Et il est où le mode Cocotte en papier, hein ? [chronique Blade Runner – le livre de base]
Même si la VF du jeu a eu le bon goût d’esquiver la case foulancement, vous n’avez pas pu manquer d’entendre parler de l’irruption dans notre petit monde de cette licence prestigieuse : ça y est, grâce aux bons soins de Free League (et de son partenaire Arkhane Asylum pour la VF) la célèbre franchise d’anticipation possède sa version rôliste officielle.
La gamme a commencé par la publication d’une copieuse boîte de découverte dont nous avons rendu compte ici : https://lefix.di6dent.fr/archives/26461 N’hésitez pas à aller la (re-)lire car, au moment de la chronique du livre de base, le contexte va bien se prêter pour nous à la comparaison avec cette première publication.

Désormais, donc, Blade Runner passe par l’étape incontournable de l’édition de jeu de rôle : un épais livre de base tout couleurs sous couverture rigide. Celui-ci fait 232 pages et comporte tout le nécessaire pour créer des personnages, étoffer le background du cadre de jeu et pour quitter la seule perspective de jouer le scénario de la boîte de découverte. C’est en tout ce que l’on espère d’un livre qui comporte environ trois fois la pagination du livret fourni dans le kit de découverte.

Après un court exposé de la proposition de jeu, on entre dans le vif du sujet : ce qui distingue ce livre de la boîte, c’est forcément que, là, on va pouvoir créer nos propres PJ de A à Z. Les fondamentaux sont ceux de tout jeu Free League : le choix d’un archétype et quelques finitions et hop, on a notre personnage. Là, toutefois, l’étroitesse du thème de Blade Runner a conduit les designers du jeu à galérer un peu quand même pour nous proposer de la variété. Le choix crucial est plutôt : Réplicant ou pas (avec inclus la pire table du monde : 1-3 : humain, 4-6 : Réplicant ^^) car, pour le reste, il s’agit d’enquêteurs. Que celui-ci soit Cityspeaker (le policier instinctif qui parle à tout le monde) ou Analyste (l’expert, quoi) ou un des cinq autres profils d’enquêteur, cela ne change pas grand chose. D’ailleurs, les archétypes s’éloignent franchement des playbooks de la plupart des jeux FL et chacun ne comporte pas grand chose : des stats bien sûr mais, sinon, une mini-table (sur un… D3) pour l’apparence, une autre pour un nom. C’est tout.

Déjà évident avec l’incitation à séparer fréquemment le groupe pour mieux utiliser les Quarts des PJ (des sections de temps abstraites), le projet se dévoile définitivement ici : BR met clairement l’accent sur les individus solitaires et leurs tourments intérieurs et assez peu sur les relations à l’intérieur du groupe. Est-ce un projet viable en JdR ? C’est en tout cas un choix fort et, pour tout dire, un peu surprenant.
Ainsi, pour affiner son personnage, chaque joueur doit lui choisir un souvenir clé qui peut être généré par une série de tables aléatoires. Même chose pour la relation clé qui doit explicitement ne pas être un autre PJ. Se perdre dans ses souvenirs ou bavarder avec sa relation clef permettra au PJ d’améliorer ses chances de succès ou facilitera la récupération.
Enfin, les points d’Humanité évoqueront des souvenirs aux amateurs de jeux cyberpunk dont, finalement, Blade Runner se révèle être une variante sous licence. Les points sont distribués à discrétion du MJ pour sanctionner tout ce qui, objectivement, différencie l’être humain d’une machine froide et calculatrice. Ces points peuvent ensuite être dépensés pour améliorer les chances de réussite des actions, par exemple dans les interaction sociales.

