Notre Oncle d’Amérique est parti
L’année dernière, nous avons eu la tristesse de perdre notre Soeur Anne (Vétillard). Si on devait continuer à filer la métaphore familiale pour décrire le rôle de François Marcela-Froideval par le biais des réseaux sociaux de Jean Balczesak et de Damien Coltice, dont nous avons appris la mort aujourd’hui, il nous paraît évident qu’il serait notre Oncle d’Amérique. Cette figure, fantasque, parfois bougonne mais au parcours exceptionnel qu’on évoque toujours avec affection.
Car François Marcela-Froideval n’était pas seulement le scénariste de Bandes Dessinées à succès, en premier lieu des Chroniques de la Lune Noire (adaptée désormais en nouvelles) et des séries 666 et 6666. Il était tout à la fois un passionné, un passeur, un prescripteur, un fondateur et un pionnier.
Pionnier, François l’a été.
Né en 1958, passionné d’écriture, d’imaginaire et de jeu, il est l’un de ceux qui ont contribué à établir le Jeu de rôles en France. Et avant cela, le wargame médiéval fantastique à travers la parution du mythique Ave Tenebrae en 1982.

Mordu de JdR, loisir découvert aux États-Unis, François a même émigré aux States pour bosser avec Gary Gygax au sein de TSR dans la période 1982-1986. Ces quatre années sont cruciales pour l’éditeur de D&D et d’AD&D (et donc pour le jeu de rôles). Gygax était en lutte pour garder le contrôle de son bébé et étendre l’empire de Donjon, tout en poursuivant des chimères hollywoodiennes. La suite est connue : Gygax quitte TSR, François rentre en France.
De ce rêve américain, il demeure une œuvre singulière, l’Oriental Adventures que François a co-écrit avec Gygax et David » Zeb » Cook. Nous sommes en 1985, le Japon est à la mode et Gygax trouve une opportunité commerciale de transporter en Extrême-Orient ses donjonneries. Tout le monde sait que le résultat sera moins inspiré que Bushido et autres jeux historiques parus avant ou depuis. L’ensemble fleure bon l’orientalisme version états-unienne et mélange allègrement culture japonaise et éléments provenant des films de sabre chinois. Le background n’est donc pas la raison pour laquelle cet ouvrage fera date. C’est sa place dans l’univers déedéesque qui est intéressante. En effet, l’Oriental Adventures (jamais traduit officiellement en français) adapte non seulement les mécanismes de Donj’ à un environnement extrême-oriental, mais il innove également, par exemple avec son système de compétences ou ses règles sur l’honneur. Pour de nombreux donjonneurs, l’Oriental Adventures est un ouvrage de référence dont François pouvait légitimement s’enorgueillir.

Pionnier, François le sera ensuite, lorsque, comme tant d’autres de sa génération, il se lancera dans l’aventure du jeu vidéo. On lui devra notamment Drakhen, paru en 1990, qui est probablement tout à la fois l’un des premiers jeux de rôles informatique en monde ouvert et le premier jeu de rôle vidéo en Français. Ce jeu culte ébahira des génération entières de gamers et fondera la réputation d’Infogrammes.

Passionné, François Marcela-Froideval n’était pas du genre à ne vivre sa passion qu’en solitaire. Au contraire, et en conformité avec l’éthique de l’époque, il tenait à faire connaître cette passion et à rencontrer d’autres passionnés. D’où sa présence à la fondation de deux magazines d’importance pour notre hobby.
D’abord Jeux et Stratégie, un magazine piloté par le groupe Excelsior Publications (un groupe de presse spécialisé jeunesse comprenant, entre autres, Science et Vie) dont beaucoup d’anciens se souviennent car il fut le premier à parler et présenter ce qu’était le jeu de rôle.

