Les Contrées du rêve (3/4) : Kingsport, la cité des Brumes

Kingsport, la cité des Brumes

Et quand à midi les délicates trompes s’éloignèrent sur l’océan, Olney, sec et le pied léger, descendit des falaises et revint à l’antique Kingsport, avec dans les yeux l’éclat des choses lointaines. Mais il ne pouvait se souvenir de ce à quoi il avait rêvé dans la cabane haut perchée dans le ciel, celle de l’ermite sans nom, ou dire comment il avait franchi ces escarpements que nul pied humain n’avait jamais franchis

H.P. Lovecraft, L’étrange maison haute dans la brume

L’étrange haute maison dans la brume, sentinelle à l’orée des Contrées du Rêve et de l’ouvrage

Je m’interrogeais en ouverture de ces chroniques sur la perspective de retrouver la clé d’argent dans la boîte des Contrées du Rêve publiée chez Sans Détour et c’est dans ce but que j’examine aujourd’hui le supplément de contexte Kingsport, la Cité des Brumes. Il faut pourtant avoir conscience qu’il s’est d’abord inscrit dans une grande entreprise de géographie imaginaire tout à fait terrestre : avec les Mystères d’Arkham, Retour à Dunwich et l’Évasion d’Innsmouth, le supplément, qui décrit un port imaginaire récemment une station balnéaire prisée par les artistes, forme la série des « terres de Lovecraft », laquelle retrace la Nouvelle-Angleterre horrifique du maître de Providence.

Ici, le lecteur est en droit de se demander quel est le lien entre les scintillants dômes de Céléphaïs et une bourgade de Nouvelle-Angleterre. La réponse est fournie dès l’ouverture de l’ouvrage, par les deux nouvelles significatives écrites sur la ville : « L’étrange maison haute dans la brume » et « Le festival ». La première, délicieusement ambiguë, institue Kingsport comme un espace poreux, entre l’éveil et le rêve, et la brume comme une ouverture vers d’autres mondes et d’autres temps. La seconde explore un versant plus horrifique et fait de Kinsport le lieu du culte de la morbide Flamme verte.

Une ville entre le rêve et la réalité

Si chacune des nouvelles fournit une orientation au supplément, « L’étrange maison haute dans la brume » obtient le primat. Dans toute la partie consacrée à la description de la ville, des personnages rêvent de la ville telle qu’elle était, ou sera. Kevin Ross relie Kingsport aux nouvelles liées aux Contrées : la bourgade devient le foyer du gardien du phare qui s’y aventurait porté par le bateau blanc et des voiles inconnues viennent croiser au large la nuit venue. Des artistes sont inspirés par des visions fugaces, et les PJ qui voudraient s’établir ici reçoivent un supplément d’inspiration. Enfin, pour traduire cette porosité, tous les scénarios du recueil comporte un versant onirique (celui du troisième a fait l’objet d’un ajout par l’auteur, hélas non repris par Sans-Détour dans cette édition mais disponible gratuitement sur le net).

La Flamm(èch)e verte

À Kingsport, comme à Arkam, le précipice est sous la glace. Il est ici sous la terre, car, comme le dit le Necronomicon « des choses qui devraient ramper ont appris à marcher ». Pour donner à Kingsport un visage aussi reposant que possible, l’auteur a pris le parti de considérer « Le Festival » comme le songe témoignant d’une époque révolue où le culte de la Flamme Verte était encore vigoureux. Il n’en reste donc que d’inquiétants vestiges, de vieux maléfices enfouis, des épaves malsaines et de discrets adorateurs en quête d’une immortalité sordide : tout repose ici sur le contraste entre l’apparente normalité de la ville et les horreurs tapies en ses profondeurs.

Le culte de la Flamme est donc traité sur le mode mineur ; parmi les trois scénarios, un seul est consacré à ses vestiges. Il apparaît plus nettement dans la description méthodique de la bourgade, par des objets, des lieux et surtout des PNJ que le Gardien pourra exploiter.

