Miroirs, mes beaux miroirs…
Une crise du foulancement ? Où ça une crise du foulancement ?! Pas chez Scriptarium en tout cas qui continue en ce moment même son entreprise de sauvegarde du patrimoine gerfaldien, soit la réédition en version XXL de l’ensemble de l’œuvre de Denis Gerfaud pour son jeu mythique, Rêve de Dragon.
Après avoir déjà réédité en 2018 (déjà…) les règles ainsi qu’un énorme recueil de scénarios divers (essentiellement parus dans la presse de l’époque… ah oui, il y avait une presse écrite rôliste à l’époque), Scriptarium enchaîne avec un très gros morceau, à savoir la réédition de la première série de modules officiels de la gamme, les Miroirs des Terres Médianes. On parle là de pas moins de onze scénarios parus pour la première édition des règles du jeu d’onirirque-fantaisie, adaptés, bien sûr, aux règles actuelles. Ça fait du volume.

A l’époque de la parution des Miroirs des Terres Médianes, RDD était encore un petit jeu de faible notoriété, connu seulement pour son intrigant double volume bleu des solides règles de base de la première édition et, peut-être aussi il faut bien le dire, grâce à l’entregent de son auteur alors bien en vue auprès des magazines de l’époque, Casus Belli en tête (pour lequel il écrivait régulièrement, notamment en tant que spécialiste de Runequest). Cela dit, pour RDD, tout restait à faire pour se démarquer de ses encombrants modèles medfan, le jeu venant sans véritable univers (une spécificité de Rêve de Dragon qui ne propose qu’une sorte de méta-univers reliant des scénarios one shot) et avec le maigre scénario initiation présent dans le livre de base comme seul CV.
RDD n’est pas non plus soutenu par un puissant éditeur puisque c’est la NEF (Nouvelles Editions Fantastiques) qui publie alors le jeu avec des moyens… euh… passablement artisanaux. C’est donc sous la forme de modestes modules noir et blanc agrafés de 48 pages que les premiers Miroirs vont tenter d’écrire la légende du jeu. Chaque Miroir est bâti de la même façon : un gros scénario qui lui donne son nom et quelques pages de précisions ou, le plus souvent, d’ajouts de règles, plus ou moins liées au scénario en question (parfois : pas du tout). Au passage, c’est ainsi que s’est construite la complexité – aujourd’hui souvent jugée redoutable – des règles de RDD : par ajout de couches successives, pas toujours aussi harmonieuses ou concertées qu’elles le devraient.
Lassons toutefois de côté les règles (de toutes façons modifiées depuis sous la forme de la deuxième édition, celle rééditée par Sciptarium), ce qui fait le succès des Miroirs, c’est sans conteste possible l’originalité de ses scénarios. Le Cidre de Narhuit, Au bonheur des Zyglutes, Les larmes d’Ashani, L’Empire du Roi-Joueur… autant de titres bien trouvés qui, déjà, disent toute la spécificité de la plume de Maître Gerfaud, en particulier dans un paysage rôlistique encore assez stéréotypé à l’époque. Cette longue série de scénarios crée tout simplement la patte Rêve de Dragon et donne le la de ce qui est désormais un jeu au style inimitable, mélange de medfan traditionnel vu avec un recul légèrement ironique, de merveilleux directement puisé à la source des contes de fée européens et, il faut bien le dire, de psychédélisme propre à l’auteur (ce qu’il confirmera plus tard avec son autre jeu Hystoires de fous).