Ensuite, il fonde en 1980 un petit magazine commandé par l’éditeur Jeux Descartes pour parler de Wargames et de JdR. Le petit magazine maquetté par un certain Didier Guiserix s’appelle Casus Belli. Cela ne vous dit rien ? Voici donc l’importance de François Marcela-Froideval. Fondateur du magazine, il écrit dedans des articles incisifs qui font de lui un prescripteur, un arbitre des élégances. La dénonciation du Gros Bill, c’est lui. L’article date de 1981. Il décrit le comportement de certains joueurs qui n’hésitent pas à tricher pour avoir un personnage surpuissant. Le terme, un surnom peu charitable donné à un joueur que connaissait François Marcela-Froideval, a fait florès. Il est même devenu une marque d’informatique qui a gardé le nom comme un clin d’œil aux geeks susceptibles d’être intéressés par les produits de l’enseigne. En JdR, le mot est devenu un substantif, le grosbillisme, une étiquette disqualifiante pour un comportement visant à exploiter les règles par la triche. Cela dit tout de l’influence de François.

Mais cela laisse également voir la manière dont le milieu rôliste s’est structuré à l’époque. On voit bien que la scène JdR naissante cherchait une légitimité et une certaine forme de maturité, interrogeant les bonnes ou les mauvaises pratiques par l’observation des tables et de ce qui se passait dans les clubs. Car François Marcela-Froideval est le contemporain, comme Anne Vétillard, de l’essor des clubs et des tournois dont l’existence jalonne les premières années du JdR en France. François, avant son départ pour Lake Geneva, est au centre de cette scène. Entre le célèbre club de la rue d’Ulm, l’Astrolabe à Jussieu, et l’Oeuf Cube, il arpente ce Triangle d’Or, ce cercle séminal du JdR parisien. Évidemment, en bon passionné, il ne se contente pas de jouer et se fait organisateur. Il fonde ainsi en 1980 la Fédération Française des Jeux de Simulation Stratégique et Tactique (FFJSST). Si l’on sait que le jeu de rôles français n’a jamais réussi à se fédérer, on ne peut qu’admirer l’audace qui pousse un vingtenaire à vouloir faire du wargame (qui sont plutôt l’objet de la FFJSST) un loisir aussi populaire que les échecs, objectif avoué de l’association.
Les historiens du culturel le savent bien, lorsque des pratiques culturelles ou des savoirs se diffusent hors des terres qui les ont vu naître, c’est parce qu’on trouve des traducteurs et des passeurs. Il y avait ainsi ces scribes et savants juifs, musulmans ou chrétiens arabophones qui ont traduit en latin dans l’Espagne des XII° et XIII° siècle les livres qui avaient conservé les savoirs classiques et ajouté les découvertes arabes. Ils ont ainsi contribué à l’affirmation d’une pensée occidentale et à la renaissance intellectuelle de l’Europe. Et il y avait aussi ces passeurs, ces moines gyrovagues qui parcouraient l’Europe en quête de manuscrits et de savoir et qui participaient de cette translation du savoir de l’Orient vers l’Occident. Et c’est exactement ce que fut François Marcela-Froideval, un traducteur qui fit passer AD&D en Français avec Dominique Monrocq entre 1986 et 1989.
Mais il fut aussi un de ces voyageurs de l’imaginaire qui a permis la translation géographique depuis le Wisconsin jusqu’à notre hexagone de ce loisir un peu curieux qu’est le Jeu de Rôle. Il ne fut pas seul, car on pourrait citer Jean Balczesak, Didier Guiserix, Denis Beck, Pierre Rosenthal, Laurent Henninger, Philippe Rat, Tristan Lhomme, Agnés Pernelle ou Anne Vétillard, ces vénérables pionniers et pionnières, mais il fut pourtant unique en son genre par sa volonté de semer et de fonder.
Adieu François, notre Oncle d’Amérique. On pense à toi, aux tiens et à tous ces rôlistes qui se trouvent un peu tristes de ne plus te savoir dans le coin.
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Pour aller plus loin:
François n’a jamais donné sa bio à nos potos du Grog, c’est bien dommage mais il reste sa fiche Wikipedia.
Une interview Youtube réalisée par Farid Ben Salem où François raconte ses années rôlistes.
Sur le blog uzzgames, une analyse très intéressante de la manière dont Casus s’est fait prescripteur des bonnes pratiques.
Une belle interview réalisée par nos confrères de JdR mag’ (sur leur blog, la version imprimée se trouve dans JdR mag numéro 5).
La triste annonce sur le site de Dargaud, son éditeur.


