L’affaire Diamond Comics : Le JdR américain en danger?
Dans un communiqué du 8 juin Jim Butler, PDG de Paizo (éditeur des licences Pathfinder et Starfinder) annonce devoir renvoyer 12 employés entre autres coupes budgétaires afin de survivre au désastre économique qu’était l’année 2025. N’en déplaise aux cyniques, on est très loin d’une restructuration de confort. Au contraire la déclaration de Butler est la dernière d’une longue liste d’appels à l’aide du secteur. En cause : la faillite du distributeur Diamond, et son principal créancier JP Morgan.

Le Jour d’Après
De temps en temps il nous arrive de réaliser qu’une personne, ou une entreprise dont on a jamais entendu parler est en réalité essentielle à notre vie. C’est exactement ce que les nerds américains ont réalisé en janvier 2025 quand Diamond a déclaré faillite. En plus d’avoir un nom confondant de banalité, Diamond Comics avait passé les quatre dernières décennies à devenir le distributeur quasi exclusif des éditeurs indépendants de comic books d’abord, puis des jeux de plateaux avec le rachat de son concurrent Alliance Entertainment (AENT), et bien sûr des JdR
Et comme souvent avec les choses qu’on ne connait pas, on ignore à quel point elles vont mal. En l’occurrence le distributeur essentiel de produits en Amérique du Nord était criblé de dettes depuis la fin des années 2010, une situation qui n’a logiquement fait qu’empirer lors de la pandémie, perdant au passage les gros clients que sont Marvel et DC, sans pour autant semer la foule grandissante de créanciers à leurs trousses.
En janvier 2025 donc Diamond Comics confirme la banqueroute via le chapitre 11 du code du commerce américain. La somme exacte des créances (estimées à plusieurs dizaines de millions de dollars) n’est pas connue, et c’est probablement parce qu’elle n’a plus vraiment de sens. Dans le cadre du chapitre 11, l’entreprise n’est pas tant liquidée que « réorganisée ». Les propriétés passent sous contrôle des créanciers, leur permettant de les intégrer, les vendre ou même contracter des prêts. En gros Diamond existe toujours techniquement, même si dans les faits il ne s’agit qu’une coquille vide contrôlée par d’autres.

A ce stade la liquidation aux enchères de Diamond est le scénario le plus probable et tout semble enfin rentrer dans l’ordre. Les locaux, véhicules et bureautiques sont vendus au plus offrant, les propriétés boursières comme AENT trouvent une nouvelle corporation avec qui renaitre, et les éditeurs comme Paizo, Roll For Combat et Green Ronin entre autres 128 clients peuvent louer un camion et foncer droit vers un sombre hangar du Mississippi pour récupérer leur marchandise.
Ce qui n’arrivera jamais.
Le début des emmerdes
En tant que créancier principal, le géant bancaire JP Morgan se coupe la part du lion lors de cette « réorganisation », et compte bien en tirer un maximum de profit (n’y voyez aucun jugement, une banque accumule de l’argent comme un écureuil oublie ses noisettes, c’est dans leur nature). Ils repèrent immédiatement AENT, la succursale de Diamond spécialisée dans le jeu de plateau. Entre son infrastructure, son réseau idéalement placé entre les US et le Canada et l’expérience de ses équipes, AENT est clairement une pépite propre à enflammer les passions boursières.

Sauf que vendre ça coute de l’argent. Faut payer des avocats, des coursiers, des soirées coke, c’est l’enfer. Du coup pour la vente d’AENT et du reste, JP Morgan fait un prêt de 41 millions de Dollars à « Diamond Comics», (une opération autorisée dans le cadre du chapitre 11, même si en gros ça revient à faire un prêt à soi-même) en espérant une vente dépassant les 85 millions.
La vente d’AENT courant 2025 n’est pas l’opération humaine la moins bien gérée de notre siècle (la palme revient toujours au Fyre Festival), mais on en est franchement pas loin. Après des soupçons de favoritisme et de bons gros mensonges dans l’espoir de vendre la succursale à bon prix, la justice tranche, force la vente, et laisse JP Morgan avec un joli trou de 7 millions dans leurs prévisionnels. Et quoi de mieux pour se refaire qu’un hangar contenant plus de 600 000 articles ? Sans doute beaucoup de choses mais la décision est prise : JP Morgan va se servir dans des stocks qui n’appartiennent pas à Diamond Comics pour se rembourser.
Alors soyons clairs, au point où nous sommes JP Morgan est rentré dans ses frais. Au moment où ils décident de prendre possession des stocks entreposés au hangar de Diamond Comics, la dette est largement remboursée. Les 7 millions restant ne sont dus qu’au prêt donné à « Diamond Comics », c’est-à-dire une entreprise qui leur appartient ! Ce qui doit être corrigé n’est pas un manque à gagner, mais le powerpoint adressé aux actionnaires.
Légal mais Immoral
Pour accaparer les stocks du Mississippi, JP Morgan centre son argumentaire sur un obscur détail du chapitre 11 disant que « les consignateurs (ndt : les personnes ayant laissé leur stock chez Diamond) n’ont pas satisfait les critères légaux confirmant leur intérêt pour le stock consigné » car ils n’ont pas rempli un document ultra spécifique, donnant ainsi à Diamond Comics « le droit de transférer les stocks à leur propre inventaire sans intérêt auprès des consignateurs susnommés ». L’idée profite de la zone grise dans laquelle se retrouvent les produits, confiés au distributeur mais pas encore vendus. Comme le dit l’avocat de Steven Glicker, PDG de Roll for Combat, « c’est pas aussi mal que tu le penses, c’est bien pire ».

