Le vol du dragon

La belle (??) histoire que je vais vous raconter, mes chers enfants, remonte aux temps anciens. Nous étions alors en l’an de grâce 2016 et la traduction de la nouvelle édition de D&D, subtilement intitulée D&D5, semblait ne pas devoir voir le jour dans nos contrées reculées. Alors, en ces temps glorieux, forts d’une libérale décision prise par le propriétaire de la licence, Wizars of the Coast, de fiers éditeurs hexagonaux se lancèrent dans des adaptations/développements du SRD (la base, quoi) de D&D5. D’un côté, Agate proposait aux souscripteurs de verser leur écot pour financer Dragons et, de l’autre, Black Book Editions invitait les rôlistes à apporter leur obole pour permettre à Héros & Dragons de voir le jour.

Il va s’en dire que le combo gros éditeurs + experts en foulancement + D&D + dragons dans le titre assura un bel et bons succès aux deux éditeurs : 135 000 euros pour Agate et 330 000 pour BBE. Nous allions, c’était écrit, crouler bientôt sous les ouvrages avec « dragons » dans le titre. Nous ne pensions pas si bien dire.

En effet, quelques temps plus tard, BBE annonçait contre toute attente que finalement, en fait, si quand même : ils allaient aussi traduire et distribuer D&D5 en VF. Le vrai D&D5. A ce moment là, la plupart des avis s’accordaient, entre ton gogenard et soupçons sur les compétences de la direction de l’éditeur lyonnais, sur le ridicule de la situation : BBE allait devoir traîner comme un boulet ses promesses sur Héros & Dragons, son « presque D&D » pour lequel tout restait à écrire, à illustrer, à maquetter, à promouvoir… quand il avait finalement dans son catalogue le « vrai D&D » pour lequel tout cela était déjà fait. Les nazes.

Or, on a appris à peu près entre la dinde et le foie gras que, finalement, pour des raisons qui nous restent inconnues à nous autres simples mortels, l’accord concernant la VF de D&D5 est suspendu jusqu’à nouvel ordre. En clair, il n’est plus possible d’acheter en ligne ou, pour les boutiques, de commander au distributeur, des produits D&D5 en VF. L’ordre vient du détenteur du droit d’exploitation de la licence à l’étranger, Gale Force Nine. Le problème vient-il d’un désaccord entre GF9 et Wizards of the Coast ou bien entre BBE et GF9 : nous n’en savons rien et, finalement, pour nous, pauvres rôlistes, le résultat est le même : la vague des traductions de D&D5, déjà pas super en avance (par rapport au marché allemand par exemple), ne va pas décoller avant un bon moment.

Et c’est là où on se dit que BBE n’a finalement pas été aussi tarte que ça avec son développement parallèle de Héros & Dragons. La gamme, encore récemment enrichie d’une belle boîte d’initiation bis estampillée Rôle n’ play (on y reviendra), est devenue très conséquente : http://www.legrog.org/jeux/d-d5-heros-dragons et un adepte des donjons et des dragons soucieux de disposer d’un suivi abondant pourra trouver là son bonheur.

Sauf si, pendant ce temps là, Agate tirait les marrons du feu, hein ?

Ah bah non, en fait. Dans le même temps, Agate annonçait en effet une énième restructuration de sa gamme Dragons. Accrochez-vous bien. Avec Agate, on est habitués aux foulancements imbittables mais là, c’est du velours.

Au départ, pas vraiment habitués à faire les timides niveau quantité, Agate avait présenté Dragons comme une tétralogie (pour pouvoir tétra-lire le jeu, bien entendu), c’est-à-dire pas moins de quatre livres de base. Un player, bien sûr, un monster, ça va de soi, mais aussi un grimoire de magie et un livre consacré à l’univers de jeu. Et ce, sans parler, bien sûr, des livrets de scénarios, écran, cartes, etc.Surtout que, problématique récurrente chez cet éditeur, le volume de textes a été mal évalué et la gamme s’est officiellement enrichie d’un 5ème volume de base au printemps 2018 : Arcanes et Enéa (ce dernier non-inclus dans la souscription initiale, donc) doublant le seul volume Univers.

