Magistrats & Manigances : interview d’un faiseur d’enquêtes

Benjamin « Macbesse » Kouppi est un petit nom du JDR qui monte, qui monte. Homme de l’ombre de plusieurs sorties du studio Absinthe, Macbesse a surtout fait parler de lui dernièrement avec ses jeux « Lady Rossa » (Di6dent #14) et Magistrats & Manigances, un jeu co-écrit avec Romain d’Huissier (Casus Belli n°19 à 21). Deux petites perles ludiques dont la dernière aura le droit à une édition intégrale et enrichie publiée aux éditions du Studio Absinthe. La boucle est bouclée.

Devant le magistrat : illustration de tête des règles de Magistrats & Manigances

Le fix : Pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de découvrir Magistrats & Manigances dans les numéros #19, #20 et #21 de Casus Belli, peux-tu nous présenter le jeu et ses influences ?

Macbesse : Magistrats & Manigances, c’est d’abord un jeu d’enquête, avec une pincée de politique : dans la glorieuse Chine des Tang, un brillant magistrat et ses fidèles assistants collectent des indices, confrontent des témoignages, triomphent du crime et font régner la justice.

La principale influence de ce jeu, ce qu’on a cherché à émuler, c’est le genre du gong’an. Le gong’an, c’est l’ancêtre du roman policier et des histoires de détective. Le lecteur y suit les aventures d’un enquêteur qui, par ses facultés hors du commun, résout des énigmes criminelles réputées insolubles et rétablit l’harmonie de son district. Comme les romans d’Agatha Christie, le gong’an est un roman à problème : l’auteur donne tous les indices au lecteur, charge à lui de tenter de devancer l’enquêteur. Par contre, là où les romans de détection européens mettent en scène une seule affaire aux procédés criminels subtils, un meurtre en chambre close par exemple, les histoires chinoises aiment multiplier les personnages, varier les milieux et entrelacer les affaires. D’un point de vue ludique, c’est une structure très porteuse. Elle permet de multiplier les accroches et de transformer les fausses pistes en intrigues secondaires. Si les joueurs ne parviennent plus à avancer sur une affaire, ils peuvent ainsi basculer sur une autre, le temps que d’autres éléments viennent lever le blocage. On obtient un jeu très fluide, ce qui n’est pas un mince avantage pour un jeu d’enquête.

Les trois numéros de Casus Belli dans lesquels la première édition de Magistrats et Manigances fut publiée.

Contre tout attente, ce genre littéraire est assez facile d’accès. Les plus courageux peuvent lire les Trois affaires criminelles résolues par le Juge Ti, un anonyme du XVIIIe siècle dans lequel le juge Ti résout simultanément trois affaires de meurtre tirées par les cheveux. Cela reste un peu rugueux à lire : le magistrat est très violent et les assistants peu amènes. Heureusement, Robert Van Gulik, le traducteur, a exploré le genre à son tour. Il l’a rendu plus proche de nous, mais aussi, peut-être, plus proche de la pratique de la justice au temps du juge Ti, alors qu’un certain idéal de bienveillance prévalait, ce qui n’était plus le cas au XVIIIe siècle. Van Gulik a beaucoup travaillé les personnages des assistants du magistrats, Tsiao Tai et Ma Jong, les frères d’armes valeureux, le fidèle sergent Hong et le rusé Tao Gan.

Les enquêtes originales, traduites par Van Gulik, le tout premier roman policier au monde.
Trafic d’or sous les Tang, première histoire du juge Ti totalement écrite par Van Gulik, et très moderne.

Le juge et les assistants, c’est en quelque sorte sorte la tête et les jambes. Là aussi, c’est du pain béni en jeu de rôle. Les assistants offrent le contact avec le terrain, la bagarre, les beuveries et la romance, ainsi qu’une forme d’exploration sociale au contact du petit peuple des villes. Avec le magistrat, on a la dimension plus intellectuelle de l’enquête, la réflexion sur les indices, et la confrontation finale avec le suspect, point d’orgue de tout bon roman policier chinois. C’est aussi l’occasion de faire un peu de politique. Dans les romans de Van Gulik, les enquêtes du juge Ti dérangent parfois des personnalités bien en cour ou de puissants monastères et il doit trouver des solutions créatives pour que justice soit faite. Ces deux dimensions, Magistrats & Manigances les transcrit en donnant à chaque joueur un assistant et en faisant du magistrat le personnage de toute la tablée, MJ compris. Pendant les phases de réflexion, les joueurs et le MJ discutent dans la tête du magistrat, et le reste du temps, les joueurs l’incarnent chacun à leur tour. Le MJ reprend la main dessus quand il faut donner une direction claire à la partie.