De l’art d’écrire un guide de ville

Le supplément, comme dans toute la série des Terres de Lovecraft, est construit comme un bac à sable d’un genre particulier. Il s’agit d’une description quartier par quartier, presque maison par maison de la ville. Pour reconstituer Kingsport, Kevin Ross part des maigres indications laissées par Lovecraft dans ses trois nouvelles avant de les conjuguer avec des recherches sur le contexte historique et les sources d’inspiration qu’il cite dans sa correspondance, à commencer par la petite ville de Marblehead. Il parvient ainsi ainsi le portrait d’un ancien port de commerce florissant vivotant désormais de la pêche et de l’essor du tourisme. Ces pages s’inscrivent dans une esthétique fantastique : la surabondance de détails et de personnages aux histoires banales crée l’effet de réel, dans lequel le Mythe et l’onirisme viennent discrètement s’infiltrer. L’ensemble est réussi car rigoureux, mais il manque à ces pages un souffle qui rendrait leur lecture plus enthousiasmante : la volonté de donner de la chair aux personnages s’accompagnent trop rarement d’enjeux dramatiques. On aurait aimé des rivalités commerciales, des conflits familiaux et des romances contrariées pour animer la ville et impliquer les PJ dans la vie quotidienne de Kingsport avant de les confronter au Mythe ou aux Contrées du Rêve. Il sera nécessaire d’extrapoler, là où des guides de ville plus modernes donnent quantité d’accroches. C’est peut-être en cela que Kingsport, qui reste un excellent supplément, a le plus subi les outrages du temps.

Regardez le plan : chaque numéro correspond à une section du guide

Je suis aussi réservé sur les conseils donnés pour installer une atmosphère onirique. Jouer sur la perception pour provoquer la confusion est une bonne chose et certains de ces conseils sont appliqués avec succès dans les scénarios, mais il manque une mise en garde contre les usages abusifs de ces procédés.

Aventures à l’orée des rêves

Trois scénarios ferment le recueil et donnent corps aux pistes esquissées dans le guide urbain. Joueurs, je vous conseille de ne pas lire la suite car je divulgâche sans compter.

« La demeure au bord de l’abîme » s’ouvre sur un délicieux crime envers sa majesté Lovecraft. L’entreprise de démolition joyeuse, hélas, n’a finalement que peu de conséquences, ni même d’enjeux, ce qui rend le scénario tout à fait déconcertant. En outre, dans la mesure où il ne présente aucun conflit, si ce n’est un vague monstre uniquement présent pour assurer le quota, il repose sur les seuls talents de manipulation du meneur, qui doit restituer l’ambiance onirique après les événements les plus marquants du scénario. Il a toutefois le mérite d’offrir une belle exposition et d’ouvrir vers des scénarios d’exploration des Contrées du Rêve, voire de contrées du rêve extraterrestres.

« Rêve et songerie » se présente comme une variation sur la figure du poète romantique maudit, cette fois au sens littéral – dans l’œuvre de Lovecraft, les don des dieux et la curiosité sont toujours fatals. Le scénario parvient ainsi à donner vie à la colonie d’artistes, qui était restée très abstraite dans le guide, et parvient à faire vivre une enquête dans ce milieu et dans les références littéraires, ce qui relève de la gageure. Après un petit passage obligé qui demandera des efforts de guidage discret au Gardien pour éviter que les joueurs ne se sentent forcés, il joue habilement de la porosité entre rêve et réalité propre à Kingsport et applique de façon judicieuse les conseils de désorientation des joueurs présentés plus haut avec une série de rêves et de rêves éveillés se superposant à la réalité. À condition que les PJ continuent de mener l’enquête, ces derniers ne seront pas uniquement en position de les subir et les interférences pourraient se révéler très féconde. En somme, ce scénario est une réussite.

Les illustrations sont un peu surannées, à l’image de Kingsport, mais restent très agréables

« Les eaux de la perdition » n’est pas très canonique, dans le sens où sa résolution passe par un affrontement épique en haute mer. On est loin de la fuite d’Innsmouth. Cela posé, il serait dommage de le rejeter. Qui peut résister à un Hollandais volant (ce n’est jamais dit, mais pensé très fort) et à ses squelettes commandés par une larve cosmique en forme de Vénus préhistorique ? Voilà. Pourtant, même dit comme ça, de façon potache, l’approche jusqu’au cœur du mal peut avoir quelque chose d’horrifiant, car ce scénario est écrit de la plus efficace des manières. Techniquement, avec ses renvois aux sections du guide pour donner corps à l’investigation, sa montée en pression et la description méticuleuse de l’état d’esprit des PNJ jour par jour, ses ouvertures sur le culte de la Flamme pour poser les bases d’autres scénarios voire d’une campagne, ainsi que ses tables aléatoires pour déterminer les conditions de la chasse, c’est un sans faute.

