De bile et d’acier : interview d’un concepteur sous la pluie

Après La Forteresse des Nuées et Les Fleurs du Mall, Vivien Féasson continue d’explorer l’univers de Libreté et lance un financement participatif pour De bile et d’acier : https://fr.ulule.com/de-bile-et-dacier/news/, lequel propose de transformer l’univers des gamins perdus sous la pluie en jeu de méchas ! Forcément, on est allés lui poser quelques questions pour comprendre ce virage.
J’ai l’air perdu sous la pluie ?
1. On connaissait « Libreté, j’écris ton nom ». Et De bile et d’acier… ? C’est quoi ta phrase-choc pour nous vendre ton supplément ?
En général j’écris « Avec De Bile et d’Acier, Libreté prend de la hauteur », mais c’est clairement pas aussi bon. Peut-être que je suis pas très bon pour les slogans ? Le précédent, c’était même pas moi qui l’avais trouvé. J’aurais dû organiser un jeu-concours !

2. Tu peux présenter Libreté en quelques phrases pour les lecteurs qui ne seraient pas au courant c’est la presque première apocalypserie de création française ?

Libreté propose d’incarner des gamins qui se sont perdus, un soir de pluie, et ont fini par entrer dans la Ville, un reflet de notre monde urbain mais dépourvu d’adultes et peuplé de sirènes de l’averse affamées de chair d’enfants. Là, ils ont trouvé la citadelle de Libreté, une société recomposée essayant de survivre au milieu des monstres. Le problème est que les gangs à l’intérieur de la forteresse ont du mal à voir plus loin que les intérêts de leur petit groupe, et que les sirènes en profitent pour ravager les lieux et manger tout le monde.
Variations sur Libreté : le rainyverse a déjà fait quelques morts…
Le système de résolution fait la part belle aux émotions (souvent douloureuses) des personnages, et à la difficulté qu’ont les enfants à intégrer les normes sociales ou à mesurer les conséquences de leurs actes : quand un protagoniste veut vraiment quelque chose, qu’il y investit toute sa rage et toutes ses angoisses, il y a de fortes chances pour qu’il fasse du mal à quelqu’un au passage (y compris à lui-même) et doive composer avec les suites inattendues de son action. Une chronique de Libreté, c’est un peu s’attacher une chaîne de causalité aux pieds pour se faire entraîner jusqu’au fond.

3. Comment tu mets des méchas dans une enclave de gamins égarés régentés par des dingues ? Sa majesté des mouches peut-elle vraiment se marier avec Evangelion ?

Super bien, en fait. L’enclave cède le pas à la base, et les enfants psychotiques aux adultes sociopathes. Je ne suis pas sûr que les personnages des joueurs y gagnent vraiment au change !  Le cœur de Libreté, c’est entre autres l’apprentissage douloureux des relations humaines. Les adolescents n’aiment pas être seuls et ont envie d’aller vers les autres, mais ce faisant ils courent le risque d’être blessés en retour (ou de blesser, ce qui, d’un point de vue égocentré, revient à peu près au même). Si ça, ce n’est pas Evangelion et son dilemme du hérisson !
Bien sûr, certaines choses changent. On est moins ici dans la parodie de la société adulte par des enfants qui n’en comprennent que la surface, ou dans une démonstration de la sauvagerie égoïste dont sont capables les tout petits ; mais on gagne en échange la possibilité de travailler des relations filiales, puisque les pilotes sont sous les ordres d’adultes se souciant plus ou moins de leur bien-être. Paradoxalement, De Bile et d’Acier a quelque chose de plus intime – les personnages entrent dans l’adolescence et se posent des questions sur ce qu’ils sont, sur les sentiments qu’ils éprouvent les uns envers les autres, sur la légitimité de l’autorité « parentale ». Sans parler de celles et ceux dont le corps change… drastiquement.
Ah… il pleut, il y a un mort et une tristesse infinie ! C’est Libreté retrouvé !