L’exposé sur le système de jeu, lui, ne surprend pas spécialement le lecteur du livret de règles allégé mais de 80 pages quand même de la boîte de découverte. On n’y apprend pas grand chose de plus. Pour rappel, il s’agit du système Year Zero habituel, cette fois-ci dans sa variante avec dés polyédriques. Le « forçage » des jets trouve ici notamment une application élégante pour la distinction humain/Réplicant : les relances des PJ Réplicants n’occasionnent que du stress (pas de dégâts physiques) et les androïdes peuvent… relancer une relance si le résultat ne convient toujours pas ! Balèze, en effet.
Dans la section sur les scènes d’action, on retrouve l’accent, déjà évident dès la boîte de découverte, sur les poursuites, à pied ou en véhicules. Pour rappel, la boîte contenait de cartes de poursuites qui, bien entendu, peuvent être largement réutilisées avec les règles complètes du jeu. C’est du solide : tout est couvert sans lourdeur excessive. On a là l’intérêt d’un système de jeu quasi unique et peaufiné jeu après jeu.


Vient ensuite la très attendue section d’exposé du background. Elle pèse finalement 60 pages, ce qui est bien pour un livre de base mais doit quand même brasser large avec la présentation de l’évolution des Réplicants, du monde en général, des corpos et agences gouvernementales en particulier, des différents quartiers de Los Angeles… cela ne fait finalement pas beaucoup pour chaque sujet. La mise en page, assez réussie malgré l’abus encore flagrant de fonds noirs et de néons bleus, est aussi dispendieuse en place que dans un livre Alien : plans de LA, vraies-fausses interviews ou articles de journaux, (belles) illus pleine page… tout ceci rend bien agréable la lecture de cette section mais ne donne pas non plus la sensation de connaître à fond le sujet après coup. Bien sûr, c’est inspirant. mais peut-être pas assez pour se sentir capable de se lancer dans la rédaction d’une compagne complète dans ce cadre.



La partie suivante est à mi-chemin entre l’infodump et les règles du jeu : elle est consacrée à la présentation des forces de l’ordre et donc à la façon dont les PJ, qui en font tous partie, peuvent intervenir avec leurs collègues, leur hiérarchie, etc. Il y est expliqué notamment quelles sont les ressources, matérielles et humaines, que les PJ peuvent mobiliser pour les aider dans leur enquête, soit en payant avec des points de Promotion, soit avec de l’argent (oui, c’est de la corruption et, oui, votre contact peut vous dénoncer).
Un peu curieusement, la question de la gestion des Quarts et celle des pauses (le Quart où un PJ n’enquête pas, en somme) est rejetée à la toute fin du livre dans une section « conseils au MJ » un peu fourre-tout alors qu’elle semblait avoir toute sa place ici parmi les autres moyens offerts aux enquêteurs. Enfin, l’important est que tout cela soit traité dans le livre.


Le dernier gros morceau du livre de base est consacré à l’équipement, déjà étonnamment développé dans le livret de découverte. Là, il y en a carrément près de 40 pages, faisant le tour de tout ce qui est gros gun, voiture volante, assistants personnels, etc. Ce n’est pas tant qu’il y ait des listes infinies de matériel (seulement une demi-douzaine d’armes feu, par exemple) mais chaque pièce ou presque est présentée avec un luxe de détails qui font vrai : les pistolets emblématiques des films, par exemple, ont droit à deux pleines pages chacun ! C’est à la limite du fanservice mais cela apporte aussi beaucoup plus une sensation de véracité qu’une simple liste avec 30 guns aux noms chelous et aux stats absconses.


Au final, la comparaison avec Alien mais aussi avec d’autres jeux récents de Free League achoppe sur un point : il n’y a qu’un seul mode pour jouer à Blade Runner. Pas d’équivalent au mode Campagne, ici. Uniquement, donc, l’équivalent du mode Cinéma qui consiste en des Dossiers qui nous plongent dans l’ambiance des films avec de nombreux documents, photos à distribuer, grand plan de LA à déployer, etc. Et si vous ajoutez la musique de Vangelis et un éclairage de néons colorés, c’est mieux.
Indiscutablement, ce choix fort de game design se tient. Si l’univers de Alien n’est pas très, très épais, alors, celui de Blade Runner tient sur un post-it. Même en combinant la nouvelle, les deux films et les courts métrages intermédiaires (mais le jeu, lui, se situe en 2037 donc bien avant le contexte du 2ème film, situé lui en 2049), on n’aurait pas grand chose à se mettre sous la dent. Blade Runner, ce sont des enquêtes urbaines à LA et ça parle de chasse aux Réplicants. Point.
On verra ce que donne le supplément Replicant Rebellion, récemment foulancé par Free League (et donc pas pour tout de suite en VF, bien sûr). Ce gros sourcebook et campagne se propose d’inverser le principe de BR en permettant donc de jouer des Réplicants en fuite. Là, forcément, le mode enquête cèdera le pas à « autre chose » qui reste à définir.