Une assistante du magistrat, contrôleuse des décès, archétype du Légiste

En dehors ce genre qu’on a cherché à émuler, je pourrais encore te citer plein d’inspirations, comme les romans d’Ed McBain, où l’on suit la vie d’un commissariat de quartier, ou les aventures du juge Bao par Shi Yukun, adaptées par Marty et Nie dans une bande-dessinée sublime qui tire les histoires de magistrat vers le roman noir. Et puis, si je vais du côté des jeux de rôle, il y a toute la recherche sur le fail forward, l’échec qui permet d’aller de l’avant, qu’on retrouve entre autres dans Apocalypse World. C’est un principe suivant lequel un jet de dé raté ne va pas bloquer l’action, mais engendrer des conséquences indésirables. Appliqué à l’enquête, c’est salutaire. Quand tu fais un jeu à compétences classiques, un échec au jet de perception va te faire rater un indice, un échec à ton baratin te fermer totalement un témoin et de fil en aiguille, le jeu se fige et le MJ est obligé de relancer autrement. Avec un système qui joue sur les conséquences, tu peux très bien avoir ton indice et subir un retour de flammes, mais l’enquête n’est pas bloquée.

Les plaidoiries du Juge Bao, un roman policier chinois du XIXe pour un juge adoré comme un dieu
Leur adaptation par Marty et Nie

Le fix : Magistrats et Manigances, c’est Hercule Poirot en robe de soie et bonnet à pompon ? Ou Sangyuan Police Judiciaire ? Ou la version Cité impériale du Cluedo ?

Macbesse : Le Cluedo dans la Cité impériale, c’était déjà pris comme créneau avec Les Mystères de Pékin et ses jeux de mot foireux. Comme on n’avait pas envie d’appeler nos criminels Pag Aïe et Pat Tchouli, il a fallu trouver autre chose. Ta comparaison avec Hercule Poirot tient mieux la route. L’élucidation est importante dans Magistrats et Manigances, et, comme chez Agatha Christie, les procédés criminels sont souvent ingénieux. Par contre, les intrigues ne se cantonnent pas à un petit milieu aristocratique évoluant en huis-clos. Le terrain de jeu est plus grand, la société diverse et dure. Il y a un petit côté roman noir dans les récits chinois et dans les enquêtes du juge Ti, et tu le retrouveras dans Magistrats & Manigances. En outre, contrairement à Hercule Poirot, le magistrat et ses assistants restent en poste et doivent gérer les conséquences de leurs choix. Là où le détective belge peut se montrer odieux et jouer les chiens dans un jeu de quilles, le magistrat doit faire preuve d’un peu de finesse, éviter par exemple d’exposer l’honneur d’une victime ou d’un témoin dans sa quête de vérité.

De tes trois propositions, je crois que celle que j’aime le plus, c’est Sangyuan Police Judiciaire. Comme dans cette série, toute la procédure est prise en charge, des premiers indices jusqu’à l’exécution de la peine, à cela près que l’enquête et le procès reposent entre les mains des mêmes personnages. L’autre point commun, c’est la prise en charge d’un district au quotidien. Là encore, il y a des différences. Je trouve New York Police Judiciaire un peu désincarnée, alors qu’on a essayé de développer la vie intime des personnages pour la faire interférer avec les enquêtes et leur donner une dimension dramatique.

La carte de Sangyuan, le district fourni avec la première édition du jeu

Le fix : De temps en temps, ça bastonne autant que dans le film de Detective Dee ?

Macbesse : Il y a autant de liens entre Magistrats & Manigances et les films Detective Dee qu’il y en a entre les Trois mousquetaires et son adaptation au cinéma par Anderson. Ne t’attends pas à faire des sauts de cabri sur les toits et à casser tous les décors dans le fracas des explosions. Si tu tiens à la castagne, tu pourras te faire plaisir en arrêtant un suspect récalcitrant à la force de l’épée. Cela peut donner un beau combat héroïque, mais ce sera plus terre à terre, plus sale.

Le fix : Et du fantastique, y en a, hein, y en a ?

