Very Good Trip [Chronique Ultra Violet Grassland]
Peu de choses hérissent le poil d’un lecteur comme une expression galvaudée. Qu’on parle d’un pays « entre tradition et modernité » ou d’une « petite révolution » dans un secteur ou autre de l’industrie, difficile de lire le reste de l’article si l’auteur nous montre ostensiblement sa paresse intellectuelle.
Or c’est exactement pour ça que Ultra Violet Grassland (UVG) me met dans l’embarras, puisqu’il m’oblige à vous convaincre que ma prochaine phrase n’est pas une figure de style flemmarde mais bien une déclaration réfléchie : ce jeu est un ovni littéraire.

On l’appelle l’Ovni
UVG, arrivé chez nous grâce aux éditions Odonata, est avant tout l’œuvre de Luka Rejec. Et attention, quand je dis que c’est son œuvre il faut prendre cette déclaration au sérieux ; l’artiste slovène d’origine mais coréen d’adoption (oui, l’étrangeté commence avec lui) est l’unique auteur, graphiste, maquettiste et illustrateur d’UVG. Après avoir essuyé quelques gouttes de sueurs froides en imaginant l’ampleur de la tâche dans ce contexte, on peut s’enthousiasmer…mais aussi s’inquiéter. Ce genre de projets solitaires d’envergure a presque systématiquement l’avantage d’être incroyablement cohérents dans leur présentation et radical dans le traitement de leur sujet, deux traits souvent dilués par le travail d’équipe. En revanche, ces mêmes œuvres sont tout aussi souvent polarisantes, opaques et difficilement accessibles si on n’est pas exactement dans le même délire que le créateur.

Bref avant même d’ouvrir UVG, il nous faut admettre qu’un truc du genre peut tout aussi bien donner Shadowdark (ou Undertale pour nous amis gamers) que l’inexcusable et légendaire jeu FATAL qui, pour les quelques chanceux et chanceuses qui ne connaissent pas, impliquait des dizaines de jets de dés pour créer son personnage, certains déterminant la circonférence de son anus, ou la puissance de son jet d’urine.
Autant vous rassurer tout de suite, aucune « originalité » de ce style n’est à trouver dans les pages d’UVG. Non, le titre de Rejec nous propose à la place quelque chose de vraiment unique, surtout si on prend en compte qu’il ne s’agit pas vraiment d’un jeu au sens classique du terme.

L’Incal en caravane
Le principe derrière UVG est on ne peut plus simple : les personnages joueurs s’apprêtent à embarquer dans un bon vieux road trip des familles ! Que vous soyez émissaires, marchands ou simples touristes, le jeu de Rejec nous invite, loin de l’habituelle dichotomie enquête/aventure du JdR, à visiter les terres de son monde durant un long voyage avec une destination définie avant le début de la campagne.
Serions-nous en présence d’un énième jeu « cosy » sans enjeu majeur ? Loin de là. La principale inspiration d’UVG est le jeu vidéo old school Oregon Trail, un jeu éducatif largement distribué dans les collèges américains, surtout célèbre pour sa difficulté brutale puisque la mort était un évènement aussi fréquent qu’arbitraire.

Du point de vue des MJ, le jeu est assez simple à mettre en place. Sélectionnez un point de départ, un point d’arrivée, et un itinéraire parmi les myriades de régions, monuments, villes et autres évènements qui vous semblent intéressants. C’est justement en feuilletant ce véritable guide touristique imaginaire qu’on se demande comment UVG n’est pas arrivé plus tôt chez nous tant le style semble fait spécifiquement pour flatter notre culture populaire. Qu’il s’agisse des thématiques explorées, du style ou des illustrations, trois références nous explosent à la tronche avec la subtilité d’un carton de TNT labélisé « truc qui fait boom », à savoir Moebius, Metal Hurlant, et Alejandro Jodorowsky. Les personnages illustrés sortent tout droit d’une fanfic de L’Incal, la charte graphique rappelle ma première omelette aux psylos et les cultures dépeintes auraient leur place dans n’importe quelle œuvre de Druillet ou la SF spirito-surréaliste des Métabarons.

Citer ces quelques noms aura déjà potentiellement envoyé courir certains dans leur magasin favori ou sur la boutique en ligne de l’éditeur. Mais comme je le disais plus haut, UVG n’est pas vraiment un jeu. Vous trouverez une fiche de personnages, une pour votre caravane, un guide de création en une page très succinct, mais pas grand-chose d’autre. Soyons clair, les règles du jeu existent, mais non seulement sont elles peu répandues dans notre hexagone, elles n’appartiennent à aucune licence spécifique. Pour comprendre ça, va falloir qu’on parle de l’OSR.

