Ta couronne, c’est du laurier ? Interview de Bruno Guérin, l’auteur d’Imperator

Encore en souscription sur la plateforme Ulule pour quelques heures, il n’est pas trop pour vous proposer une interview de Bruno Guerin, l’auteur d’Imperator. Ne perdons pas plus de temps, les minutes nous sont comptées.

Le Fix : Dans les ruelles de la colline de l’Aventin, il se raconte que les sesterces coulent à flot pour préparer l’arrivée d’un imperator. Folle rumeur ou réel engouement plébéien ?

Bruno Guerin : Eh bien, j’ai été le premier surpris : les 5000€ du financement ont été réalisés en moins de 14h, et nous en sommes presque à 380%, lesquels seront probablement dépassés quand vous lirez ces lignes. Est-ce que l’intérêt vient du thème antiquité romaine historique ? Où est-ce une confiance de la plèbe pour le tribun du jdr antique que je suis devenu (joke !) ? Je pense malgré tout qu’il y a un peu des deux au vu des souscripteurs. Parmi les premiers, beaucoup me suivaient déjà sur Antika ou personnellement. Ensuite, depuis un an, j’ai fait des playtests d’Imperator en convention, et les joueurs savaient ce qu’ils venaient chercher et sont tous repartis emballés par le projet et le système.

Le Fix : J’ai pratiqué GURPS Imperial Rome et Praetoria Prima, boudé Fulminata, esquivé le D20 Eternal Rome, survolé Eagle Eyes pour Fate. Je veux un JdR historique ancré dans l’antiquité romaine et pas dans une copie (même si j’ai écrit, dans ces colonnes, du bien d’Etherne). Vends-moi Imperator – et une amphore de vin de Falerne !

Bruno Guerin : Je ne connais pas tous les jeux que tu viens de citer, mais il est évident que les scénarios écrits pour ces jeux seront facilement utilisables avec Imperator. Pour ma part, j’ai lu d’excellents scenarios de Praetoria Prima, mais la proposition du jeu était, il me semble, trop restreinte à la fois temporellement et dans l’approche du groupe trop « service secret de l’empereur ». Quant à Etherne, les scénarios disponibles sont excellents.

Sur ma page FB d’Imperator, on m’a fait le reproche de vouloir faire un jeu purement historique et l’on m’a suggéré de faire une uchronie pour permettre aux MJ non historiens de pouvoir jouer. Sauf que voilà, je n’aime pas les édulcorants, et Imperator se veut un jeu historique, sanglant, mortel mais malgré tout glorieux, et pas un ersatz d’Empire romanisant.

Le Fix : Un de mes amis rôlistes peut réciter les Métamorphoses d’Ovide, mais la plupart des autres ne connaissent Rome que par la série télé de HBO, quelques BD de Dufau & Delaby et de Marini, ou une pincée de polars de Steven Saylor. Si je les embarque dans Imperator, seront-ils plus perdus qu’un éleveur d’ânes de Bétique devant le temple de Jupiter Capitolin, ou seront-ils déjà en terrain de connaissance ?

Bruno Guerin : A l’image d’Antika, il n’est pas nécessaire d’être historien pour jouer ou faire jouer, une culture de péplum suffit pour s’éclater. Mais à force de lecture et de synthèses j’espère avoir donné les clés pour que chacun puisse incorporer petit à petit un peu de culture gréco-romaine dans ses parties et en sorte grandi.

Les séries Rome et Spartacus d’HBO, ou Gladiator de Ridley Scott, mais aussi Ben Hur, les « Maciste » des années 60 et bien d’autres péplums restent ma culture personnelle et m’ont inspiré dans ma vision idéalisée et archétypale afin que cela parle au plus grand nombre.

Les us et coutumes, les croyances et l’histoire proprement dite de Rome sont expliqués, soit dans le livre de règles, soit dans les campagnes, quand il est nécessaire de détailler un point particulier en lien avec l’intrigue.

La compétence « Us et coutumes » permet ainsi d’expliquer à un joueur ce que son perso connaît ou pas des coutumes de l’époque.

Le Fix : Pour un jeu d’ambiance romaine, j’aurais bien aimé un système inspiré des latroncules ou, à la rigueur, incluant des lancers d’osselets. Je pense que je devrais me faire violence pour taquiner une poignée de D10 et compter des succès comme dans Vampire (ou ce que je crois en connaître). Dans ma grande générosité, je te laisse une chance de justifier ton choix, avant de décider si je lèverai ou baisserai mon pouce !

