RATP en mode Nightmare [Chronique Metro 2033]

« Moi, les histoires de post-apo nucléaire moscovite, ça ne me dit trop rien par les temps qui courent ». C’est avec cette phrase prononcée par notre vénéré chef Narbeuh que je me suis retrouvé avec Metro 2033, adaptation en JdR par Arkhane Asylum du roman éponyme culte de Dmitry Gloukhovsky. Pourquoi me direz-vous ? N’ai-je pas déjà assez de menace nucléaire slave dans mon journal du matin ?  N’ai-je pas peur pour ma vie en écrivant sur l’œuvre d’un opposant au régime ? La raison est simple : le seul Russe à craindre ici, il est coincé dans un blu-ray de Rocky 4.

Fermeture des portes

Difficile de résumer l’influence du roman Metro 2033 sur nos imaginaires. Que vous pensiez aux derniers jeux Fallout, à Silo ou à Mutant Year Zero, le livre de Gloukhovsky hante notre définition actuelle du genre post-apocalyptique tant dans son esthétique que dans ses thèmes. Posé sur les épaules de géants comme Tarkovski et Stanislas Lem, l’auteur dépeint un holocauste nucléaire nimbé de fantastique et de mysticisme où les dernières poches d’humanité se terrent dans les ruines du gargantuesque métro moscovite, protégées des radiations de la surface, mais soumises aux guerres de factions, aux monstres mutants, et à la noirceur humaine sous toutes ses formes. Si vous ne devez retenir qu’une chose de cette critique, c’est bien de lire ce satané chef-d’œuvre.

Comme beaucoup, j’ai d’abord découvert l’œuvre avec son adaptation vidéoludique, mais ne nous y trompons pas. Ce JdR est une adaptation de l’œuvre originale, et uniquement de l’œuvre originale comme le précisent les auteurs. Ce détail n’a rien d’anodin puisqu’il détermine la nature même du jeu. On ne lit pas l’adaptation d’un shooter à la première personne aux éléments horrifiques. On tombe dans un monde complexe de survie, de politique, et de désespoir. La peinture faite de ce monde est la grande qualité de Metro 2033.

Prochain arrêt : la fin du monde

Que vous le connaissiez ou non, le monde de Metro 2033 occupe la première moitié de l’ouvrage de base. Ouvrage qui, soit dit en passant est d’une qualité indéniable, Arkhane se foutant rarement de nos tronches quant il s’agit de couverture brochée et de papier glacé.

Question écriture, j’ai l’immense plaisir d’annoncer le retour des grandes heures d’Arkhane Asylum. Chaque chapitre semble pensé pour nous trainer pas à pas vers le glauque, en commençant par les diverses factions occupant le métro et leurs personnages notables, tous accompagnés de petites indications d’interprétation très bien pensées. L’exemple le plus frappant reste le paragraphe attribué au roleplay de la faction nazie, prenant le temps d’expliquer comment jouer une brute raciste qui part au quart de tour si vous n’avez pas le bon bronzage, rappelant au passage exactement ce qui les rend aussi flippants que n’importe quel monstre.

On continue le crescendo avec une description détaillée du quotidien dans les souterrains. Si cette partie me semble souvent anodine dans le JdR, elle est ici proprement passionnante, expliquant en détails comment les survivants de notre civilisation tentent de maintenir un semblant d’hygiène, d’alimentation équilibrée et de commerce. Je me suis retrouvé absolument fasciné par les paragraphes portant sur la propreté, les méthodes de fortune employées, et l’extrême valeur d’objets comme le savon artisanal. Tout simplement brillant.

La véritable immersion commence au chapitre dédié aux lieux insolites, comprenez des endroits à explorer, comme toujours accompagnés de pistes scénaristiques malines mais un peu longues à mon goût. Elles sont très bien écrites, mais l’espace qui leur est consacré aurait pu en contenir plusieurs, sacrifiant la prose au service de textes plus variés, et pariant plus sur l’implicite que l’évocateur. Pourtant ne vous arrêtez pas à ce détail, le vrai trésor arrive quelques pages plus tard avec les menaces du métro.