La Réponse n’est pas sur ta Fiche
OSR (pour Old School Revival) est avant tout une communauté d’auteurs, concepteurs et joueurs unis par un désir de minimalisme inspiré par les règles ultra basiques de la première édition de D&D. Le terme est vague, et peut englober tout ce qui se joue avec un d20, des statistiques et à peu près rien d’autre. En France, ses représentants les plus explicites sont sans doute Lamentation of the Flame Princess, Into the Odd, et Dungeon Crawl Classic. Un autre trait extrêmement saillant de ces jeux est la surutilisation des tables aléatoires, chose omniprésente dans UVG comme dans les trois exemples suscités.
Dans sa courte introduction, UVG indique benoîtement que le livre peut être utilisé avec le système OSR ou d20, et personnellement ça me plaît beaucoup. Les OSR sont connus pour leur accessibilité, et tous les rôlistes (ou presque) connaissent les bases de D&D. Surtout, ça implique que vous pouvez utiliser UVG pour envoyer vos héros en vacances, ce qui est super cool. Des habitués de la cinquième édition n’auront presque aucun effort à faire avant de sortir leur paladin drakéide de son armure de plate, l’habiller d’un bon vieux combo claquette-short-chemisette, et l’envoyer sur les routes de la prairie ultra violette. Les MJ de leur côté, même débutants, n’auront aucune difficulté à adapter les blocs des PNJ d’UVG.
Côté OSR, les indications extrêmement superficielles du tome sont amplement suffisantes pour une campagne en six à dix sessions. Par contre venir d’un autre OSR, et donc intégrer le contenu d’UVG à une aventure plus ambitieuse pourrait s’avérer plus compliqué qu’on ne le pense à priori. OSR est un grand chapiteau regroupant des dizaines de jeu autour d’une philosophie claire, mais contrairement aux système Apocalypse, Forged in the Dark, ou même l’OGL, il n’existe aucune charte officielle détaillant les fondations concrètes du genre. Du coup, adapter UVG à un de ses cousins peut mettre dans la situation spécifique et frustrante de deux jeux si proches que les quelques détails les séparant deviennent des points majeurs d’incompatibilité, comme deux pièces de Lego avec un simple millimètre de différence. Dans le cadre de ce test, j’ai pour ma part éprouvé beaucoup moins de difficultés à adapter UVG à Pathfinder qu’à Lamentation of the Flame Princess.

En voiture Simone
Ultra Violet Grasslands est un véritable ovni dans notre paysage ludique, et ce dans le meilleur sens du terme. Avec une mise en page impeccable, des illustrations sublimes, et des descriptions qui transpirent la créativité (et le bon goût), le bouquin est un immanquable pour les joueurs et joueuses adeptes d’ambiance psychédélique avec supplément SF et Post-Apo.
Les textes, aussi radicaux que les images, bénéficient du travail de deux traducteurs dont on salue l’intelligence et la subtilité. Là où une traduction au mot près (tristement commune dans le JdR) aurait affadi la prose originale, ils nous proposent au contraire une version transmettant parfaitement l’esprit et le style de Rejec.
Le jeu lui-même est à mettre dans les mains de toute personne débutante et amatrice de buvards à mettre sur la langue, et les groupes de jeu désireux d’une courte parenthèse dans un monde léger et coloré mais jamais superficiel. Les promesses d’adaptation mécaniques annoncées dès la première page du livre par contre sont légèrement exagérées, mais n’ont de sens que si, comme moi, vous traitez UVG avant tout comme un livre univers à intégrer dans vos campagnes.
Que dire de plus, sinon qu’Odonata et Luka Rejec nous rappellent avec plaisir les bienfaits d’une œuvre radicale, et qu’un ou deux FATAL sont un maigre prix à payer si on a UVG en échange.



Merci d’en avoir compris le sens. D’ailleurs, j’ai écrit un court texte pour UVG permettant de la positionner plus « clairement » pour les acquéreurs potentiels.
Voir la partie qui commence avec OSR à la fin de ce texte :
https://odonata-editions.fr/ultraviolet-grassland-uvg/
Super critique d’UVG… je me suis de suite procuré le livre avec l’écran que propose Odonata.
Superbe travail éditorial en effet.
Désolé mais j’ai vu la mise en page de la VF de UVG et elle est pleines d’erreurs, d’imprécisions et de choix étranges par rapport à la version originale. Comment pouvez-vous écrire que cette VF a une mise en page « impeccable » ?
Dire de cette traduction qu’elle « transmet parfaitement l’esprit et le style de Rejec », c’est se tromper si lourdement (et c’est un traducteur qui vous parle) qu’on en vient à remettre en doute absolument tout le reste. Serait-ce une anti-critique, un contretexte halluciné écrit depuis le monde à l’envers ? Peut-être, après tout, puisqu’il considère aussi la mise en page comme « impeccable ». Et finalement, ça, ce serait l’esprit UVG !
Je suis en train de le lire et je crois que ça se jouerait bien sous emprise !