Inévitablement,  jurisprudence Esteren oblige, le défi n’a pas pu être relevé. Aujourd’hui, presque quatre ans (la tétra-attente) après la fin du foulancement, les amateurs de Dragons peuvent créer leur perso avec le magnifique Aventuriers et le doter de sorts avec le non-moins superbe (on l’aura compris : là n’est pas le problème) Grimoire et… c’est tout. Il y a bien un modeste module façon dungeon crawling mais rien qui puisse ressembler de près ni de loin à une gamme complète et à un jeu auto-suffisant. De plus, au rythme actuel d’un livre tous les deux ans, c’est encore 5 ou 6 ans qu’il faudrait attendre pour avoir le tout. On sera largement rendu à D&D6 à cette époque là…

Pour réagir, Agate a donc décidé de trancher dans le lard. Et ça fait mal ! En fait, les autres livres ne sortiront pas. Jamais. A la place, le contenu est redistribué dans de plus petits ouvrages régionaux intitulés Atlas : chacun d’entre eux contiendra donc des bouts de Arcanes, de Bestiaire et d’Enéa (100-150 pages avec de l’univers, des monstres et des arcanes en couverture souple). Et il y aura aussi de plus grosses Encyclopédies (400 pages, couverture rigide) qui seront des compilations de trois atlas. Il y en a un paquet de prévus (15 atlas !!) , peut-être jusqu’en 2024. Voilà : 5-6 ans, on y sera.

Les souscripteurs recevront (automne 2020) le premier volume en papier des Encyclopédies puis les trois Atlas suivants en PDF. Comme on s’en doute, la suite en version physique fera à chaque fois l’objet d’un nouveau foulancement.

Pour les souscripteurs, c’est un peu la douche froide. Finalement, ils n’auront que trois ouvrages physiques au lieu de quatre et devront attendre encore longtemps ainsi que remettre la main au porte-monnaie pour pouvoir réellement jouer, un jour, dans le vaste univers de Enéa. Bien sûr, il est possible de se faire rembourser mais avec une grosse décote (les frais + 20 euros pour les PDF déjà livrés), ce qui, de façon stupéfiante, semble en totale contradiction avec les termes des Conditions Générales d’Utilisation de Ulule : https://fr.ulule.com/about/terms/ , notamment les passages suivants :

Le Porteur de Projets s’engage à remplir toutes ses obligations vis-à-vis des Ululeurs, notamment à accomplir le Projet tel que défini initialement et à les rétribuer des Contreparties décrites dans le Projet le cas échéant.

(…)Dans le cas où le Porteur de Projets ne pourrait rétribuer les Ululeurs des Contreparties promises, il s’engage expressément à les rembourser intégralement et accepte que la Société ne puisse en aucun cas l’assister dans cette démarche.

(…)Par conséquent, les risques que comportent le développement et le déroulement d’un Projet, tels que les reports et l’annulation éventuels d’un Projet, sont entièrement pris en charge par les Porteurs de Projets.

Mouais.

Ce qui est certain à ce stade, c’est qu’avec la complexification du marché liée aux foulancements, éditer du JdR est devenu un art difficile qui demande pas mal d’anticipation et de prises de risques calculées. Et ici, indéniablement, BBE a mieux joué le coup que Agate. 1-0. La balle au centre.

12 pensées sur “Le vol du dragon

  • 7 janvier 2020 à 10:35
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    Et dire qu’à l’époque j’avais souscrit au foulancement avant de me rétracter avant sa fin. Il faut dire qu’on se retrouvait avec deux version basés sur le SRD de DD5 et finalement j’en ai choisi aucun.
    Etant de ceux ayant participé aux foulancements d’Esteren je ne suis pas étonné par ce manque de professionnalisme dans la gestion du suivi et les changements par rapport aux promesses initiales. Je pense qu’agate ce la joue trop club d’artistes qui n’en font qu’à leur tête et à leur rythme sans beaucoup de considération pour ceux qui finalement les font vivre par les foulancements. Un trait ma foi très français surtout dans le milieu culturel et artistique. Il faut apprendre à rester les pieds sur terre et à avoir un minimum de respect pour les autres, notamment ses financeurs, et même pour soi en respectant ses promesses.
    Après BBE est loin d’être une référence dans ses foulancements notamment pour le respect des dates de livraison. Au moins BBE livre ce qui est promis dans un foulancement.

