Lui aussi, il aime bien les corbeaux morts

C’est vrai que, dans un monde idéal, on aurait pu imaginer que la VF de Raven sorte chez les Deadcrows mais, non, c’est l’imposant catalogue de Arkhane Asylum que le jeu cherchant à adapter l’ambiance des nouvelles d’Edgar Allan Poe va rejoindre. La version francophone est actuellement en cours de foulancement. Cela se passe plutôt bien mais ce lancement de gamme comporte pas mal de petites choses très jolies en bonus et il y en a sûrement d’autres à révéler en paliers, pas vrai ? Alors, on compte sur Raphaël de chez AAP, pour trouver les arguments pour vous convaincre.

 

1. Un jeu sur l’univers de Edgar Allan Poe ? C’est vraiment possible, ça ? Il n’y a pas vraiment de Poe-land au fil de ses œuvres assez diverses, si ?

C’est justement tout l’enjeu de Raven. L’auteur n’a pas cherché à adapter un univers « canon » de Poe, parce qu’il n’en existe pas. En revanche, son œuvre a une cohérence thématique et émotionnelle très forte : obsession, culpabilité, héritage familial, amour impossible, folie, mort qui refuse de le rester…

Raven reprend ces motifs et les transforme dans une proposition ludique, pensée dès le départ pour du jeu de rôle avec un cadre original : la ville, la famille Corvus, les Brumes, les spectres. Tout est nouveau d’une certaine façon, mais tout est imprégné de Poe. Les textes de Poe, nouvelles et poèmes essentiellement ici, ont servi de base de création, de boussole.

2. Je ne suis pas hyper fort en Histoire, surtout outre-Atlantique, mais des aventures d’horreur gothique au XIXe siècle, ça doit pouvoir se faire avec un bon vieux Cthulhu ou même un Maléfices, non ?

En fait, chacun de ces JdR explore des thèmes et des éléments différents qui se ressentent jusque dans leur proposition de jeu et dans leur mécanique. Cthulhu traite de folie face à l’indicible et propose un jeu d’enquête et d’horreur cosmique. Maléfices proposent un jeu plus centré sur l’opposition science VS croyances à une époque très différente où la science est en phase ascendante, mais n’a pas encore pris le pas sur tout.

Raven propose encore quelque chose d’autre, ici on est dans de l’horreur intime, le sujet c’est la famille, les liens que l’on entretient et les choix impossibles qui en découlent. D’ailleurs Raven, contrairement aux deux autres jeux cités (mais on pourrait inclure aussi Crimes ou Vaesen), propose un monde original qui n’est pas notre monde à telle époque, mais bien un cadre de jeu différent et novateur.

Ici, les personnages ne sont pas des enquêteurs qui ont pour but de résoudre un mystère, de faire face à l’innommable, etc. Ici, les personnages sont à l’origine du drame, ils y jouent un rôle central.  L’ensemble du jeu est pensé en ce sens, de la création de personnage à la structure des scénarios.

3. Tiens, au fait, à propos de Maléfices, j’ai vu que dans Raven aussi il y avait un tarot. Tu peux nous en dire plus ?

Le tarot de Raven est un tarot assez classique qui, contrairement à celui de Maléfices, n’est pas nécessaire pour jouer. C’est juste un magnifique tarot illustré par la très talentueuse Abigail Larson dont le trait sied si bien à l’atmosphère atypique de Raven.

Il n’y a pas de mode d’emploi, vous pouvez vous en servir comme tarot divinatoire ou l’intégrer à vos parties comme vous le voulez : inspiration de scène, génération d’événements aléatoires, etc.

4. Niveau système, on est plus sur des dés. Ah, d’ailleurs, bien vus les dés de Corvus et de Brume : en gros, je suis obligé d’acheter un set de dés spéciaux, hein ?

Heu non, il s’agit de D6, si vous ne voulez pas acheter les dés du jeu (qui sont très pratiques pour lire les résultats), vous pouvez prendre des D6 tout ce qu’il y a de plus standard et idéalement de deux couleurs différentes. Mais on vous invite à lire le guide de démarrage qui détaille cela plus avant.

Et même si vous n’avez pas de D6, mais des D10 ou des D20 après des années de jeu dans le WOD ou à D&D, eh bien vous pouvez adapter les règles (c’est expliqué dans le livre) pour jouer avec ces dés.

