Valeurs & Réalité [Interview de Jeux & stratégie]

Souvenez-vous. En avril 2026, un sondage sorti de nulle part venait nous questionner pour connaitre nos attentes de lectures ludiques. A quoi devrai ressembler un Jeux & Stratégie d’aujourd’hui si jamais… ? Et bien, le résultat se concrétise… ou plutôt commence à se concrétiser avec l’ouverture d’un foulancement pour financer les premiers numéros. Car cette publication relève d’un pari audacieux, mais réfléchi. Derrière ce défi économique, il y a aussi une envie qui ne demande qu’à retrouver sa place : celle d’un vrai magazine de jeux, curieux, culturel, à feuilleter autant qu’à jouer. Un magazine intemporel qui parlera plus des tendances que de l’actualité. Alors pour mieux comprendre ce projet et qui est à l’origine de ce projet ambitieux, nous avons été poser quelques question à Émilien, le porteur du projet, mais pas que.

Le Fix : Hey bonjour Jeux & Stratégie ! Nous aussi on aime bien parler de jeux. Ça nous fait un point commun. C’est complément fou. Mais en fait, qui se cache derrière Jeux & Stratégie ?

Émilien : Hey bonjour ! Eh bien déjà, Émilien ! Je travaille dans la presse écrite depuis plus de vingt ans. Né au début des années 80, et pas très compatible avec la logique éducative de l’époque, j’ai trouvé dans le jeu du lien social et un intérêt qui ne m’a jamais quitté. Je joue depuis que je suis gamin : les jeux d’aventure sur Apple II, les livres dont vous êtes le héros, les figurines en plomb que je piquais à mes frères, puis GURPS, Warhammer et Shadowrun au collège. Aujourd’hui, j’ai la chance d’être toujours entouré de joueurs qui me font découvrir de nouvelles choses. Âge et temps obligent, je joue moins, et mon activité ludique consiste surtout à me promener avec deux deck de Magic au cas où et à relire des scénarios de WJDR…

Mais je ne compte pas faire la revue tout seul, heureusement d’ailleurs. Je ne connais pas tous les jeux, loin de là. Mon boulot, c’est de réunir les bonnes personnes et de tenir le cap.

Le Fix : Comme pour les différentes occurrences de Casus Belli, Jeux & Stratégie ressuscite le nom d’un magazine glorieux, mais passé. Aujourd’hui, est-ce que cette fibre nostalgique est indispensable ? Pourquoi avoir voulu reprendre ce nom ?

Émilien : Indispensable, non. Utile, oui, à condition qu’elle serve de point d’appui et pas de programme. Je ne veux pas refaire le J&S des années 1980. D’ailleurs, il n’y en a jamais eu qu’un seul : entre 1980 et 1990, la revue a changé de formule, de rédaction, de maquette et de rythme. Chacun garde en mémoire sa période, parfois même un numéro précis.

Ce que je reprends, ce n’est pas une recette, c’est une liberté. Celle de passer d’un jeu à l’autre, de faire dialoguer des pratiques qui s’ignorent, et de partir du jeu pour parler de sciences, d’histoire ou de société. Quarante ans plus tard, cette idée reste neuve, parce que la plupart des médias du jeu répondent surtout à une question : à quoi jouer, et quoi acheter ?

Le nom aide à se faire entendre, mais le premier numéro devra tenir sans lui. La revue s’adresse aussi à celles et ceux qui ne l’ont jamais lue. C’est tout le défi !

Le Fix : Avant de lancer votre souscription, tu as fait un sondage pour tâter le marché et prendre en compte les envies des joueurs. Et pourtant, maintenant que la souscription est lancée, les votants ne semblent pas tous être au rendez-vous. Quel est ton regard sur ce constat ?

Émilien : C’est un constat juste. Dans la synthèse publiée en juin, j’écrivais que les 1 630 réponses étaient des intentions, pas des engagements. Remplir un questionnaire gratuit en dix minutes, ce n’est pas sortir 24 € pour une revue qui n’existe pas encore. En plus, le prix n’était pas connu au moment du questionnaire.