Bilan : gravir la falaise et y laisser son âme

Kingsport, la cité des brumes, en dépit de quelques petits défauts comme l’austérité de son guide de ville, a de quoi séduire ceux qui aiment s’égarer dans l’entre-deux : tout en subtilité, il n’est ni tout en fait dans le merveilleux exubérant des Contrées du Rêve, ni dans l’horreur brutale d’une Évasion d’Innsmouth. C’est cette indécision qui rend ce cadre unique, et les auteurs ont su en tirer parti et la mettre en valeur : ils ont expérimenté, parfois avec maladresse, mais le plus souvent avec brio. Le supplément n’accuse donc pas le poids des ans et peut encore se déguster, comme un bon vin de lune qui aurait mûri. De quoi, à l’instar de Thomas Olney, se laisser tenter à explorer Kingsport, à gravir la falaise et y laisser une part de soi.

Benjamin Kouppi

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Notre avis

7 pensées sur “Les Contrées du rêve (3/4) : Kingsport, la cité des Brumes

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  • 3 mars 2019 à 10:41
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    Bonjour et merci pour cette revue des Contrées, très plaisante à lire.

    Quand j’avais vu l’annonce de la critique, je pensais qu’un plus gros parallèle avec la version d’origine de Descartes serait fait. Or je ne trouve pas de mention de celle-ci, à part que le supplément a un peu subi, malgré toutes ses qualités, les outrages du temps.

    J’ai le sentiment que le supplément a été peu modifié par rapport à sa version d’origine à part le re-maquettage soigneux de Sans Détour et l’ajout des nouvelles d’inspiration ?

     
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    • 3 mars 2019 à 20:20
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      Bonjour. Merci beaucoup pour ce retour. 🙂

      Le texte du supplément n’a pas changé d’un iota, à l’exception des nouvelles introductives, du petit texte de présentation des scénarios, au format Sans-Détour. Sur le plan purement formel, on retrouve l’ajout de photographies d’époque pour animer la maquette (les sections du guide de ville en manquaient), ainsi que d’illustrations tirées des Contrées du Rêve. Les illustrations des scénarios originaux ont été conservées (d’où le côté un peu suranné), même si des illustrations plus récentes ont été ajoutées.

       
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      • 9 mars 2019 à 10:21
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        Merci pour ta réponse et tes éclaircissements.

        Du coup troquer son baril de lessive Descartes contre un baril de lessive Sans Détour n’est pas évident, sauf à vouloir s’offrir une assurance long terme sur la reliure de l’ouvrage 🙂 Mais la couverture de Descartes avait le mérite de poser une ambiance plus Cthulhuesque que celle actuelle.

        Comme le texte n’a pas changé, je partage vraiment ton avis que la ville a plus été traitée comme une annexe balnéaire d’Arkham, plutôt que comme un endroit avec une très forte personnalité (un peu comme l’est Dunwich par rapport à Arkham). C’est dommage alors que certaines parties du Pays de Lovecraft ont été considérablement approfondies (je pense aux versions successives de l’Université Miskatonic) que cela n’ait pas pu se faire pour Kingsport, surtout avec son inclusion dans la gamme des Contrées des Rêves. On aurait rêvé un supplément bi-classé !

        Histoire de finir d’abuser, je vois que tu es arrivé au stade 4/4 de tes revues mais tu n’as pas abordé La Pierre Onirique. Je suis aussi curieux de cette version par rapport à celle de Descartes. C’est possible d’avoir un rappel sur scène ?

        Merci à toi.

         
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        • 24 mars 2019 à 12:19
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          Dernier rappel !
          La Pierre onirique… j’en ai brièvement parlé dans le Sens de l’escamoteur, mais je peux revenir dessus. Il n’y a pas d’apport autre que graphique. D’un autre côté, la Pierre, c’est un livret dans la boîte, il n’est pas vendu séparément, et la boîte apporte des renouvellements ailleurs.
          Sinon, pour un vieux de la vieille qui ne veut pas se ruiner tout en profitant au maximum des nouveautés, je recommande (dans l’ordre) Murmures par delà les Songes et le Sens de l’escamoteur en achats individuels. Le reste est plus cosmétique.

           
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