me lasse de ces accusations infondées et injustes. On se croirait revenu à l’époque de Mireille Dumas, à la seule exception que les accusations sont cette fois tenues par des rolistes !!

     
    Répondre
  • 14 juillet 2018 à 18:16
    Permalink

    Merci pour cette interview! Moi qui adore les productions du Monsieur ^^

     
    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *