WotC 2025 : anatomie d’une chute?
« En mai fais ce qu’il te plaît » nous dit la sagesse populaire, et c’est sans doute ce que Wizard of The Coast pensait célébrer en clôturant le mois d’avril avec la sortie de leur nouveau SRD, document essentiel au travail des éditeurs tiers.
Malheureusement, cette sortie primordiale fait figure de chute à une mauvaise blague tant la succursale d’Hasbro a souffert ces dernières semaines. Retour sur un début d’année infernal… du moins en apparence.
Ci-git Sigil
Notre tragédie grecque commence en février avec la sortie publique de Sigil, la plateforme virtuelle censée foutre la misère à Roll20 et Foundry, et autant dire qu’on a vécu des montagnes russes. Plusieurs années de développement financées à coups de dizaines de millions de dollars nous promettaient une plateforme en ligne capable de faire passer nos parties pour un mod de Baldur’s Gate 3, tout en tournant sur l’équivalent informatique d’un grille-pain. Un mois plus tard, on finit par tous connaître la dure réalité du soft : injouable sur mac, mal optimisé au point de faire crasher des ordis de milliardaires, n’acceptant qu’un format très spécifique de fiches de personnages rendant quasi impossible de continuer une campagne sur Sigil, même si elle avait commencé sur D&D Beyond, et je vous passe les bugs en tous genres relevés au compte-goutte par les utilisateurs. On peut poser la question d’une logique derrière cette sortie prématurée, mais avant ça une autre plus mystérieuse encore mérite notre attention ; comment tout ça a-t-il pu passer inaperçu pendant plusieurs semaines? Comment un film ou un jeu peut se faire écharper en 24h sur internet, alors que Sigil bénéficie d’un sursis ?

Pour le savoir il faut prendre en compte la sortie en catimini du logiciel, prenant de court l’ensemble de la presse spécialisée, assurant une bien meilleure visibilité aux retours des fans qu’à ceux des journalistes. Ensuite, le vide laissé par nos collègues anglophones a très vite été rempli par leurs collègues du jeu vidéo qui, entrainés à la revue rapide et habitués aux tropismes de leur industrie, ont minimisé un grand nombre de soucis en raison de l’étiquette « alpha/bêta ouverte » accolée à Sigil. Ces deux blocs très réactifs ont donc servi malgré eux de cache-misère temporaire. Mais tel un cadavre mal lesté, l’opinion négative partagée par une proportion grandissante d’utilisateurs et de commentateurs a fini par faire surface, nous amenant au couperet du 19 mars.
Un mois presque jour pour jour après la sortie publique de Sigil, Hasbro envoie bouler 90% des employés du projet, prétextant qu’après réflexion « le projet ludique et de monétisation de Sigil ne pouvait finalement être réalisé ». Oui. Le jeu qu’ils ont promu à coup d’actual play en grande pompe et de teasing sur la possibilité de jouer Optimus Prime dans D&D, un projet pour lequel ils avaient débauché John Hight, spécialiste de la puputerie vidéoludique formé chez Blizzard (studio fondé par Satan en personne auquel on doit des rançons interactives comme Hearthstone et Overwatch 2) est devenu en à peine un mois l’équivalent numérique d’un mauvais souvenir. On trouve de nombreuses spéculations sur les raisons de cet échec, mais la plus crédible nous vient du vidéaste DnD Shorts, dont les sources internes à WotC ont fait leurs preuves à l’époque de l’OGL. D’après le petit britannique donc, la responsabilité est principalement imputable à un management extrêmement peu familier du fonctionnement et de la rentabilisation des jeux free-to-play, le modèle sur lequel Sigil comptait se baser. Forts de cette incompétence, ils auraient poussé la sortie de Sigil sans vraiment comprendre s’il était prêt, ou comment il pouvait rembourser son développement.
Cette lecture devient d’autant plus crédible quand on se souvient de D&D TV, une plateforme vidéo fermée presque immédiatement après sa sortie malgré des années de développement, d’investissement et de promotion. Quand deux projets cross-média similaires se plantent presque exactement de la même manière, difficile de ne pas blâmer les décideurs.
Et pendant ce temps là…
Pendant que Sigil se casse la gueule, c’est pas non plus la méga joie autour du jeu à proprement parler. La nouvelle mouture du jeu, sobrement intitulée « 2024 » peine à intéresser les joueurs. Même en proclamant l’an passé que le livre de base était « le produit qui s’est vendu le plus rapidement dans l’histoire de la licence », et en maintenant la confidentialité des chiffres de vente, les quelques données à disposition peignent un tableau très différent, notamment lors d’une interview de Jess Lanzillo pour le site Comicbook.com. Au moment de l’interview, DnD Beyond comptait 19 millions d’utilisateurs, et 3 millions d’entre eux avaient créé un personnage avec les règles de 2024 d’après Lanzillo. Là comme ça, ça paraît peu, mais quand on compte le fait qu’un utilisateur du site ne crée jamais qu’un seul personnage, le chiffre devient ridicule, et il apparaît clairement que la mouture n’est pas très sexy, même pour des gens prêts à payer un abonnement à D&D. Au même moment, des influenceurs comme les omniprésents Dungeon Dudes claironnent sur Youtube qu’ils ne joueront pas avec les nouvelles règles du jeu, histoire de décourager les plus obstinés.
Il est important de préciser à ce stade que le contenu des nouveaux livres affecte probablement peu, voire pas du tout l’apathie ambiante, du moins pas autant que les choix marketing de l’éditeur. En refusant d’apparenter cette sortie à une nouvelle édition, le but était clairement de capitaliser sur le succès sans précédent de la cinquième édition mais ce faisant, D&D 2024 s’est vu marqué du sceau de l’achat optionnel, pour ne pas dire superflu.

Et puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, Mike Mearls, cocréateur de la cinquième édition du jeu, fraichement débarqué du studio fait le tour des podcasts rôlistes pour dire tout le mal qu’il pense de l’entreprise et du jeu.
Vous en voulez encore ?
Parce qu’on en a encore ! Si vous ne connaissez pas Chris Perkins et Jeremy Crawford de noms, vous avez sans doute vu leurs visages au détour d’une interview ou d’un article consacré à D&D, et c’est pas pour rien. En plus d’être des vétérans du JdR en général et de D&D en particulier, Perkins et Crawford sont depuis 2014 les visages de la cinquième édition. Prenant la parole à chaque nouvelle sortie, ils sont d’autant plus omniprésents ces derniers mois avec la promotion de D&D 2024, si bien que leurs démissions successives, à une semaine d’intervalle nous a un peu fait l’effet d’une attaque sournoise niveau 10.

Alors soyons très clairs. Le départ de Chris et Jeremy n’était probablement pas une surprise pour WotC et Hasbro, j’en veux pour preuve le fait que la nouvelle s’est faite bien après la sortie du bestiaire, troisième et dernier tome du pack basique de D&D, ayant bénéficié au passage d’une excellente réception. La série d’évènement indiquerait donc un accord du type « tu finis la promo et après tu peux te barrer ». D’un point de vue communicationnel c’est pas con du tout, les deux stars du studio se montrent sur le départ, en paix et optimistes, laissant aux fans et à des collaborateurs de confiance une édition nimbée désormais d’une aura de chef d’œuvre, de chant du cygne. Enfin ça, c’est la théorie.
En pratique, et suite à la catastrophe Sigil et des ventes pas ouf, ces départs font l’effet d’un coup de grâce achevant définitivement l’âge d’or du jeu à dragons, au point de masquer la sortie du SRD, véritable point d’orgue de cette nouvelle édition qui n’en est pas une.
SRD ou Testament ?
Le 22 avril est donc sorti le nouveau System Reference Document, ou SRD. Un PDF listant tous les éléments mécaniques et narratifs de D&D 2024 utilisables gratuitement par les créateurs tiers. Étant donné le rôle primordial de ces créateurs dans le succès de la précédente édition, et le trauma de l’OGL, elle devait signer le couronnement des nouveaux livres, mais aussi et surtout une réconciliation formelle avec une communauté extrêmement solidaires des petits éditeurs. Pas d’bol, internet n’oublie pas et les rôlistes sont aussi obsessionnels que rancuniers (ou alors c’est que moi, mais j’en doute). Bref, la célébration se noie dans un marécage d’apathie, de critiques et de projets avortés qui suggèrent à certains commentateurs que la domination pluri-décennale de D&D sur le hobby touche à sa fin. Ils ont évidemment tort, mais l’avenir apporte une quantité non négligeable d’eau à leur moulin. Entre la sortie de Daggerheart fin mai, celle de Draw Steel plus tard, le succès universel de Shadowdark, et Les chiffres de Kickstarter montrant une perte de vitesse nette des projets liés à D&D au profit d’un paysage de financement plus hétérogène l’avenir s’annonce compétitif.
Tout ça sent effectivement très mauvais pour D&D, mais clairement pas au point de faire couler la boite. Pour commencer, aucun de ces « scandales » n’a causé de pertes d’abonnements D&D Beyond à WotC, ces mêmes abonnements qui formaient l’arme principale des protestataires pendant l’OGL. Ce tombereau de nouvelles n’a pas non plus affecté l’hégémonie algorithmique de la licence. Que vous soyez sur Youtube, Twitch, Instagram ou Tik Tok, D&D est toujours synonyme de JdR au point d’écraser toutes les autres licences. Bref quand on prend les deux métriques les plus importantes pour WotC, ces trois derniers mois n’ont vu aucune perte de visibilité, et un impact économique négligeable, comme l’indique un premier quadrimestre 2025 mirifique.
Il faut aussi relativiser le « bide » de D&D 2024. Même sans connaître les chiffres de vente exacts et en sachant qu’ils sont décevants du point de vue d’Hasbro, on parle malgré tout d’un mastodonte dont l’échec, s’il avait été vraiment catastrophique aurait fait des choux gras jusque dans la presse généraliste. Même du point de vue de la France, difficile de parler d’un four quand il s’agit du seul JdR qui n’a pas besoin d’un foulancement pour être traduit et édité chez nous. Ajoutons au passage que les trois nouveaux ouvrages sont salués presque unanimement pour leur qualité, et globalement considérés comme une mise à jour d’excellente facture.

Optimisme prudent
Si la mort de D&D est à peu près aussi improbable que la résurrection du Pape François, le traitement de la licence par ses créateurs, ses commentateurs, et ses propriétaires dessinent des éléments fascinants, à commencer par un désintérêt visible d’Hasbro pour ce qui était jusqu’ici l’une de ses poules aux œufs d’or.
Il aura fallu presque cinq années à Chris Cox et ses sycophantes pour comprendre qu’ils ne pourront jamais monétiser D&D comme un jeu vidéo, ou trouver une arnaque apte à faire revenir les ventes ubuesques vécues durant la pandémie. La nouvelle est mauvaise car elle s’accompagnera sans doute de coupes budgétaires, mais présente aussi des aspects positifs puisqu’elle présuppose une plus grande liberté créative des équipes à mesure que Jean-Marketing et Michel-Business lâchent leur bride pour aller gâcher une autre licence populaire.
En tant que hater officiel de D&D à la rédaction du Fix, je suis pris malgré moi d’un optimisme certain pour le jeu et le hobby en général. Dans les faits, on se retrouve avec un jeu objectivement meilleur que son prédécesseur, porté par une équipe fraîche libérée du micro-management de la maison mère, et ses déboires le placent dans une posture qui ne peut qu’encourager une compétition saine avec les gros jeux présents et futurs.
Comme quoi, même les échecs critiques font avancer la campagne.


Hébin ! on tourne le dos cinq minutes, et… Merci pour cet article très riche en informations, j’étais passé à côté de tout ça.
À vrai dire, le démarrage mou de la mise à jour 2024 de D&D me paraît assez normal : c’est difficile de passer après un succès énorme comme celui de la 5e édition. La 4e édition avait déjà soufffert d’arriver après le succès des 3e et 3.5. Au moins l’édition 2024 a-t-elle l’avantage d’être de qualité et de rester modeste, sans opérer de virage à 180 degrés susceptible de braquer les fans.
Le bide de Sigil… J’ai beau avoir déjà vu WotC/Hasbro à l’œuvre pendant de longues années quand je jouais à Magic, et m’être « habitué » à voir des projets lancés puis coupés net au premier obstacle (il n’y a qu’à voir les multiples tentatives pour des publications autour des différents plans du Multivers de Magic : romans ? guides de l’Arpenteur façon guide de l’extension ? artbook ? supplément D&D numérique court ? supplément D&D papier ? livre pour geek grand public ? aucune n’ayant donné lieu à une gamme complète), avec Sigil, Hasbro s’est surpassé.
On notera que l’interview qui dit « y’a que 3 millions d’utilisateurs » date … d’avant la sortie officielle du PHB. 3 millions de personnages avant même la sortie du corebook, ça me paraît pas un départ mou, hein.
Je suis loin d’être convaincu. On dirait un résumé des vidéos Youtube clickbait mais je trouve l’ensemble très aux fraises et basé sur un faisceau d’hypothèses fortes indémontrables, alimentées par une lorgnette qui n’est avouée qu’en fin d’article « je suis un hater officiel de D&D ».
/cue « Offspring – Cool to hate »
Et que dire de cet argument hallucinant, basé sur une affirmation d’un niveau de contre-vérité stratosphérique : « difficile de parler d’un four quand il s’agit du seul JdR qui n’a pas besoin d’un foulancement pour être traduit et édité chez nous » ?
Ah bon alors tous les jeux Edge, absolument tous (Appel de Cthulhu, Star Wars, AU, Horreur à Arkham, mais aussi de plus modestes), Warhammer, Alien, Dune, Blade Runner, Fallout (pour ne parler que de jeux qui sortent actuellement), ça n’existe pas ?
On peut vraiment écrire n’importe quoi dans un article du Fix ?
Il n’y a personne pour relire l’article d’Ursulin avant publication et lui dire un amical : « écoute mon pote, j’adore ce que tu fais mais il vaut mieux, dans ton intérêt, qu’on ne publie pas ton article en l’état » ?
c’est dommage un article aussi putaclik: les « scandales », comme l’indiquent l’auteur de l’article n’en sont pas vraiment, les ventes restent importantes après un « retour au calme » post-confinement et surtout l’ambiance économique actuelle…
Bref c’est vraiment gênant ce genre d’exposé qui se contredit en conclusion pour, au final, ne pas dire grand chose. Il faut peut-être prendre un peu de distance avec l’actualité « des réseaux sociaux » et l’actualité?