On commence direct avec une idée éditoriale de génie donnant à chacun des éléments fondamentaux (eau, terre, feu, air) leur propre entrée au bestiaire accompagnée d’une description digne des pires monstres lovecraftiens. L’intention s’inscrit d’ailleurs complètement dans le style du roman et sa narration prêtant souvent un aspect organique aux lieu et danger naturels du métro. Le truc est si bon qu’on s’aperçoit à peine de la transition avec le bestiaire à proprement parler.

Pass Navigore

Vous avez déjà regardé Blade Runner avec quelqu’un, l’entendant dire « c’est fou comme ça ressemble au Cinquième élément » ? Alors vous avez une idée de l’effet que produit le bestiaire de Metro 2033 et ce qu’il dit de l’influence de l’œuvre sur la fiction moderne.

L’idée n’est pas de crier au plagiat, mais l’expérience est assez folle ; qui du monstre ultrasensible aux sons aperçu récemment dans une série de films à succès, qui de la fourmi géante et son jet d’acide trouvable à chaque coin de la map de Fallout 4, à peu près une entrée sur deux vous rappelle l’impact de Gloukhovsky sur la pop-culture contemporaine, et accessoirement le bon goût des auteurs contemporains qui s’en sont inspirés.

Évidemment, un bon bestiaire implique des illustrations léchées et des textes courts mais percutants pour nous mettre dans le bain, et c’est encore une fois un sans-faute. La patte graphique est extrêmement conventionnelle, mais permet en retour d’insister sur l’ambiance grise et angoissante. Les textes viennent toujours par groupes de trois. Le premier est une anecdote sur le monstre, le second une description plutôt objective, le troisième une série de suggestions traitant de ce qu’on peut faire du cadavre de la bestiole, ou des objets qu’on peut trouver autour. L’ensemble est glaçant bien comme il faut, retranscrivant parfaitement le danger et le mystère entourant chaque antagoniste. Sérieusement, je n’ai rien lu d’aussi bien conçu dans le genre depuis Mothership.

La seule ombre au tableau se trouve dans les statistiques proposées pour chaque entrée. Pas qu’elles soient mal fichues, mais à ce stade, nous sommes à la moitié du livre, et nous n’avons toujours aucune idée des règles. Il faudra d’ailleurs encore quelques pages sur la surface avant d’avoir une quelconque idée de la façon de jouer.

Vous allez vous pincer les doigts très fort

Sans surprise, les concepteurs de Metro 2033 ont opté pour l’excellent Year Zero Engine. Je dis sans surprise car l’invention des studios Free League à l’occasion du jeu Mutant Year Zero n’a plus à prouver sa pertinence quand il s’agit d’émuler les dangers et l’oppression d’un contexte de survie. On salue l’humilité noble de concepteurs suffisamment malins pour savoir qu’ils n’ont pas besoin de réinventer l’eau chaude. Bien joué.

Pour les néophytes, le principe est de lancer un nombre de dés à 6 faces liés à une caractéristique spécifique, puis de croiser les doigts pour obtenir un 6. Tout autre résultat est un échec. Vous trouvez ça rude ? Alors vous comprenez pourquoi il est adapté à du post-apo russe et pas à Mon Petit Poney. La mécanique de base est ensuite enrichie par un système de « push » vous permettant de relancer vos jets ratés en échanges de risques grandissants. C’est nerveux, dynamique, bref parfaitement adapté à l’univers, même si je ne trouve pas le système aussi fluide que la description qui lui consacrée dans l’ouvrage.

Les toujours très nobles concepteurs ont également fait un effort visible pour simplifier la création parfois un peu laborieuse de personnages avec le Year Zero. Vous choisissez un archétype (toujours illustré par une image qui pète la classe), sélectionnez quelques compétences et quelques talents dans des listes concises, puis définissez une « honte » et une « fierté » liée à votre passé avant de décrire ce qui vous lie aux autres PJ. La fierté et la honte se résument chacune en une phrase. La première agit un peu comme un point de chance, la seconde comme un malus qui peut parfois influer sur vos gains d’expérience.

Là normalement vous vous dites que tout va bien, et c’est compréhensible puisque vous n’avez sans doute pas encore jeté un œil à la fiche de personnage à remplir.

Attention à la marche

Métro 2033 me met dans une situation compliquée, à savoir celle d’un joueur assidu de Pathfinder 2 se plaignant qu’un système est trop complexe, mais tant pis.