4. On va enfin pouvoir éclater ces saloperies de sirènes de la pluie, hein dis, dis ?

Ouais ! Les histoires de mécha, il faut aussi que ça fasse dans la démesure. J’ai quand même essayé de trouver un bon compromis entre anciennes règles et légères modifications, et je pense que ça tourne pas mal du tout. On a de nouveaux archétypes avec de nouveaux pouvoirs, et un système d’avantages/désavantages un poil plus complexe, mais sinon je compte sur les tables de jeu pour investir tout cela de leurs propres descriptions titanesques (même si je donne quelques conseils en la matière).
Le jeu reste en équilibre entre la violence physique et la tension verbale. Dans l’idée, on se retrouve ainsi avec une scène où deux pilotes se lancent des vérités blessantes au visage, et puis tout à coup l’alarme sonne, il faut s’arrêter car l’ennemi attaque, alors on monte dans les méchas et on combat ensemble. Sauf que celui ou celle que vous venez d’engueuler craque au moment crucial, et pendant ce temps votre commandant vous ordonne de continuer sans se soucier de son sort, mission oblige. Que faites-vous ? Et lorsque le combat est terminé, et que vous vous retrouvez devant votre collègue/amant.e dans son lit d’hôpital, et que c’est un peu votre faute si on en est là ? Etc.
Avant d’éclater des sirènes, allégorie

5. Ca fait un bout de temps que tu crées des jeux dans ton rainyverse. Tu n’as pas l’impression de tourner en rond ou l’envie d’explorer des thèmes plus riants ?

A chaque fois que j’essaie de m’en éloigner, je finis par retomber dans mes vieilles ornières. Il faut croire qu’avec le rainyverse, j’ai tapé dans quelque chose de très proche de mes préoccupations ou de ma façon de voir le monde, ou que cet univers est suffisamment plastique pour s’adapter à mes lubies du moment. Peut-être aussi qu’il faut simplement voir cela comme l’auteur de jeux qui multiplie les suppléments et les scénarios dans un même univers : c’est une manière d’explorer toutes les possibilités d’une proposition unique. Et puis au moins, là, ce n’est pas un nouveau jeu avec un autre système de règles !

6. Tu passes par un financement participatif. Ça veut dire que tu vas nous refourguer des fig’ de gamins avec des planches à clou ?

Non, et c’est d’ailleurs ce qui fait à chaque fois de l’entreprise un petit combat. Avec Sycko, on a opté pour un système où, déjà, je ne propose que ce que j’ai envie de proposer (même si je me bouge un peu pour les paliers communautaires en pdf, quand la tentation est grande une fois le bouquin fini de se reposer un peu). Il faut dire aussi que c’est un mode de production qui passe par une impression de bonne qualité et nécessite beaucoup d’exemplaires pour que le publisher s’y retrouve, en plus bien sûr du prix des illustrations, de la maquette et de la relecture qui, lui, est à ma charge (ni Sycko ni moi ne nous faisons d’argent de poche sur le financement, ce sont les ventes en boutiques qui se chargeront de cela, d’où un seuil initial qui peut paraître élevé). Cela dit on a de la chance ici, on constate que pas mal de personnes profitent de l’occasion pour acheter le pack complet, ce qui permet de faire l’équivalent d’une contrepartie musclée sans pour autant devoir faire miroiter des cartes couleur, des écrans ou des versions collector.
7. Tu es de l’école « tout est déjà écrit » ou « financer pour mettre en projet » ? C’est pas une question-piège, on sait très bien que les projets déjà écrits peuvent accumuler des retards de dingue, mais une question de fond à un indépendant.
Déjà, tout est écrit, les illustrations sont quasiment terminées, bref, comme éditeur et comme auteur, je me suis engagé physiquement et financièrement pour être sûr que le supplément sorte au plus tard trois-quatre mois après financement, plus tôt encore si je réussis à faire bouger tout le monde. Il reste donc la maquette et la relecture, ainsi que la production des aides de jeu (et, entre nous, celles-ci ont déjà pas mal avancé – je m’engage pas sur des aides si je n’ai pas déjà écrit un petit brouillon, histoire de pas me retrouver devant le syndrome de la page blanche).
Merci Vivien, et tous nos vœux pour ton foulancement !

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