C’est ton Festin [chronique Wilderfeast]
Quand on qualifie un jeu d’étonnant, on imagine généralement un bouquin ultra conceptuel, avec une mise en page punk, des idées de gameplay novatrices, et une conclusion sibylline du genre « c’est pas pour tout le monde ». Wilderfeast est un JdR étonnant. Pas parce qu’il nous retourne le crâne, mais parce qu’il nous fait ressentir une chose rare dans notre hobby : une profonde tendresse pour ce qu’on combat.
Amuse-Bouche
Vous vous souvenez du coup de com’ des chasseurs français qui se disaient « premiers écologistes de France » sous prétexte qu’ils tuaient parfois des sangliers ? Eh bah ça sort pas de nulle part. Historiquement les chasseurs, en plus de fournir des protéines à leur communautés, avaient pour mission de gérer ce qui menaçait l’équilibre de leur forêt. Un fauve n’ayant plus peur des humains, un éléphant épuisant les ressources des autres herbivores, ou même une infestation de nuisibles étaient la responsabilité de ces gardes forestiers. Préserver la nature pour qu’elle soit encore utile à l’homme. C’est classe, et c’est exactement ce qu’on incarne dans Wilderfeast dont la VF nous est proposée par Don’t Panic Games.
Ici, les joueurs et joueuses forment une meute de naturons. Des individus uniquement qualifiés pour traquer et débarrasser leur continent des bêtes devenues trop grosses, trop agressives, ou tout simplement trop gênantes. Comment font-ils ? Eh bien tout simplement en les mangeant. Oui, vous avez bien lu. Ici pas de niveau ou de points d’expérience, et pas de loot. A la place vous cuisinez vos ennemis pour absorber leurs qualités. Cette mécanique pour le moins radicale est au centre non seulement de l’expérience proposée par Wilderfeast, mais aussi de son esthétique, à commencer par le monde et les personnages.
Couteau à poisson et Fourchette à meurtre
Wilderfeast est donc un jeu de chasse de monstre, mais surtout de cuisine. En créant votre naturon, vous explorez son histoire et ses origines en imaginant les plats qu’il ou elle mangeait, vous choisissez parmi des options telles que « charcuterie », « sauce », et « livraison », chacune décrivant un type de monstre dans lequel vous vous spécialisez mais surtout, votre naturon est caractérisé par deux notions essentielles et délicieuses : ses traits et son ustensile.
Comme je vous le disais plus haut, vos joueurs mangent leurs proies pour absorber certaines de leurs capacités, ce sont les traits. Dès la création vous pouvez vous retrouver avec la capacité de respirer sous l’eau, vous régénérer via photosynthèse, ou même envoyer des chocs électriques. Ces choix modifient votre apparence comme le montrent les dessins qui fleurent bon l’artiste de BD qui a grandi en lisant Naruto et One Piece (soyons clairs, c’est un compliment), et donnent lieu à une négociation très amusantes entre joueurs et MJ : quels monstres pourront-ils affronter par la suite afin d’optimiser leurs persos, ou au contraire le rendre toujours plus foutraque. Qui, au bout de trois ou quatre chasses se retrouvera à la fois gluant, à moitié végétal et capable de se recouvrir de flammes ? à vous de me le dire.

Le second élément qui caractérise le naturon est son ustensile. Fonctionnant comme le choix d’une classe dans un jdr plus conventionnel, chaque personnage doit choisir une arme, ou plutôt un truc qu’on pourrait trouver dans le placard de votre cuisine. Les gros bills préfèreront le fendoir ou la poêle, les amateurs de vitesse se jetterons sur la broche, les amateurs de coups pendables opterons pour la ficelle ou le chalumeau, et les gens qui, comme ma grand-mère n’aiment pas brûler leurs doigts en sortant les cookies du four mais adorent boxer des malandrins s’équiperont d’une paire de maniques.
Rien qu’avec ces deux options Wilderfeast fait un sans faute. Chaque décision mécanique s’accompagne organiquement d’un élément visuel immédiatement reconnaissable. Non seulement la création est rapide, mais elle est en plus amusante quand émerge de votre esprit un hybride satyre-requin-humain armé d’un couteau géant. La partie commence dès qu’on a la fiche sous les yeux, et sans que personne ne s’en rende compte.
Comment ça se mange ?
Maintenant que votre meute de naturons est prête, reste plus qu’a savoir comment jouer. Bonne nouvelle, c’est super simple. Wilderfeast propose un système original basé sur la construction de phrase et le pool de dés à 6 faces. Je m’explique.
Chaque personnage dispose de quatre styles, chacun associé à un nombre de dés à lancer, qu’il doit associer à une compétence pour tenter une action. Par exemple, ceinturer une autre personne de ses bras pour l’empêcher de bouger mettra en jeu la compétence « saisie » et le style « puissant » pour créer une « saisie puissante ». Même principe pour une « analyse rapide », un « tir précis », ou une « traversée sournoise ». Il ne vous reste plus qu’à lancer les dés indiqués par votre style, et espérer faire au moins un 5. Pas de panique si vous n’y parvenez pas, le score de la compétence employée vous permet d’augmenter le chiffre d’un de vos dés, comme ça un un 3 ou un 4 peut facilement devenir une réussite. Voilà. Ultra simple.