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  • 7 janvier 2020 à 12:41
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    Excellent article ! Qui alimente mon exécration justifiée pour Agate. J’espère que tout le monde va demander un remboursement. Le plus beau c’est que c’est eux qui choisissent quand ils vont te rembourser. Si j’avais du temps pour ça, ils se prendraient une procédure judiciaire dans les dents.

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  • 7 janvier 2020 à 15:45
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    Merci pour cet article complet qui montre, sans méchanceté gratuite, comment un éditeur peut déraper et se ramasser sur un projet. Hélas le C… dans l’histoire c’est toujours le même.

    Après si l’éditeur continue à claquer les scores à chaque CF… C’est que le C… dans l’histoire et vraiment un C… ^^

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  • 7 janvier 2020 à 16:20
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    Au-delà des trouzemille revirements qu’a subi le projet, c’est aussi la communication du studio qui est plus que limite. La section commentaires de la PP est assez édifiante à ce sujet.

    Mais bon, comme l’article le dit fort bien, le précédent Esteren était / est là comme un avertissement. D’ailleurs, le lancement d’un projet pourtant parfaitement inachevé en langue étrangère, via un second participatif en plus (Fateforge sur Kickstarter), mérite aussi d’être mentionné. C’est assez peu élégant pour les participants de la première heure.

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  • 7 janvier 2020 à 19:59
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    Article intéressant, qui permet de voir qu’Agathe suit avec vénération le chemin ubuesque des Ludopathes notammentt au niveau de l’irrespect des souscripteurs… je vous invite à voir l’excuse bidon abondamment utilisée par les ludopathes pour masquer leur incompétence : les grèves ! Et oui, cette fois c’est des colis bloqués à Toulouse à cause des méchants pas beau gréviste qui font rien que d’embêter (seulement) les ludopathes… On peut se poser des questions sur le sérieux des maisons d’éditions de jdr français 🙁

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  • 7 janvier 2020 à 23:48
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    Mouais… pour ma part, il y a un truc qui me chiffonne quand même. Attention, petite brouette de paranoïa en vue, mais BBE me fait parfois penser à la pyramide de Ponzi. Il y a eu une période où les financements participatifs s’enchainaient plus vite que les sorties ! Me donnant l’impression que le financement suivant couvrait les promesses de la campagne participative précédente. Bref, sans vouloir faire ma « Baba la voyeuse », et juste en comparant le catalogue de Ulisses Spiele et celui de BBE, il y a un intervalle colossale dans le rythme de traduction de la gamme D&D5 en défaveur de BBE. Le pourquoi ne serait que supputation mais c’est peut-être cet état de fait qui déplait à GF9, qui souhaiterait alors se tourner vers un éditeur prêt à suivre le rythme.

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    • 8 janvier 2020 à 10:39
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      Le principe d’une pyramide de Ponzi, c’est que ça ne peut pas s’arrêter. Or BBE a, grosso modo, arrêter de faire des CF le temps de livrer les projets en retards (tous les projets quoi ^^). C’est incompatible avec ta pensée.
      Côté catalogue D&D5, ce n’est pas impossible, mais ça n’explique pas dans ce cas pourquoi d’autres marchés plus en retard que le francophone n’ont pas été touché.

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  • 8 janvier 2020 à 08:41
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    Les souscripteurs de Dragon by Agate se sont bien fait couillonnés dans les grandes largeurs, mais les souscripteurs de Héros & Dragons ont eu eux aussi à avaler une sacrée couleuvre.

    L’honnêteté conduit à rappeler que BBE a tout de même livré ses souscripteurs avec un retard conséquent.

    Lors de la souscription en janvier/février 2016, BBE promettait une livraison aux souscripteurs à l’automne 2016… mais a finalement livré ses clients entre novembre et décembre 2018, soit deux bonnes années de retard tout de même.

    Les rolistes français ont donc pu jouer avec les règles de la 5e édition de DD dès avril 2017 avec le Player traduit en VF par BBE et seulement en décembre 2018 avec le Player H&D.

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    • 9 janvier 2020 à 15:15
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      ça laisse un drôle de gout dans la bouche toute cette « aventure » éditoriale…

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