Vos billets de voyage pour Glorantha [chronique des Cultes de Glorantha – Déesses de la Terre et Porteurs de Lumière]

Je suis mal à l’aise. Je sens que je vais être en contradiction avec ce que j’essaie de défendre ici dans mes différentes chroniques et, forcément, ça m’énerve un peu. En même temps, je crois que c’est une pierre de plus dans le jardin des soi-disant critiques objectives voire quasi-scientifiques en matière de JdR. Cela n’existe pas. Une chronique (et non pas, donc, une critique) ne peut pas faire abstraction du passé de son auteur, de la nostalgie, de l’affect, bref, d’une large part d’irrationnel si on veut être sincère et pas dans la pause ou les jugements préconçus.

Bref. Habituellement, je défends prioritairement les livres de JdR les plus utilitaires possibles. Les bouquins bourrés d’outils utilisables, de scénarios prêts-à-jouer conçus pour le plus grand nombre, de variantes qui changent la proposition de jeu, etc.

Est-ce qu’il y a tout ça dans ces deux volumes (Les Porteurs de Lumière et Les Déesses de la Terre : on verra les autres plus tard) de la série de sourcebooks Cultes de Glorantha pour la VF de Runequest (Studio Deadcrows) ? Honnêtement, non. En termes d’utilisation en jeu, on est même à la limite du hors-sujet.

Et bah, vous savez quoi ? J’ai quand même adoré. ^^

Les deux ouvrages se présentent sous la forme de beaux albums de 140 pages sous couverture rigide. L’intérieur est tout couleurs, c’est important, on y reviendra plus loin.

Le principe est simple : après une très courte introduction présentant de façon subjective le panthéon en question, chaque ouvrage passe en revue chaque culte le composant. Pour chacun d’entre eux, on cause un peu mythologie mais surtout organisation du culte, types de temples, rôle du culte dans la société, etc.

D’un point de vue crunch, vous avez des précisions sur le moyen de s’impliquer dans le culte (être initié, devenir seigneur runique, etc.). De temps en temps mais rarement, il y a un ou deux sorts supplémentaires décrits, voire une compétence. On a aussi le profil d’un Initié type de ce culte. Bien sûr, chaque section dépend de l’importance de la divinité décrite. Orlanth aura droit à de nombreuses pages quand Voria se contentera de deux. C’est plutôt logique.

Si vous ne connaissez pas bien Glorantha, vous devez savoir que cet univers imaginaire inventé par Greg Stafford prend le contre-pied de la Terre du Milieu en mettant au contraire au centre des préoccupations de ses habitants les dieux, la religion, les cultes, etc. Dans une approche finalement assez similaire à la réalité historique de l’Antiquité, on peut considérer que tout y est religion. De la même façon que les Anciens pouvaient considérer qu’un spectacle de théâtre, des jeux olympiques, des libations ou un simple tirage au sort étaient liés aux dieux, les gens de Glorantha associent la moindre de leur activité à un ou plusieurs dieux. Un marché est un temple. Une bibliothèque est un temple. Un cimetière est un temple. Etc. Ainsi, pour clore le débat, l’approche de ses ouvrages est en effet extrêmement pertinente pour décrire Glorantha et ses spécificités.

En dehors de ce lore (mon Dieu…), il faut en revanche reconnaître que l’usage en jeu de ces livres est loin d’être immédiat. Bien sûr, les PJ sont forcément membres de un ou plusieurs cultes. Mais cette série de sourcebooks (pas encore achevée, d’ailleurs) arrive un peu tard après la sortie du jeu de base : la plupart des PJ sont déjà bien engagés dans leur parcours religieux. On ne s’étonnera d’ailleurs pas de retrouver les informations nécessaires à l’adhésion à un grand nombre de cultes dès le livre de base et, a fortiori, dans les descriptions plus locales comme celles du Kit de la Meneuse ou de la campagne Les enfants de la flamme (cultes locaux, temples des cultes principaux, etc.). Pour le dire autrement, s’il s’agit simplement de gérer la carrière religieuse de vos PJ, les livres des Cultes de Glorantha restent largement optionnels.