Aucune personne honnête ne vous blâmerait pour être pris de vertige à la vue de la fiche de personnage du jeu tant elle est criblée de jauges et d’entrées de ressources. Pour faire simple, un joueur de Métro 2033 devra garder un œil sur :

  • l’eau ;
  • la nourriture ;
  • l’énergie ;
  • les filtres ;
  • les radiations ;
  • le stress ;
  • le sang-froid ;
  • les traumas psychologiques ;
  • les blessures ;
  • la protection ;
  • les munitions ;
  • l’équipement.

Sans compter vos caractéristiques, vos talents, votre fierté et votre honte. Tout ça pour dire que le JdR officiel de la RATP embrasse pleinement la complexité des jeux de survie et autant le dire tout de suite, c’est pas pour moi.  Même avec toute la ritaline du monde. Et j’ai conscience de l’ironie vue ma passion explicite pour des usines à gaz comme Pathfinder et Shadowrun, mais trop c’est trop. Enfin merde, le livre consacre cinq paragraphes à l’encombrement. Cinq. Paragraphes. Et j’ai pas encore parlé des bases.

Parce que oui, Year Zero oblige, vous avez aussi tout un système dédié à la gestion et la pérennité de votre petite communauté métropolitaine. En théorie c’est génial, mais j’ai vécu trop de campagnes où tout cet aspect est géré quasi exclusivement par les meneurs pour me l’infliger à nouveau. Sauvez un MJ, donnez-lui moins de travail.

Comprenez bien que je parle du jeu comme d’une convention de fétichistes de la baudruche. Vive les gens à qui ça plait, mais je n’en fais clairement pas partie. Par contre, il me faut encore saluer les auteurs du livre qui ont l’excellente idée de nous prodiguer deux soulagements cruciaux : des bases pré-construites directement tirées du lore officiel et quatre scenarios absolument fabuleux.

Terminus, tout le monde descend

Metro 2033  me fait penser à une chemise super belle mais trop petite pour moi. Les textes sont ambitieux, l’ambiance parfaitement retranscrite, la passion des concepteurs est palpable au point de parler sans exagérer d’art, mais je n’arriverai jamais à rentrer dedans.

Je prie pour que d’autres y parviennent car une telle œuvre d’amour mérite un public passionné et des campagnes interminables où votre perso meurt en cinq minutes pour cause de fontaine à eau irradiée. Peut-être même qu’il s’agit de vous qui lisez ces lignes.

3 pensées sur “RATP en mode Nightmare [Chronique Metro 2033]”

  • 9 novembre 2025 à 10:00
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    Metro 2033 publié en 2005 n’a pas pu infuencer Fallout, sorti en 97. Je ne suis vraiment pas en phase avec cette vision d’une oeuvre majeure qui a influencé les autres. L’humanité réfugiée dans les sous sols après une apocalypse, c’est du vu et du revu… Terminator l’a illustré, par exemple. 1987. Difficile d’adhérer du coup au reste de la critique qui semble rédigée par un über fan du matériel source au point d’en faire une oeuvre séminale, ce qui est a minima très discutable (ne me lancez pas sur les qualités littéraires du roman d’origine, mais c’est encore autre chose…).

    J’adore le Fix mais je note quand même ces derniers temps des critiques moins posées, qui défendent des thèses avec des arguments discutables (comme la critique de Changelin, là aussi défendant une thèse, ce qui est très honorable, à grand coup d’arguments d’autorité, ce qui est moins intéressant, avec parfois un petit côté « moi j’ai compris le sens profond de l’oeuvre »).

    Cela dit, vous faites un super boulot, avec une belle résilience, depuis des années. Et je vous en remercie sincèrement, je me jette sur chaque newsletter.

    Si vous trouvez le temps de faire une petite relecture éditoriale en plus pour polir ces quelques articles un peu trop enthousiastes et atténuer les biais (pas simple lorsqu’on est passionné!), ce serait topissime.

    Sinon tant pis, on n’est pas obligé d’être toujours d’accord 😉 Au final, longue vie au Fix.

    • 9 novembre 2025 à 10:04
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      Je n’ai impliqué d’influence que sur « les derniers jeux Fallout », nommément le 4 et l’opus 76.

      • 9 novembre 2025 à 18:56
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        My bad, ça ne m’est pas apparu très clairement.

        Ne te laisse pas décourager par ma critique. Tu partages ta passion, je ne suis sans doute pas dans la cible.

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