Never forget Neverland ! [chronique]

Alors là, OK, nous voilà devant un curieux objet ludique !

Comme on l’a compris en suivant ses nombreuses interviews passionnées, Mathieu Saintout, le big boss de chez Arkhane Asylum, aime de temps en temps se faire plaisir en sortant des sentiers battus des gros foulancements à goodies et des pavasses sur papier glacé et donc en publiant des jeux à, la rentabilité douteuse mais qui méritent, selon ses gouts personnels, d’avoir leur chance en VF. Alors, ça sort là, comme ça, hop, directement en boutiques. A l’ancienne, j’ai envie de dire. C’est grâce à cet état d’esprit que l’on pourrait donc avoir droit bientôt, déjouant tous les pronostics, à une VF de la dinguerie CBR+PNK Augmented malgré les difficultés que l’on imagine en ce qui concerne mise en page et façonnage.

C’est le même cheminement qui nous permet de vous parler aujourd’hui de cet étonnant livre tout vert, Neverland. Œuvre totale (textes, illustrations, mise en page) de Andrew Kolb, l’ouvrage, mi-jeu, mi-sourcebook et re-mi-campagne derrière, s’inscrit dans une série consacrée à l’adaptation aux règles de la 5E (oui, je sais…) d’univers des classiques de la littérature d’imagination. Ce volume là nous propose donc de côtoyer Peter Pan, Clochette et le Capitaine Crochet. Il existe aussi des volumes sur Oz et sur Wonderland. AAP les publiera peut-être aussi en VF… si vous êtes sages.

Alors, si on parle de curieux objet ludique, c’est aussi pour la forme. Conçu donc de A à Z par un seul homme, le livre Neverland est incontestablement beau. Beau, oui, mais étrangement beau en cela qu’il ne ressemble en rien aux hits récents et s’éloigne radicalement de leurs standards de présentation… sans pour autant revenir à l’esthétique cra-cra des vieux OSR sur le retour.

Non, ce Neverland abandonne résolument l’esthétique photo-réaliste et même les couleurs explosives pour se concentrer sur des illustrations pleines de personnalité sobrement restituées dans des tons grisés agrémentés des seules nuances de rouge et surtout de vert choisies par l’artiste. Du plus bel effet.

Mais ce Neverland est aussi, et surtout, un curieux objet ludique. Et là, ça peut passer plus difficilement que pour son audace graphique selon ce que vous attendez d’un supplément de JdR. Surtout d’un supplément abordant un univers essentiellement littéraire comme celui de Neverland.

On passera rapidement sur le choix d’en faire un setting motorisé par la 5E. On l’a vu faire par d’autres, on pense à Bracalonia notamment : ce n’est vraiment pas très adapté mais on comprend la démarche qui consiste à s’adresser au public le plus large possible ou même à ne pas de voir s’infliger le supplice d’un énième petit système de jeu inutile quand bien même il pourrait (conditionnel) s’avérer être plus adapté aux spécificités de cet univers.

On peut ajouter le fait que le propos de ce livre n’est vraiment pas d’être un supplément de règles et très vite les règles se font oublier. Il n’y a rien de prévu pour créer des PJ spécifiques (classes inédites ou ce genre de choses) et les règles sont surtout présentes en définitive dans l’assez consistant bestiaire présenté quasiment en ouverture de l’ouvrage. Au final, il n’est vraiment pas difficile d’envisager de motoriser votre éventuelle campagne dans Neverland avec autre chose, surtout si c’est vaguement familier avec les bases de la 5E.

Non, la vraie difficulté pour aborder et apprécier ce Neverland singulier est le type de jeu proposé, on peut même dire imposé, par son auteur. Là où on pouvait s’attendre à voir abordé d’une façon un peu littéraire ce qui est fondamentalement un univers littéraire (que, d’ailleurs, cette attente fut légitime ou non en termes ludiques), l’auteur nous prend tout à fait le contre-pied. Pas de longues descriptions dans Neverland. Pas le moindre scénario scripté non plus. Non, l’ouvrage est tout entier consacré à un vaste bac à sable sur une base hexcrawl (on explore des hexagones dans l’ordre que l’on veut).

Cela veut donc dire que le livre découpe en hexagones régulier toutes les terres de Neverland (le tout récapitulé sur la belle carte poster fournie avec le livre) et en propose, pour chacun d’eux, une description très précise voire assez procédurière. On a par conséquent à chaque fois ses points saillants, les rencontres possibles quand on le traverse (ou le retraverse), les trésors éventuels que l’on peut y dénicher, les autres opportunités que l’on peut y saisir, etc.