Donc non, ce n’est pas un investissement obligatoire.

5. Apparemment, les PJ sont d’emblée maudits dans Raven. Euh, je ne sais pas si ça va être facile à vendre à ma table, ça, comme proposition de jeu…

Dommage, c’est pourtant tout ce qui fait le sel et l’intérêt du jeu. Dans Raven, la malédiction n’est pas une punition : c’est un moteur de jeu. Elle donne du relief au personnage, crée des dilemmes, nourrit les scènes fortes.

On ne joue pas pour « gagner » ou « survivre », mais pour voir jusqu’où un personnage est prêt à aller et ce qu’il est prêt à perdre ou sacrifier, tout simplement pour le plaisir de jouer en fait !  Les joueurs qui aiment le drama, le gothique et les récits tragiques y trouveront très vite leur compte.

6. Cela tombe bien qu’il y ait un recueil de scénarios prévu dans le foulancement parce que j’ai un peu de mal à me figurer ce que peut être le scénario-type compte tenu de tout ça. Tu aurais un exemple ?

Un bon scénario de Raven part presque toujours de quelque chose de personnel : un amour disparu qui semble revenir sous une forme inquiétante, un secret de famille qui refait surface, un spectre qui réclame justice pour un crime ancien… voire plusieurs de ces propositions qui se cumulent plutôt bien.

Si l’enquête existe dans Raven, elle est au service de l’émotion. Ici cela va permettre de développer de belles et intenses scènes de jeu qui ont tout pour créer des souvenirs forts autour d’une table.

7. Cette fois-ci, vous ne nous emmenez ni en Suède, ni en Italie, mais en Espagne. Selon toi, il y a une particularité dans le JdR européen par rapport aux jeux US ou ce sont plutôt des opportunités de contacts et d’échanges plus locaux.

Les deux sont liés. Il existe aujourd’hui une véritable scène rôliste européenne, avec des sensibilités très marquées selon les pays. Raven est profondément européen dans son approche : plus introspectif, plus littéraire, moins focalisé sur l’action ou la progression mécanique. (Alors que l’inspiration d’origine elle est bien US, car Poe était Américain.)

Travailler avec des auteurs et éditeurs espagnols, c’est aussi faire le choix de regards différents, d’une autre manière de penser l’horreur, le gothique…

De notre côté nous cherchons simplement à proposer ce qui nous semble intéressant, parfois différent et novateur, mais la proposition de Raven nous a simplement séduits et nous avons voulu donner l’opportunité aux rôlistes français de découvrir ce jeu.

8. Une direction artistique rouge et noir, quelques mois après Broken Tales, cela ne peut plus être une coïncidence. Hmmm, Jeanne Mas ou l’OGC Nice ?

ISSA NISSA ! Hum pardon… Raven n’est pas spécialement rouge et noir dans le livre, c’est le cas de sa couverture, oui, mais son intérieur, comme vous pouvez le voir avec le guide démarrage, se démarque beaucoup.

Après, au regard des couleurs, on pourrait penser que cela a plus un rapport avec la Rome antique, où les vraies couleurs étaient le rouge, le noir et le blanc. Ou alors on pourrait aborder leur symbolique, le sang, le deuil, l’élégance, etc. Si ça crée une identité visuelle forte, tant mieux !

9. Bon, cela dit, d’aussi belles illus, j’imagine bien que c’est un atout pour un foulancement, encore plus à l’heure actuelle. Cela a beaucoup joué dans le choix de faire cette VF ou ce n’est qu’un petit plus ?

C’est un plus. Les illustrations jouent une part importante dans notre loisir, elles facilitent l’immersion, invitent à l’inspiration, donnent le ton… Mais on n’a pas choisi Raven pour ses belles images, mais parce que le fond est aligné et raconte la même chose que la forme. C’est une proposition globale aussi forte qu’intéressante et fascinante.

10. Tant qu’on est autour de ces questions-là, pourrais-tu dire pour finir un petit mot sur les IA génératives de ton point de vue d’éditeur ?

Notre position est claire : l’IA ne remplace ni les auteurs, ni les illustrateurs, ni les traducteurs. Le jeu de rôle repose sur une vision, une sensibilité, une intention artistiques.