Je ne blâme personne. Le questionnaire a touché un premier cercle : plutôt des joueurs réguliers, plutôt des hommes de 35 à 54 ans. Il a surtout servi à affiner la ligne éditoriale. J’avais conclu la synthèse ainsi : l’intérêt est là, mais il doit encore grandir. C’est toujours vrai. Pour réussir, la revue doit toucher bien au-delà de ceux qui l’attendaient déjà.

Et c’est tout le défi quand on est un petit éditeur indépendant : on n’a pas la force de frappe d’un gros éditeur. Vous aurez beau avoir le meilleur projet du monde, si personne n’en entend parler, ça ne sert à rien. C’est pour ça que chaque partage compte autant que chaque précommande.

Le Fix : Aujourd’hui, les habitudes de consommations ont changé. On écoute plus de vidéo Youtube qu’on ne lit de magazine. Est-ce que ce n’est pas un peu foufou de publier un magazine en 2026 ?

Publier une revue en 2026, ça peut paraître anachronique. Moi, je pense au contraire qu’elle a toute sa place. D’abord parce qu’on est des joueurs : on aime manipuler, pousser des pions, jeter des dés, noter des trucs dans les marges. Une revue qu’on tient en main, qu’on plie, dans laquelle on cherche des indices, c’est déjà un peu un jeu.

Ensuite, on arrive à une sorte de trop-plein numérique. Aujourd’hui, plus de la moitié du trafic sur Internet est générée par des robots, pas par des humains. Je pense qu’il faut recréer du lien. Arrêter de vouloir faire des médias de masse, et construire plutôt une communauté : des lecteurs qui se reconnaissent, qui se parlent, et qui font exister la revue ensemble.

Alors, foufou ? J’ai connu l’arrivée du numérique dans notre quotidien, et autant dire que c’est un bulldozer qui nous est passé dessus. On est partis des idées universelles et généreuses des débuts d’Internet, et on est arrivés aux réseaux sociaux qui exacerbent toutes les dingueries. À l’époque, on a jeté les pubs qui remplissaient nos boîtes aux lettres, on a zappé la télé et les magazines, pour se tourner vers le numérique comme un espace de liberté et d’indépendance. Aujourd’hui, c’est peut-être l’inverse : c’est le papier qui redevient cet espace-là.Et n’oublions pas qu’une revue papier dépend d’une rédaction, d’une imprimerie, d’un facteur, et surtout de ses lecteurs ! Et pas de quelques géants du numérique, de leurs algorithmes et de leur bonne volonté.

Le Fix : L’édition répond à des valeurs louables : imprimé en France, rédacteurs rémunérés, contenu entièrement créé par des humains et pas de pub. Mais ces exigences ont un coût : 24€ le numéro. Ne faut-il pas revoir quelques-unes de ces exigences à la baisse pour rendre chaque numéro plus accessible ?

Émilien : Oui, 24 €, c’est une somme, et je comprends qu’on hésite. Mais la question est de savoir quelle exigence on enlève, et ce qu’on y gagne vraiment.

L’impression ne représente que 14,2 % du budget. Imprimer plus loin ferait gagner un peu, pas de quoi changer le prix. Le gros du budget, 61,7 %, c’est la conception : enquêter, écrire, illustrer, inventer les jeux, relire, mettre en page. Baisser le prix, ça voudrait dire payer moins les gens. C’est précisément ce que le projet refuse : les journalistes sont payés en salaire, comme le prévoit leur statut, et personne ne travaille gratuitement.

La pub ? J’ai fait le calcul en étant très optimiste. Trois pages vendues 1 500 € chacune, ça fait environ 200 exemplaires de moins à vendre. Cinq pour cent. Et face à ça, le risque qu’un annonceur demande gentiment qu’on parle de sa production. En vingt ans de presse, j’ai vu ce que ça donne.

On pourrait faire une revue moins chère, bien sûr. Mais ce ne serait plus celle-là. Je préfère que le projet n’aboutisse pas plutôt que de le faire au rabais. Si la revue trouve un large public, mon objectif est de faire baisser le prix. C’est un objectif, pas une promesse.