Le jeu montre clairement ses inspirations en divisant les sessions en phases de jeu. La Piste représente la traque de votre proie. C’est l’occasion de découvrir la région dans laquelle vous vous trouvez, et surtout de cuisiner ! Vous pensiez qu’on en avait fini avec la cuisine ? Certainement pas. Chaque lieu décrit est l’occasion de cueillir et chasser de quoi préparer des en-cas ; des consommables donnant des bonus parfois décisifs.
La Chasse est le combat à proprement parler contre le monstre. A la manière d’un Monster Hunter ou d’un Shadow of the Colossus, le jeu vous rappelle votre insignifiance en divisant la proie en segments dont vous devez réduire la solidité à coups de poêle et de broche. La gestion des combats ici est un véritable cadeau pour les amoureux du théâtre de l’esprit. Les mesures de distance n’utilisent qu’une seule échelle : celle qui vous sépare du monstre. Je n’ai pas les mots pour vous dire à quel point ce détail fluidifie les combats, c’est incroyable. Pour frapper la créature, les chasseurs devront réussir des jets tels que décrits plus haut, et déterminer les dégâts avec un dé à 8 face… ou à 20 faces s’ils ont le goût du risque. En effet vous pouvez déchainer la bête sauvage en vous, mais ça aura des conséquences sur la cohésion de la meute après coup. Les bêtes enragées sont après tout rarement connues pour leur discernement. Sans vous noyer sous les détails disons simplement que les phases de chasses sont extrêmement dynamiques, simples à gérer pour les MJ, et très gratifiantes, le système mêlant magistralement une mécanique robuste à un vide artistique laissant la place à une tonne de créativité.
Une fois ce point d’orgue terminé, place aux deux dernières phases de jeu. Le Festin est l’équivalent de votre montée de niveau, vous permettant d’améliorer compétentes, styles ou traits tout en décrivant le glorieux repas que vous faites à partir de la bête. Enfin, on arrive sur le temps mort que les habitués de Blades in the Dark reconnaitrons sans peine. Ici vous pourrez apprendre de nouvelles techniques spécifiques à votre ustensile, préparer des en-cas, ou même apprendre à connaitre les animaux qui vivent autour de votre tanière. Encore une fois, Wilderfeast a une excellente idée en proposant aux joueurs et joueuses de dépenser leurs ressources de temps mort dans des moments de roleplay quand ils n’ont pas d’idée.

Worldbuilding Supplément Fromage
Le jeu de KC Shi nous propose à priori un environnement assez générique. la Terre Unique (ou Unique Terre, je sais jamais) est un continent à la beauté naturelle indéniable mais à l’équilibre fragile, et la seule autorité humaine décrite avec détail est La Charte, un conglomérat commercial symbolisant l’inexorable industrialisation du pays, reliant les différentes poches de civilisation à mesure qu’elle modernise le paysage. Les naturons, eux, sont les maillons qui connectent l’humanité au monde naturel, chassant les monstres autant pour protéger l’humanité, que pour maintenir la santé de l’écosystème.
Alors ouais, dis comme ça Wilderfeast a pas l’air de briller par son originalité. Les plus mauvaises langues pourraient même y trouver un côté Captain Planète du pauvre. Ne faisons pas durer le suspense : les mauvaises langues ont tort. Le monde de Wilderfeast est Réel avec un R majuscule. L’ouvrage compte des dizaines de régions bénéficiant de descriptions slalomant avec élégance entre la poésie naturaliste et le style d’un explorateur du XIXème siècle, peignant pour nous un monde fantastique certes, mais semblant adhérer aux lois fondamentales de notre monde. Quelques paragraphes suffisent à nous transporter dans chaque biome, donnant immédiatement des idées sur les créatures qu’on peut y trouver, mais aussi une liste de délicieux ingrédients que les joueurs peuvent y fourrager, et le plus incroyable c’est que tout fait sens.
Quand on est habitué aux bestiaires et autres atlas fantastiques nous obligeant à éteindre notre cerveau pour ne pas avoir à confronter la logique d’un monde encore vivable malgré l’existence des cubes gélatineux, des hibours ou des bulettes, le setting de Wilderfeast fait un bien fou. Je le dis sans exagérer, l’équipe de traduction mérite une médaille, un câlin, et un dîner dans le meilleur resto de la ville pour cet exploit de retranscription, et j’ai même pas encore parlé du bestiaire.