Macbesse : Tout dépend de ce que tu entends par là. Si tu penses à des dragons de dix-huit mètres et à des zombies bondissants, c’est la porte à côté. Si tu penses au fantastique comme à des événements indécidables, tu es déjà plus dans le ton. Magistrats & Manigances est un jeu historique, mais tous ces gens avaient des croyances, même les magistrats de l’empire qui trouvaient le peuple trop superstitieux. Ils consultaient des astrologues pour décider du meilleur jour pour organiser un mariage ou partir en voyage, participaient aux fêtes de bannissement des fantômes et regardaient Confucius comme un dieu. Pour restituer cette ambiance, il n’est pas possible d’opter pour des aventures toujours parfaitement rationnelles alors, oui, il y a du fantastique, mais une toute petite pincée. L’un des archétypes de personnage permet d’en introduire davantage, mais ça reste homéopathique.

Le fix : Un jeu qui tourne toujours autour d’enquêtes policières, d’indices, ça ne finit pas par tourner en rond ? La procédure d’enquête, ce n’est pas un carcan dans lequel on en y vient à s’ennuyer ?

Macbesse : Moui. Tu sais, cela fait presque quarante ans que des investigateurs contrecarrent les plans des sectateurs des Grands Anciens par leurs enquêtes et les joueurs n’ont pas l’air de s’en lasser ! Plus sérieusement, la Chine des Tang offre une grande variété d’ambiances et de décors qui permettent de raconter des histoires très différentes. Or, tous les trois ans, le magistrat est muté et change de district. À Sangyuan, on pouvait raconter l’appel de l’aventure, la puissance de l’argent, l’âpreté de la nature et la lutte contre l’espionnage. Si je décale vers le nord, avec un district en territoire ouïgour ou tujue, je vais pouvoir mettre en scène une ambiance de far west, les conflits entre la coutume et le droit, des quiproquos et des incompréhensions dangereuses. Si le magistrat est promu à la capitale, je vais raconter des histoires plus politiques, avec des procès montés de toutes pièces et des complots contre l’impératrice. La procédure d’enquête reste sensiblement la même : les personnages collectent des indices, secouent leurs indics, interrogent les témoins, coincent les suspects et font avouer les coupables. Ce qui change, ce sont les enjeux et les conséquences, ce qui n’est pas rien et suffit à entretenir la flamme. En tout cas, ça marche sur moi. Après des dizaines de partie, j’ai encore envie d’écrire, de jouer et de faire jouer des affaires criminelles. Et puis, si vraiment tu es en manque de surprises, tu bascules en improvisation totale avec des affaires émergeant au cours de la partie, un mode que Magistrats & Manigances supporte bien, et, à ma connaissance, c’est le seul.

Magistrats & Manigances recommande de faire jouer toutes les conséquences de l’enquête. Le magistrat « n’est pas Hercule Poirot », il est responsable, et ses assistants peuvent être en désaccord.

Le fix : Magistrats et Manigances a bientôt deux ans. Comment est venu l’idée et la volonté de sortir une 2ème édition ?

Macbesse : L’idée est venue dès la rédaction de la première édition. Nous avions une place très limitée, même si la rédaction de Casus Belli a très gentiment accepté tous nos dépassements. Dans ce petit espace, il fallait qu’il soit complet, avec un background, un système de règles, un contexte prêt à jouer, des scénarios et un guide pour l’improvisation d’enquêtes émergentes. Forcément, nous avons fait des coupes, parfois la mort dans l’âme, et certaines sections sont un peu sèches. Nous avions donc l’envie, dès le départ, de lui donner davantage d’ampleur.
Ensuite, les retours nous ont beaucoup encouragés à envisager une deuxième édition. Magistrats & Manigances a été très bien accueilli, à la fois par nos pairs et par le public. C’est d’abord l’équipe des gardoches de Wastburg de Cédric Ferrand qui nous a accueillis comme ses frères d’armes. Dans un second temps, le jeu a eu une descendance intellectuelle : durant la Game Chef, Steve Jakoubovitch a écrit un jeu d’investigation sur les techniques d’interrogatoire moderne qu’il a défini comme une « réponse à Magistrats & Manigances », puis la mécanique de base a été hackée pour Nephilim. Ensuite, si tu lis le Fix, il ne t’auras pas échappé, que Khelren, bloqué dans l’écriture de la v4 de Berlin 18, a trouvé des solutions aux problèmes de conception qu’il se posait dans Magistrats & Manigances. Côté public, quand tu peux lire des choses comme « petit bijou rôludique » ou qu’on te remercie d’avoir réussi une adaptation aussi fidèle, forcément, c’est très motivant. Beaucoup de gens nous ont demandé quand une édition réunissant les trois parties sortirait, histoire d’avoir un beau petit livre pratique à utiliser en cours de partie. On va aller au-delà de ce souhait.