Bien sûr, ils contiennent de nombreuses divinités à peine évoquées dans les livres précédents mais, sérieusement, est-ce qu’il y a beaucoup de PJ qui se lancent dans une carrière au sein des cultes de l’Enfant Trouvé ou de Mastakos le conducteur de char ? Sans doute infiniment mois que d’adorateurs d’Orlanth, Taureau-Tempête ou Humakt, pas vrai ?

Au niveau des sorts, il y a vraiment peu de choses, souvent anecdotiques (Charrue, Fraîcheur, etc.). Surtout, si vous avez déjà Le livre rouge de la magie, ces sorts ne sont guère inédits pour vous. C’est d’ailleurs un bon point rétrospectif à attribuer à ce supplément sur la magie (je ne lui en avais pas donné beaucoup dans ma chronique à l’époque ^^ : https://lefix.di6dent.fr/archives/runequest-franchit-la-ligne-rouge-de-la-magie-chronique-le-livre-rouge-de-la-magie/) : décidément complet, il est même donc rétro-compatible avec la nouvelle vague de suppléments VF. Bien.

Quant au reste du matériel directement jouable, il n’y a rien : pas de scénarios, pas d’équipement, pas de PNJ détaillé, pas de plan d’un temple, rien. Cela aurait pu sans doute être inclus facilement et plus largement dans le livre… mais cela aurait été au détriment de la taille et de la concision du bouquin. Or, c’est justement une de ses qualités !

En effet, on est surpris de constater à quel point tout ça se lit bien. La mythologie dans Glorantha, c’est quelque chose. La précédente VF en avait d’ailleurs tiré un gros ouvrage de 190 pages, Les Dieux de Glorantha. Or, ici, avec ces deux livres, auxquels ont peut déjà ajouter Mythologie (plus générique) et celui sur le panthéon Lunar (on reviendra plus tard sur ces deux ouvrages), on est déjà à… 640 pages ! Ainsi, scinder le thème en plusieurs albums de taille raisonnable était sans doute la bonne idée. C’est une bonne idée plutôt dispendieuse pour le fan, on ne va pas se mentir, mais qui permet d’aborder de façon beaucoup plus sereine ce vaste morceau. D’ailleurs, après tout, avec un seul de ces Cultes (plutôt celui des Porteurs de Lumière, du coup), vous aurez suffisamment d’informations sur la religion (en plus de celles du livre de base) pour donner un beau vernis mythologique à votre campagne gloranthienne.

Si vous réussissez les exploits de les intégrer tous, et bien, vous aurez ce qui fait le sel de Glorantha : un univers imaginaire d’une profondeur stupéfiante. Si, comme moi, vous êtes par ailleurs féru d’Histoire (la vraie, s’entend), vous ne pouvez que vous incliner devant le travail réalisé par les auteurs successifs depuis les premiers mots posés sur le sujet par Greg Stafford. C’est remarquablement profond, cohérent, je dirais presque : réaliste. Si. Je n’arrive pas trop à argumenter pour vous convaincre de l’utilité de ces ouvrages puisque, de fait, leur utilisation autour de la table sera au mieux occasionnelle. Mais je pense quand même que, fondamentalement, on ne peut pas totalement se sentir à l’aise face au monument Glorantha sans les avoir lu ou, au moins, sans avoir la possibilité de les consulter.