Au final, cette mise en coupe réglée à raison d’une double page pour chaque hexagone d’un territoire imaginaire fait fortement penser au principe adopté pour les jeux dérivés de Labyrinth et de Dark Crystal (parus en VF chez BBE).

On reste dans tous les cas admiratif devant un tel travail, aussi constant sur la durée de tout le livre : c’est écrit petit, souvent sous forme télégraphique (listes, tables aléatoires, etc.) et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ouvrage est généreux en informations offertes au futur MJ. Ce n’est pas là du travail de fainéant !

C’est d’autant plus impressionnant que le hexcrawl est conçu façon poupée russe. Dans les sections suivantes, on découvre qu’il y a des lieux présentés sous la forme d’une page ou d’une double-page à l’intérieur de certains des hexagones. Là, le format de présentation est un peu plus varié mais comporte très souvent des plans numérotés à explorer.

La question qui peut se poser, selon votre façon d’envisager le jeu (comprendre : la question que moi je me pose…), reste : mais que vais-je bien pouvoir faire de tout ça ?! Disons le tout net : ceux qui ont une pratique plutôt scriptée de leur partie du vendredi soir (avec au moins une trame scénaristique à adapter aux PJ) risquent d’être un peu comme une oie devant un couteau face à ce Neverland dont le texte, par moment, leur semblera aussi inspirant que celui de l’édition 1998 du code des impôts. Disons qu’il leur restera au moins les jolies images…

Quant au fait de prendre au pied de la lettre la proposition de jeu de Neverland et donc se lancer comme ça, bille en tête, dans l’exploration semi-aléatoire de ce vaste bac à sable et de voir ce qu’il va en émerger, je crains qu’elle ne soit un peu vaine, rapidement répétitive et, pire, dénuée de réels enjeux et objectifs. Cela dit, c’est peut-être là pur a priori. Je reste toutefois interdit devant l’absence de la moindre prémisse : il n’y a rien pour créer le groupe de PJ, savoir ce qu’ils font là, pourquoi ils errent dans Nerveland… Il y a bien des tables aléatoires mais elles restent plutôt prévues pour créer de nouvelles péripéties que pour bâtir de A à Z une proposition de jeu initiale.

En l’état, la seule utilisation judicieuse de ce beau manuel que je peux imaginer est d’y voir une colossale aide de jeu offerte à un MJ travailleur désireux de bâtir une campagne à sa main dans le Neverland. Celui-ci pourra, en amont de la partie, s’appuyer sur la structure en hexagones et se laisser guider par le caractère aléatoire de son exploration pour, au final, n’en retenir que ce qui lui semble inspirant et adapté à ses joueurs auxquels sil se chargera de présenter tout cela, une fois digéré et lissé par ses soins. Là, d’accord, il y a de quoi faire !

OK, récapitulons. Je suis un MJ. Je rêve depuis longtemps de faire jouer dans le monde de Peter Pan (beaucoup moins connu chez nous en dehors du film de Disney). Pour ce faire, je fois le choix (curieux, il faut bien le dire) de motoriser mes futures aventures avec la 5E. Enfin, je suis un MJ de type travailleur qui est prêt à consacrer beaucoup de temps à la préparation de ma campagne en me basant sur la myriade d’infirmations livrée par ce livre. On comprend mieux désormais le risque relatif pris par Arkhane Asylum en se lançant dans cette VF ainsi que la prudence qui accompagne l’annonce d’éventuelles VF de la suite de la gamme (en cas de succès)…

Pourtant, ce qui fait la beauté de cet ouvrage, outre son aspect formel sur lequel nous nous sommes déjà étendus, c’est justement sa singularité. Si son approche ne conviendra pas à tout le monde, le fait même que de tels ouvrages existent, en VF qui plus est, reste le témoignage d’une richesse grandissante pour les pratiques du jeu de rôle.

2 pensées sur “Never forget Neverland ! [chronique]

  • 9 juillet 2024 à 13:11
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    En tout cas il est très beau et donne très envie. Je manie assez bien le CGI 1998 (et toutes les éditions qui lui succèdent) mais pas la 5E et bon je pourrai trouver un twist pour sortir mes poneys d’Equestria (style la succession des sorts noirs dans Once Upon A Time) mais je suis pas sure que les règles conviennent. Signé un poney rose percepteur.

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  • 9 juillet 2024 à 14:24
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    Il y a deux gros bémols tout de même dans l’édition française : 1/ le texte est illisible pour les plus de 45 ans tant il est écrit petit (et franchement, il serait temps que les éditeurs prennent en compte que les rôlistes n’ont pas tous 20 ans). 2/ le papier est de qualité médiocre, ce qui est dommage lorsqu’on met en avant la qualité esthétique du livre

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