Le fix : Le cœur du jeu va-t-il rester le même ou y aura-t-il de gros changements ?

Macbesse : On jouera toujours un magistrat et ses assistants confrontés à des criminels ingénieux, what else ? Nous allons bien sûr préciser et corriger des bricoles, modifier le système à la marge, mais le cœur du jeu reste le même. Il n’y pas de raison faire de gros changements. Le système tourne et il résout nombre de problématiques de conception que posent les scénarios d’enquête.

Le fix : Je ne connais rien à la Chine impériale. Il faut que je me tape tous les Van Gulik pour me faire une idée du contexte du jeu ?

Macbesse : Si tu n’as pas lu tout Van Gulik, tu rates quelque chose et je te conseille de courir au plus vite chez ton libraire. Cela étant dit, le livre de base de Magistrats et Manigances te donnera toutes les clés du contexte pour que tu puisses maîtriser tout de suite sans avoir à compulser une bibliographie longue comme le bras. La première version donnait déjà les éléments les plus importants du background, mais cette nouvelle édition va les étoffer pour que tous les joueurs se sentent le plus à l’aise possible.

Le fix : J’en déduis qu’il y aura du contenu supplémentaire ?

Macbesse : Oh que oui ! Il ne s’agit pas seulement de réunir le contenu paru dans les trois Casus. Pour commencer, dans le livre de base, le background sera plus détaillé et le système de jeu sera assorti d’exemples de mise en œuvre et de conseils. L’objectif, c’est de rendre Magistrats & Manigances accessible à tous les joueurs, qu’ils soient rôlistes expérimentés, débutants, grands lecteurs du juge Ti ou non.
Ensuite, nous allons écrire de nouveaux districts et de nouvelles affaires, pour jouer une grande campagne à travers tout l’empire et suivre le magistrat dans sa progression. Après tout, le juge Ti historique a fini sa carrière à la droite de l’Impératrice Wu Zetian. Pourquoi le juge des personnages resterait-il toute sa vie confiné à un petit poste provincial ? Ceux qui préfèrent improviser totalement ne seront pas en reste, puisqu’on leur concocte un guide de création de district en commun.

En plus de toi, retrouverons-nous la même équipe (Romain d’Huissier, Monsieur le Chien) ou y aura-t-il de nouveaux contributeurs ?

Macbesse : Romain reprend bien sûr du service. Il est à l’origine de Magistrats & Manigances ! Avant que j’intervienne dessus, il avait déjà décortiqué les codes du gong’an, et la première édition n’aurait pas été la même sans ce travail. Des circonstances malheureuses l’avaient empêché de participer autant qu’il l’aurait souhaité à la première mouture, mais il a plein d’idées de contenu pour cette deuxième édition. Quant à Monsieur le Chien, il est enthousiaste à l’idée de dessiner à nouveau la Chine des Tang. Il apprécie l’immersion dans l’histoire et le travail documentaire. Et puis, Monsieur le Chien, on le connaît par ses petits mickeys de blog à la tête carrée, mais c’est aussi un dessinateur en ligne claire. Non seulement j’apprécie son trait, mais ses images racontent quelque chose.
Du côté des nouveaux, il y a d’abord Khelren, qui va maquetter et éditer. Concrètement, il est là pour nous donner une deadline et amender notre prose. J’en ai déjà fait l’expérience avec mes textes pour Métapole (le supplément The Sprawl), sa relecture apporte une vraie plus-value aux textes qui passent sous ses fourches caudines. Enfin, d’autres contributeurs ne sont pas à exclure, d’autant qu’il y aura au moins un gros supplément. Le temps que je rédige cette interview, une candidature venait d’être déposée.

Partie de polo, très en vogue à l’époque… test du cheval sur le dessinateur ?

Le fix : Avez-vous déjà une date de sortie prévisionnelle ?

Macbesse : Bien sûr ! Quand ce sera prêt et que l’astrologue impérial aura trouvé une date propice. Non mais… des années dans le métier et tu penses encore qu’un auteur va te donner une date, sérieusement ? Je peux quand-même donner une estimation. Nous avons déjà à disposition quatre-vingt dix pages de texte et trente quatre illustrations. Ce n’est pas rien. Sachant que tous les membres de l’équipe travaillent vite mais qu’ils ont des contraintes lourdes, le projet peut donc se concrétiser rapidement, au cours de l’année. Par contre, nous ne pouvons pas nous engager sur une date. Il va te falloir guetter les indices de notre progression qu’on laissera sur internet, comme un jeu dans le jeu.

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