Les pertes pour les principaux intéressés ne sont pas substantielles, elles sont catastrophiques. Celles de Green Ronin dépassent les 300 000 dollars, celles de Paizo se comptent en millions, et c’est sans compter le coût des actions en justice poussant Green Ronin à lancer un foulancement à cet effet.
Tout ça nous ramène au point de départ de cet article : Paizo a renvoyé douze employés. Outre le malheur de perdre son travail, ces derniers ont reçu un préavis de 20 jours, des indemnités, et la promesse contractuelle qu’ils seront prioritaires si leur poste ou un similaire s’ouvre dans les deux années à venir. En France tout ça parait normal, presque minimal. Aux États-Unis c’est un véritable miracle qu’on doit presque certainement aux négociations entre les dirigeants de Paizo et le syndicat des employés fondé en 2021.
Voir le second nom du JdR américain (et donc du monde) en difficultés a quelque chose de glaçant depuis la France. La reconnaissance internationale d’un Paizo, d’un Onyx Path ou d’un Catalyst les rend plus grand, plus impressionnants. La mort de Diamond Press expose l’importance quasi absolue du marché local comparé aux exports et adaptations dont on bénéficie. On imagine des maisons tentaculaires, et pas une opération gravement handicapée par le départ de 12 personnes. Une centaine peut-être, mais douze ? Ça fait PME.
Et Wizard of the Coast dans tout ça? Après tout on ne peut pas dire que cette faillite toute l’industrie du JdR américain si les mages californiens sont épargnés, non ? Ils ne le sont évidemment pas. AENT, la filiale de Diamond devait près d’un million de billets verts aux créateurs de D&D, ils étaient donc du côté des créanciers, et récupéreront leur stock quoi qu’il arrive.
L’avenir est déjà là
Les procédures judiciaires sont toujours en cours pour les 128 entreprises lésées par la gruge de JP Morgan, donc impossible de savoir ce que l’avenir leur réserve. Pour le reste des acteurs rôlistes, l’affaire est prise comme un signal clair de prudence, généralement interprété de deux manières :
- Certains comme Renegade suivent l’exemple de Fantasy Flight en annonçant une version de leurs univers pour D&D5. S’affilier au seul jeu véritablement indétrônable est extrêmement viable sur le long terme comme le prouvent les dizaines d’éditeurs tiers prospères rattachés au jeu. De plus ces produits bénéficient de l’excellent support virtuel D&D Beyond, rendant la publication physique moins importante, et donc moins risquée. Le problème, c’est que c’est exactement la stratégie long terme du jeu à dragons : Absorber ses compétiteurs au point d’être virtuellement synonyme du terme RPG.
- D’autres comme Paizo cherchent à réduire le nombre d’intermédiaires entre eux et les usagers afin de limiter les coûts logistiques de chaque sortie. Le désir d’indépendance c’est beau mais aussi très casse-gueule. En plus de miser sur la fidélité des fans, l’éditeur compte modifier durablement leurs habitudes d’achat, un pari souvent tenté mais presque jamais réussi.
Avant Diamond Press, il était plutôt commun de penser que l’industrie américaine était un monde à part, bien moins volatile que celui des passionnés français. Nous savons aujourd’hui que le hobby ne se divise pas au niveau de l’Atlantique, mais aux frontières de la Californie. On a WotC d’un côté, et le reste du monde de l’autre, et chaque crise renforce l’influence du premier, faisant craindre que le monde du JdR ressemble bientôt à celui de Warhammer : une immense baleine réduisant les autres poissons du coin au rang de parasite ou de charognard totalement dépendants.


Petite correction : ce que fait JPMorgan est parfaitement légal et constitue une pratique courante aux États-Unis.
Diamond n’est plus en mesure de rembourser les échéances de sa dette. Plutôt que de liquider tous ses actifs, le Chapitre 11 permet de restructurer cette dette en imposant des pertes aux créanciers, qu’il s’agisse des banques, mais aussi des partenaires et des fournisseurs. L’idée est qu’il est préférable de préserver une entreprise viable plutôt que de tout liquider. Ce processus est toutefois long et coûteux.
JPMorgan a donc accepté d’apporter 41 millions de dollars de nouveau financement à Diamond afin de lui permettre de poursuivre son activité pendant la procédure. Pour faciliter ce type de financement à des entreprises en grande difficulté, le droit américain accorde aux nouveaux prêteurs un certain nombre de privilèges, notamment celui d’être remboursés en priorité par rapport aux autres créanciers.
Je ne porte aucun jugement moral sur ce qui précède. J’apporte simplement un complément d’information.
merci pour cette précision, elle était implicite mais méritait une emphase. Evidemment toutes les opérations économiques décrites dans cet article, y compris celles de JP Morgan se sont faites en accord avec la loi américaine
Merci pour cet article. C’est édifiant :-/