De mémoire de lecteur, jeux & stratégie était la propriété de Excelsior publications (tout comme Casus Belli) et non pas du groupe Filipacchi spécialisé dans des titres grand public vers la jeunesse
Tout à fait!
Désolé, j’ai écris trop vite. Ça va être corrigé.
Pour les autres corrections : comme on parle de l’Oriental Adventure, je suppose que c’est voulu que ce soit David « Zen » Cook plutôt que David « Zeb » Cook ? 😉
Et sinon la FFJSST devrait plutôt dater de 1980 et non 1982, puisque Casus Belli était initialement prévu pour en être l’organe de communication ?
Merci des corrections.
Allez je rajoute quelques pièces pour continuer de faire Maître Capello :
C’est Denis Beck, et pas Dennis, qui n’était pas un autre oncle d’Amérique 😉
Quant aux noms cités, je trouve dommage que ne figure pas Pierre Rosenthal puisqu’on parle de ceux qui ont porté Casus, que l’arrivée de Tristan est un poil plus tardive que les pionniers, et celle de Philippe encore plus (sans rien retirer de leurs mérites respectifs), puisque dans la décennie 1990 Philippe en culotte courte a d’abord vendu son excellent fanzine Death Star avant de rejoindre l’aventure Casus Belli plutôt sur la fin (globalement les 5 dernières années).
On corrigera pour Denis Beck. C’est vrai qu’il faut inclure P. Rosenthal.
Merci pour la Capello Touch.
Juste pour corriger la légende que FMF a monté autour de « son » Oriental Adventures (pendant les 40 ans où c’était invérifiable).
Il a été établi, par l’historien de D&D Shannon Appelcline, que _pas une ligne_ de l’Oriental Adventures n’a été écrit par FMF.
Son draft a fini dans un tiroir et David Cook a écrit un ouvrage entièrement nouveau.
C’est indiqué discrètement dans les crédits du OA mais l’histoire est racontée en détail ici : https://www.drivethrurpg.com/fr/product/17334/oriental-adventures-1e
Je reproduis le passage concerné :
« By 1985, TSR was in severe financial straits, and so Gary Gygax suggested that a half-dozen new books be published under his name, one of which was Fracois Marcela-Froideval’s Oriental Adventures. This increased the importance of the project and required it to hit its deadline; it’s also where the book’s history comes into some dispute.
David « Zeb » Cook was consulting on the project because of his interest in Japanese history and culture. As a result, when Marcela-Froideval turned in a manuscript for the book that was just 30-60 double-spaced pages, it landed in Cook’s lap. Gygax then wrote Cook a contract to prepare the book on his own, with just 4-5 months to go on the deadline.
Everyone agrees that the resulting manuscript is 100% Cook’s own, perhaps inspired by some of the ideas suggested by Gygax and in Marcela-Froideval’s notes. However in much later years Gygax would claim that Cook « ramrodded » his book through TSR, with the intent to « sink Francois’ material », and that he did so by taking advantage of the fact that Gygax was « engrossed in the business affairs of TSR ».
Both Cook and the book’s main editor, Mike Breault, disagree with this interpretation of events. Cook points toward his contract and says that Gygax was fully informed on how the book was being prepared.
Whatever the specifics, the book’s accepted origins are: Gygax came up with the idea; Marcela-Froideval wrote a manuscript that wasn’t published; and then Cook wrote a manuscript that was. »
S. Appelcline
FMF a dit maintenant en substance la même chose dans la longue interview publiée par Ancestral Geek. Vu la situation délétère chez TSR à l’époque et le contentieux manifestement très personnel que FMF avait avec Lorraine Williams, son travail a été effectivement passé entièrement à la trappe.
Et il a ensuite essayé de convaincre Gygax une fois que celui-ci était parti tenter d’autres aventures éditoriales ailleurs que TSR de le republier, sans succès. On retrouvera peut-être ce précieux manuscrit au moment où la collection de FMF sera inventoriée et rendue publique (ou pas :).