Un mot, enfin, sur la beauté de ces deux ouvrages. A l’époque (1987), je tenais aisément mon Les Dieux de Glorantha époque Oriflam pour un des plus beaux ouvrages de ma ludothèque. Alors, que dire de ceux-ci ! A l’époque, tout était noir et blanc avec des illustrateurs pas toujours dans le ton. Là, c’est tout couleurs et on retrouve aux pinceaux nos deux fluerons nationaux : Loïc Muzy pour peindre chacune des divinités traitées dans une magnifique pleine page et Agathe Pitié pour ses fameuses évocations colorées des peintures religieuses gloranthiennes. A ce titre, la présence de quelques illustrations supplémentaires de mobilier religieux (statuettes, objets liturgiques…) renforce encore cette sensation que tout cela est vrai.

Voilà, tout est dit. Si vous considérez votre Runequest avant tout comme un JdR d’aventures medfan (et pourquoi pas, en effet ? : ses règles tournent bien et cette édition possède de solides scénarios et campagnes déjà chroniqués en ces pages), vous pouvez passer votre chemin, ces deux livres ne contiennent pas grand chose qui puisse améliorer votre expérience de jeu. Si, en revanche, pour vous, Runequest est avant tout le moteur de vos pérégrinations dans l’imaginaire gloranthien, foncez et… bon voyage!

2 pensées sur “Vos billets de voyage pour Glorantha [chronique des Cultes de Glorantha – Déesses de la Terre et Porteurs de Lumière]”

  • 15 mai 2026 à 21:04
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    En précision: la rétro-comptabilité avec Le livre rouge de la magie est normale, ce dernier étant un recueil de tous les sorts des Livres des Cultes (parus et à paraître)!

    Pour info, Jeff Richard a proposé ses Conseils de Lecture pour les 2 ouvrages:

    Les Porteurs de Lumière:

    « Une chose que j’encourage tous ceux qui jouent ou organisent une partie à Sartar à faire est de lire attentivement l’article sur le culte d’Orlanth dans Les Porteurs de Lumière après avoir lu l’Introduction. Ne sautez pas ces deux textes, car ils préparent le terrain pour tout le reste.

    En particulier, lisez TRÈS ATTENTIVEMENT les sections Mythes et Histoire, Nature du Culte, Organisation, Prêtre en Chef, et le Rex Orlanth. Elles contiennent énormément d’informations.

    Ensuite, passez à Eurmal. Lisez tout cela deux fois.

    Allez voir Humakt. Lisez à nouveau la section Mythes et Histoire, lisez le Code d’Humakt, et digérez très attentivement les Notes Diverses. Et réfléchissez à la manière dont tout cela affecte la façon dont les Orlanthi font la guerre.

    Puis revenez à Chalana Arroy, Issaries et Lhankor Mhy. Il y a TELLEMENT d’informations dans ces résumés – en particulier, les Préférences et les Aversions Particulières.

    Puis lisez le reste. »

    Les Déesses de la Terre:

    « Je vous suggère de commencer par l’Introduction et de lire attentivement l’article sur le culte d’Ernalda. Lisez-le en entier, mais surtout lisez les Notes Diverses.

    Ensuite, passez aux Déesses du Grain. Oui, les Déesses du Grain, car ce culte donne une quantité surprenante d’informations sur Glorantha.

    Continuez jusqu’à Maran Gor, qui est la jumelle malveillante d’Ernalda.

    Retournez ensuite en Asrelia et réfléchissez au pouvoir et à la richesse que doivent avoir ces prêtresses si elles sont capables de gérer la richesse agricole de leurs communautés (en particulier en Esrolia). Passez ensuite à Ty Kora Tek et réfléchissez au paisible royaume de la Mort.

    Ensuite, parcourez le site à votre guise. Aldrya, Babeester Gor, Eiritha et Voria sont toutes des filles d’Ernalda. Uleria est partout où il y a de l’amour. Et Caladra et Aurelion sont la Terre et le Feu en harmonie et en fertilité, ce qui est plutôt cool.

    Il y a tellement de matériel dans ce livre. Allez-y à fond ! »

    • 20 mai 2026 à 16:07
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      Merci pour ces précisions, ô insurpassable héraut de Glorantha !

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