Autant vous dire que, surveillés de loin en loin par le Maître, Scriptarium n’allait pas s’autoriser à modifier quoi que ce soit de ces scénarios. Ils sont tous là, dans leur version originale, seulement débarrassés de leurs règles additionnelles devenues inutiles, adaptés en termes de règles pour la deuxième édition et… c’est tout. C’est ce qui fait tout à la fois la beauté et la tristesse (la beauté triste ?) de cette entreprise : il s’agit de restaurer le patrimoine rôlistique et d’en assurer la transmission à l’heure où les petits modules tout fripés voient leurs prix toujours plus hauts sur les Internets.
Mais il ne s’agit que de ça. Sans volonté du coté de Denis Gerfaud, il est impensable de reprendre d’un point de vue ludique des modules qui, parfois, en auraient bien besoins, tant ils sont marqués par leur époque et la façon dont on (et leur auteur en particulier) concevait le jeu dans les années 1980. C’est comme ça et c’est tout : il faut en prendre son parti et considérer que, au-delà d’une occasion ratée de rendre plus actuelle une œuvre du passé dans un improbable remake rôlistique, il faut déjà se réjouir de pouvoir, bientôt, feuilleter ses recueils qui, sans doute, resteront plus souvent des beaux livres aux mains des collectionneurs que de véritables manuels de jeu constellés de taches de café et de miettes de gâteaux.
Beaux, ça, c’est sûr : les livres le seront. Déjà parce que, à l’époque des Miroirs, Gerfaud avait su s’entourer d’artistes qui allaient faire date au premier rang desquels on peut citer le regretté Tignous ou Florence Magnin (mais aussi Bernard Bittler par exemple). Deuxièmement parce que Sciptarium a déjà démontré avec sa première vague de rééditions sa capacité à sublimer l’existant (notamment par la colorisation), y compris en sollicitant l’emblématique Rolland Barthélémy, pourtant associé au jeu uniquement à partir de la deuxième édition du jeu, à l’époque publiée par Multisim. Oui, il y aura donc bien des sortes de rétro-illustrations : Barthélémy reprend les pinceaux pour illustrer à la façon de la deuxième édition des scénarios de la première édition. On parle quand même de plus de 100 illustrations inédites ! On a hâte de voir ça.
11 scénarios, des illustrations en plus, des plans en plus, une nouvelle mise en page… tout ça prend de la place et Scriptarium a donc prévu deux gros ouvrages pour compiler tout ça. Ce sera du couverture rigide, tout couleurs et lié dans un coffret, comme la première livraison de RDD version Scriptarium. Cela va donc avoir un coût (ainsi le premier palier était très élevé : 25 000 e) mais, encore une fois, on est ici plus dans l’achat d’un beau livre qu’autre chose et les rôlistes nostalgiques ont déjà largement trouvé le chemin de la cagnotte qui a d’ores et déjà dépassé les 400 %. Et il reste du temps !

Pour alimenter tout ça, Scriptarium a, vous imaginez bien, prévu de petits paliers savoureux. Cela dit, le veto absolu de l’auteur d’éditer du nouveau matériel de jeu limite singulièrement les possibilités et ces « nouveautés » auront donc un air de déjà vu. On n’échappe ainsi pas, fléau des temps modernes, au… nouvel écran du MJ, bien qu’il ne serve ici à rien, les Miroirs ne constituant pas une campagne pour laquelle il faudrait fournir au MJ des renseignements spécifiques. On se consolera avec la belle peinture inédite signée, comme il se doit, Florence Magnin. Pas très utile non plus la réédition d’une carte passablement obsolète tentant de faire accroire maladroitement le fait que les lieux visités dans les Miroirs se trouvent dans une même région physique… ce qui est la négation même du concept de Rêve de Dragon. On ne comprenait déjà pas l’existence de cette carte à l’époque. On regrette de la voir revenir par la fenêtre aujourd’hui.

On passera sur les inévitables goodies, tirages artistiques, art book, etc. pour se concentrer pour le moment sur le seul inédit qui ravira les Gardiens des Rêves : un recueil d’aides de jeu proposant une galerie de PNJ prêtes à l’emploi (avec illu et stats) suivie d’une compilation de lieux génériques (auberge, château, etc.) avec leur plan. C’est mieux que rien, pas vrai ?
Scriptarium n’est pas réputé pour sa rapidité mais on peut considérer que l’énorme délai entre la parution de la première série de livres et ce projet (6 ans !) est plutôt bon signe : le travail est manifestement très avancé et la livraison est espérée dès le premier semestre 2025.


Petite coquille paq en lieu de pas.
Moi j’aimais bien les posters dans les miroirs.
C’est corrigé. Merci 😉
C’est dommage que Gerfaud bloque toute évolution, c’est un peu l’anti Greg Stafford…