Si on en reste donc pour le moment au mode « enquête urbaine », le problème de ce livre de base, tout de même, réside dans l’absence de nouveau Dossier dans le livre lui-même. Bien sûr, il était improbable de réussir à mettre les éléments matériels dans le livre en question mais il n’empêche que, en l’état, ce livre de base représente un curieux paradoxe éditorial. En vrai, il ne sert qu’à faire jouer… l’aventure de la boîte de découverte… qui ne nécessite pas le livre de base pour être jouée. Oulah, ça fait mal à la tête. (…) Et un peu au porte-feuille puisque, de fait, à part la création de PJ, vous ne trouverez vraiment pas grand chose de plus dans ce livre de base.
De façon encore plus vertigineuse, on sait que, a priori, la durée de vie de la gamme, même chez Free League, devrait, comme celle d’un Nexus d’ancienne génération, être assez limitée dans le temps : ça parle de trois boîtes dossiers et hop, dans l’étagère du bas de la Billy. Après tout, si tout est dit, pourquoi pas ? Mais est-ce alors raisonnable d’investir dans ce gros livre de base pour ce qui n’est au final qu’une campagne en trois épisodes jouable sans lui ?
Bien sûr, il reste la possibilité d’écrire ses propres Dossiers. Toutefois, on admettra que pour se renouveler dans un genre aussi étroit, cela demande de l’imagination et du savoir-faire. La lecture de ce beau livre inspirant y pourvoira sans doute même si la section de tables aléatoires permettant, paraît-il, d’obtenir les bases d’un Dossier en quelques coups de dés est, comme trop souvent dans cet exercice, une vaste fumisterie.

Dans tous les cas, il restera encore l’écueil de la réalisation des aides de jeu. Dans ce but, Free League proposait d’ailleurs, en marge du foulancement de Replicant Rebellion, de se procurer un Asset Pack supposé permettre aux MJ ayant deux mains gauches de pouvoir quand même recréer l’ambiance des Dossiers alors de leurs propres créations scénaristiques. A voir.

A l’instant T, à moins que vous ne soyez fanatique de Blade Runner (et dans ce cas, vous n’avez sans doute pas attendu de lire cette chronique pour vous précipiter chez votre revendeur…), il est difficile de vous conseiller l’achat de ce livre de base. Il n’y a rien à reprocher sur la forme ni même sur le fond à ce beau livre, carré et bien organisé dans lequel on trouvera tout le nécessaire pour s’immerger dans les enquêtes urbaines poisseuses dans une Los Angeles futuriste et déliquescente.
Avant de se décider, autant attendre a minima, d’attendre la sortie de la VF d’un deuxième Dossier, Fiery Angels, qui ne devrait plus tarder maintenant. Ce sera l’occasion de mesurer la viabilité de ne jouer ces dossiers qu’avec le seul livret de règles allégées de la première boîte et, bien sûr, les prétirés fournis. Il sera encore temps de savoir alors si vous voulez prolonger l’expérience en vous procurant le livre de base.