Bruno Guerin : Inventer un système avec des osselets, pourquoi pas ? Mais lancer une tripoté de D10, cela revient au même et la lecture des succès est certainement plus rapide que de calculer le nombre d’osselets sur le dos, la tranche ou le ventre ! En réalité, j’ai réinventé l’eau froide, puisque j’ai inventé le système pour me rendre compte qu’il existait déjà avec Vampire. La particularité, c’est que je cherchais depuis longtemps un système mettant plus en avant l’expertise dans la compétence que la force brute des caractéristiques. Le tableau d’expertise intégré à la feuille de perso permet cette prise en compte, ce qui fait qu’à nombre égal de dés, un expert aura plus de chance de faire des réussites qu’un novice.

Ce système rend donc mortels les combats si votre recrue de légionnaire se retrouve face à un héros de l’arène, et mieux vaut pour chacun d’évaluer son adversaire avant de l’affronter et donc d’user des subterfuges de l’époque pour s’en débarrasser : intrigues politiques, poisons, rumeurs…

Le Fix : Au risque de passer pour le gars qui tourne en rond sur la piste de chars du Circus Maximus, j’en viens à ma sempiternelle question : que dirais-tu, pour les convaincre d’essayer Imperator, à ceux qui ingurgitent sans sourciller des centaines de pages d’univers de Glorantha, Rokugan ou de galaxies très très lointaines, et qui trouvent pénible de découvrir la Rome de Vespasien ou l’empire de Trajan ?

Bruno Guerin : Il y a un univers de jdr pour chacun, ce qu’il faut c’est essayer pour trouver le sien et parfois se faire surprendre. L’avantage d’Imperator, c’est qu’il existe une culture cinématographique du péplum et que si ces films vous ont plu, vous retrouverez cette ambiance dans Imperator.

L’autre avantage, c’est qu’avec cette culture cinématographique ou BD, vous pouvez venir jouer de prime abord sans rien lire sur l’univers. À l’image d’Antika, Imperator du fait du choix historique permet à chacun de venir jouer, car tout le monde à une base commune culturelle de l’empire romain, ne serait-ce que scolaire, ce qui n’est pas le cas des jeux dont les univers ont été créés de toutes pièces.

Donc pour faire découvrir le jeu de rôle à des novices, cela sera toujours beaucoup plus simple avec des univers tels qu’Imperator ou Antika. Et je le dis en connaissance de cause pour avoir fait jouer des débutants et des enfants.

Le Fix : Les horizons du monde d’Imperator sont vastes. Si chaque joueur se construit un personnage sans se préoccuper du choix des autres, le MJ risque de se retrouver face à un groupe comprenant un légionnaire fougueux de Pannonie, un haruspice pontifiant de Cyrénaïque, un médecin de Judée en goguette, une patricienne bien romaine, un oléiculteur parvenu de Bétique. Même si Rome est cosmopolite, un tel groupe a-t-il une chance de partager des aventures sans recourir à des artifices grossiers ?

Bruno Guerin : Oui, c’est un problème en soit, mais le meneur est maître chez lui ! Mais la république s’étant effondrée, Imperator est une dictature, non ? Bien évidemment, il est préférable de trouver un lien logique entre les personnages et leur présence selon le lieu de la campagne.

Après, il y a quelques artifices faciles à mettre en place : comme un légionnaire déraciné qui reçoit un lopin de terre à l’autre bout de l’Empire ; ou le fait qu’un personnage peut être l’esclave d’un autre ; ou qu’ils soient incorporés de force dans la légion… Tout dépend du scénario.

J’insiste cependant sur le fait que les personnages sont romanisés et convaincus des bienfaits de la romanisation ; par conséquent, ils agissent pour la grandeur de Rome à leur échelle, et il ne s’agit pas d’esclaves sans valeur. La valeur des esclaves va de quelques sesterces à un million, selon certains registres, et on ne traite pas de la même façon un esclave selon ce qu’il a coûté. Moi, je vois davantage la relation maître / esclave comme dans la série Rome  entre César et Poesca son secrétaire particulier.