Le plat de résistance
Si vous n’aimez pas les longues descriptions positives d’œuvres picturales alors passez votre chemin, car la première chose qui saute au visage telle la version kawaii d’un face-hugger en feuilletant le bestiaire, c’est évidemment la patte artistique grandiose des illustrateurs, Sara Soler et Alessandro Corradi en tête. Aussi beaux qu’impressionnants, ces monstres sont fascinants à regarder, mais parfois un peu difficile à lire. On y reviendra.
Avant de rentrer dans le technique parlons un peu de l’incroyable creuset d’imagination que ces créatures nous proposent. Une bonne partie de la liste est consacrée à de purs prédateurs comme les gigantesques Loups Couronnés, idéals pour une histoire classique de chasse, alors que d’autres à l’image du Crarbre et sa carapace permettant de passer pour un saule dans les zones marécageuses, ou du Kala-Kala, batracien géant capable d’imiter de nombreux cris grâce à ses cinq sacs vocaux semblent être avant tout être là pour nous émerveiller. Sont-ils jouables ? Absolument ! Mais mieux encore, ils nous montrent qu’un monstre intéressant n’a pas besoin de consacrer toute son identité à l’horrible mort qui vous attend. Certains sont simplement territoriaux ou particulièrement agressifs durant la saison des amours. Ces nuances nous inspirent et font écho à nos propres fantasmes sur la nature, comme ceux nous faisant oublier qu’un hippopotame ou un troupeau de gnous sont souvent bien plus dangereux que le crocodile du coin, ou que dans le monde animal, étrange et fascinant sont des termes interchangeables.

Vous l’aurez compris, ce bestiaire est très clairement le joyau visuel de Wilderfeast. Chaque créature bénéficie de sa propre double page mettant l’image à l’honneur. Cette dernière fait face à un encadré limpide décrivant ses capacités. Dans un acte de mise en page qui devrait couvrir de honte D&D et PF2, ces petits blocs de texte nous expliquent absolument tout : forces, faiblesses, comportement durant la chasse, et les traits que les naturons pourront absorber lors du festin. De toute évidence les maquettistes ont pensé aux MJ.
Mais dans cette gabegie picturale et ludique, le texte sort systématiquement perdant. Écrasé sous l’illustration en un pavé compact, on ne fait pas grand-chose pour vous donner envie d’en apprendre plus sur le passionnant comportement nuptial des Cols Nuageux, ou sur la biologie des Araignées de Glace, et c’est vraiment dommage.
L’addition
Wilderfeast m’enchante autant qu’il me met dans l’embarras. D’un côté, le jeu est un trésor absolu, une masterclass de création d’univers dont les paysages et les monstres m’inspireront pour les prochaines décennies, un twist amusant sur le système des pools de d6, idéal pour les débutants sans perdre en profondeur, un objet visuel fascinant et une leçon de traduction.
De l’autre, Wilderfeast peine à faire preuve de la même ambition pour les aventures des joueurs. Les éléments de roleplay qui leur sont dédiés semblent trop terre à terre, trop limités pour véritablement connecter le joueur à l’expérience grandiose de lecture que j’ai eu en tant que MJ.
Donc oui, lisez Wilderfeast, baffrez-vous de ses idées, dégustez son style unique. Vous le consulterez milles fois, mais impossible de savoir combien d’entre elles serons pour y jouer.



Merci pour cet article qui donne envie de s’intéresser à ce jeu à côté duquel je serais passé !
Par contre j’ai pas compris ce passage si tu veux bien expliquer plus en détails :
« Les éléments de roleplay qui leur sont dédiés semblent trop terre à terre, trop limités pour véritablement connecter le joueur à l’expérience grandiose de lecture que j’ai eu en tant que MJ. »
Je développe avec plaisir!
Les éléments roleplay proposés aux joueurs via leurs fiches se résument tous à un truc : la bouffe. Leurs expériences majeures doivent irrémédiablement être retranscrites par un plat. C’est très thématique, mais déjà ça devient très vite abstrait à mesure qu’on s’éloigne de la session zéro, et c’est à mon sens beaucoup moins évocateur (et donc peu susceptible d’être rappelé au cours d’une campagne) que le système de liens dans Coeurs du Wulin, ou celui de Béguin dans Thirsty Sword Lesbians pour citer deux jeux avec un esprit et des velléités similaires.
Je pense que ça dépend beaucoup du groupe de joueurs aussi.
Avec le notre, la thématique cuisinière a pris très facilement, et le lien « nourriture/expériences vécues » s’est fait assez naturellement : les repas ont servis de prétextes aux flash-back et évocations de souvenirs, voir d’avancé des scénarios par l’évocation de scènes annexe (un peu comme les « scènes de vilains » de Fabula Ultima, par exemple)
Ceci dit, ça demande de l’investissement coté joueurs et une certaine appétence pour cette proposition culinaire.
Pour ma part, j’ai fait jouer le Mise en Bouche et depuis mes joueurs me réclament la suite à corps et à cris. C’est d’ailleurs le premier jdr que j’ai pris plaisir à lire, le livre de base est une pépite visuel et le contenu est vraiment intéressant. Je ne regrette absolument pas mon investissement ^^
Je suis sincèrement ravi de savoir que Wilderfeast trouve des joueurs passionnés, même si les miens n’ont pas eu cette réponse au jeu 🙂 dans tous les cas, je doute qu’un tel jeu puisse être un mauvais investissement pour qui que ce soit, ne serait-ce que pour son écriture et ses qualités graphiques!