Déclaration liminaire : le film de Ridley Scott est, depuis la première fois que je l’ai vu (au moment de sa sortie, quand « 2019 » semblait si loin dans le futur), parmi mes films préférés. Et je garde beaucoup d’affection pour le roman de Dick, que j’ai lu peu après avoir vu le film, et dont le titre original me plaît toujours autant.
Et je n’avais pas attendu la sortie d’un JDR « sous licence » pour m’embarquer dans des parties dans l’ambiance de Blade Runner, en bricolant à partir de jeux de « futur proche » ou en restreignant des aspects de jeux cyberpunk. Cependant, le jeu de Free League n’avait aucune chance de passer sous mon radar ! Je l’ai découvert en VF par la boîte d’initiation, et en VO pour le livre de base complet en version PDF.
Premier contact : le visuel. Les images me ramènent – avec plaisir – dans l’esthétique du film de Scott. Madeleine de Proust « néon-polar ». Mais les textes en clair sur fond noir et en noir sur gris me fatiguent la vue (je n’ai plus l’âge de celui qui découvrait le film l’année de sa sortie !), et la maquettes en pavés rectangulaires me semble aller à l’encontre de l’ambiance.
Deuxième contact : le traitement de l’univers. Ressenti mitigé, car – à la lecture –, je trouve qu’il y a moins de matière d’ambiance dans le texte que dans les images. Les aspects techniques et procéduriers me semblent prendre le pas sur la matière vivante de la ville.
Troisième contact : la proposition ludique. Probablement par imprégnation de très longue date dans le polar, depuis mes premières lectures de Hammett et Chandler, j’ai du mal à voir ce genre d’ambiance comme propice à un jeu à « groupe de PJ », surtout avec une proposition ludique qui incite à la séparation des PJ travaillant sur une même affaire (par le biais de quarts, comme signalé par Narbeuh) ; je n’accroche pas à cette artificialité. Pour creuser dans le sens des réflexions morales, philosophiques, d’un PJ, je n’envisage de jouer à Blade Runner que sous une forme peu vendeuse pour un éditeur, je le reconnais : la partie en tête à tête (1MJ, 1 joueur/joueuse).
Enfin, je rejoins les questions de Narbeuh sur les scénarios : d’une part, quant aux doutes sur la faible variété apparente des intrigues ; d’autre part, sur la difficulté à produire, soi-même, les aides de jeu très formalisées. Autant le deuxième niveau de doute me semble surmontable (des rôlistes capables d’avaler des pizzas froides sauront jouer avec des aides de jeu bricolées !), autant le premier soulève, pour moi, des interrogations de fond.
Bonjour,
Merci pour toutes ces critiques et news qui rythme mes semaines 😉
Personnellement, j’ai fait l’acquisition de la boite d’initiation et j’ai été plutôt déçu du peu d’information sur les relations Humain Réplicant et sur la façon de jouer un Réplicant. En lisant cette critique, j’ai l’impression que ce n’est pas plus le cas dans le livre de base !
Je trouve surprenant que ce ne soit pas l’une des bases de gameplay proposé, alors que l’on insiste pour faire jouer des groupes composés de ces deux origines.
J’ai découvert le jdr Blade Runner avec le livre de base en V.O. et j’y ai maîtrisé environ 8 aventures (dont celle de la boîte d’initiation). Je suis un fan de Blade Runner, et je pense que c’est nécessaire pour s’impliquer dans la maîtrise du jeu, mais je ne trouve pas qu’il soit particulièrement difficile d’inventer des scénarios. Il y a suffisamment de matière dans les films noirs, les romans cyberpunks, les mangas, pour trouver des idées de trames ici et là, tout en essayant d’apporter un petit questionnement moral à chaque scénar.
Je trouve que le boulot éditorial de Free League est globalement excellent pour ce qui concerne l’ambiance, la fidélité à l’oeuvre originale. Par contre, les informations ne sont pas toujours faciles à retrouver dans le bouquin en pleine partie. Enfin, le statut des Nexus 8 et Nexus 9 peut être assez compliqué à traiter si on veut s’éloigner du scénar typique de chasse au Nexus 8. Les zones de gris sont délicates à mettre en oeuvre dans les scénars.
Pour l’heure, ça reste l’un de mes jeux phares du moment et j’ai pas mal d’idées d’aventure en réserve. Si on est fan de Blade Runner, je pense qu’il ne faut pas hésiter.