Le Fix : Autour de la table, j’en connais qui me tanneront en réclamant du fantastique, du mythologique. Les Grecs, ils ont le Minotaure, Méduse, des bestiaux qui te font transpirer sous la cuirasse. Dans Imperator, qu’est-ce que je leur jette en pâture pour satisfaire leur appétit ? La louve de Romulus et Remus ? L’âne doré d’Apulée ? (Pourvu qu’ils n’aient pas lu la version de Milo Manara…)

Bruno Guerin : Alors, dans Imperator, j’ai conservé un peu de magie et de fantastique parce que c’est la croyance qui compte, pas la raison. Les Romains étant de grands consommateurs de philtres, d’amulettes, de malédictions, d’enchantements, de charmes… j’ai conservé ces types de magie.

La Britannie était considérée par l’envahisseur romain comme une terre magique ou maudite avec des druides contrôlant les forces surnaturelles. Et qu’en est-il des marabouts de Numidie, ou des sorciers de Babylone, ou de ce Nazaréen qui fait des miracles… Non, je vous assure qu’aux confins de l’Empire la magie, le fantastique et le miraculeux existe.

Dans le scénario débloqué « Les fils de Romulus », les personnages y rencontrent d’ailleurs la Louve de Rome (Spoil !).

Bon, il est certain que la chose sera bien moins courante à Rome, même si les gladiateurs utilisaient force amulettes pour vaincre, et on a retrouvé une quantité incroyable de defixio (malédiction) enterré dans les sables de l’arène ou du cirque Maximus.

Le Fix : Les illustrations constituent, à mes yeux, un élément clé pour « entrer » dans un jeu. D’après celles que j’ai vues sur la page du financement sur Ulule, tu es accompagné, pour Imperator, par un artiste qui ne se contente pas de bricoler des graffiti porno sur les murs des thermes publics.

Bruno Guerin : Nicolas avait déjà travaillé sur le supplément des Argonautes et nous nous étions rencontrés à RPGers en 2017. Le courant était bien passé ; aussi, j’ai proposé son nom à Frédéric Dorne et il a accepté de participer à l’aventure.

Le Fix : La livraison du jeu et des autres produits de la première vague de la gamme (écran, campagne) devrait avoir lieu en avril 2020. D’ici-là, comment je fais pour prendre patience ? Je regarde la série Rome en boucle ? Je me tape le résumé en ligne de la Vie des Douze Césars ? Ou bien tu nous glisses, ad interim, un kit de découverte ?

Bruno Guerin : Le kit de découvert est en cours de création mais là, c’est Jdr éditions qui s’en charge. Je sais que Frédéric souhaite qu’il sorte avant la fin du financement participatif. J’ai déjà mis en ligne plusieurs scénarios, des pré-tirés, la feuille de perso provisoire, et une explication rapide pour la création de perso et des règles. En fait, même sans kit, vous pouvez déjà jouer les scénarios avec les prétirés.

Le Fix : Dans Imperator, le moteur des personnages est cet ascenseur social qui les mènerait jusqu’aux sommets du pouvoir, voire à la pourpre impériale (comme disait l’éminent philosophe stoïcien – et bronzé – Janus Claudius Dus : « oublie que t’as aucune chance, vas-y fonce ! On sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher ! »). Et toi, qu’est-ce qui te fait avancer encore et encore ?

Bruno Guerin : À l’image des personnages qui tenteront d’acquérir la gloire sur le champ de leur choix et de leurs compétences, moi, c’est le plaisir de raconter des histoires et de tenter de combler un manque de jeu antique dans les univers de jdr. Le temps dira si mon nom s’inscrira en lettres d’or au panthéon des auteurs français de jeux de rôle, en tout cas je participe à l’édifice et je vous laisse vous en emparer.

Alea Jacta est !

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Pour aller plus loin :

la page de financement d’Imperator

la page Facebook d’Imperator

le forum des jeux de l’auteur

la Scénariothèque

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La critique est illustrée, entre autres, par des illustrations tirées de la page Ulule du jeu, avec l’aimable autorisation de JDR Éditions.

3 pensées sur “Ta couronne, c’est du laurier ? Interview de Bruno Guérin, l’auteur d’Imperator

  • 14 décembre 2019 à 10:33
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    L’article est paru le 13/12 et la campagne est terminée d’hier. Le verre de ciguë passe mal.

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  • 15 décembre 2019 à 12:34
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    Bonjour,

    L’article est paru le vendredi 13/12 à 19h39, soit quelques heures avant la fin de la campagne Ulule. Vous pouvez vous resservir un verre tranquillement. Tout va bien.

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    • 15 décembre 2019 à 15:40
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      Oui c’est tout moi de m’endormir sur mes lauriers 😉

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