Le Fix : D’ailleurs, est-ce qu’une version PDF, moins chère, ne permettrait pas une rentrée d’argent sans les coûts d’impression et de distribution, tout en permettant la diffusion du magazine dans les pays francophones. Pourquoi ne proposez-vous pas de PDF ?

Émilien : Parce que le PDF ne supprime pas ce qui coûte le plus cher. Le travail des contributeurs coûte exactement la même chose, que la revue sorte sur papier, en PDF ou gravée sur parchemin. Le PDF enlève l’impression, le routage et les frais postaux, soit 23,2 % du budget. Résultat : un PDF autour de 18,40 €, pas 5 ou 8 €. Et plus on baisse le prix, plus il faut de lecteurs pour payer les mêmes personnes.

Il y a aussi une raison de fond : ce numéro est conçu pour être manipulé. Des pages à plier et des rabats, ça ne passe pas en PDF. Si une version numérique voit le jour, elle méritera un vrai travail spécifique.

Le Fix : Peux-tu nous présenter l’équipe rédactionnelle ?

Alors parmi ceux qui ont participé à la réflexion du premier numéro côté journalistes et auteurs, il y a notamment Mathieu Ballu, Armelle Camelin, Coralie David, Michaël Ducousso, Ludovic Dupin, Émilie Esnaud-Victor, Jérôme Larré, Céline Lison, Sandrine Mary, Sylvestre Picard et Grégory Rozières. Côté jeux, Antoine Hinge, Yoann Levet, Côme Martin et Yohan Servais. Et côté illustration, Kerdui, Bruno Mangyoku, Lucille Meister, Guy Pradel et Erwann Surcouf.

Il y a des noms que vous allez reconnaître, et d’autres moins. Mon idée, c’est de faire travailler avant tout des journalistes. Ce n’est pas du corporatisme : raconter les choses, c’est un métier. Ça ne veut pas dire que les auteurs et les bénévoles qui écrivent tous les jours sur le jeu font moins bien, loin de là.

Mais je veux une revue écrite par des gens qui ne sont pas forcément spécialistes du jeu dont ils parlent, et qui vont faire le travail : creuser, se documenter, apprendre, confronter les sources et faire parler les acteurs du sujet. Quand on écrit sur sa passion, et je me mets dedans, on part souvent d’une idée qu’on a déjà et on cherche à l’étayer. Là, c’est l’inverse : on part d’une question, et on apprend en chemin.

Pour les jeux, c’est pareil : je ne voulais pas de rééditions des anciens jeux de J&S, mais des créations inédites, signées par des auteurs d’aujourd’hui. Certains jeux seront intégrés à la maquette : une page qui se plie, un rabat qui cache un indice, et même un dungeon crawler qui se joue avec la revue elle-même. Avant l’été, on avait d’ailleurs donné la parole à quatre d’entre eux dans une newsletter. Leurs réponses étaient très différentes, et c’est exactement ce que je cherche.

Les illustrateurs, eux, ne sont pas là pour décorer. Dans une revue qui se joue, l’image fait partie du jeu ! Elle a un rôle éditorial que l’écrit ne peut pas porter. Erwann Surcouf, par exemple, signe les Labyrôles et a redonné vie à Jessie, la mascotte historique. Il raconte d’ailleurs dans une de nos newsletters que les labyrinthes de l’ancien J&S lui avaient donné envie de dessiner. Boucler la boucle comme ça, ça me plaît beaucoup.

Et c’est précisément cette diversité qui doit empêcher J&S de devenir la revue d’une seule façon de jouer.

Le Fix : Jeux & Stratégie sera un magazine sur tous les jeux, mais sur aucun style de jeux en particulier ? Peux-tu nous présenter la ligne éditoriale ? Est-ce que vous allez proposer des critiques de jeux, des interviews ou autres rubriques habituelles que l’on retrouve dans un magazine de jeux ?

Émilien : L’idée, c’est de partir du jeu, ou d’un jeu, pour emmener le lecteur vers autre chose : du wargame vers la géopolitique, de vieilles pièces de jeu vers l’archéologie et l’histoire, du JdR vers ses usages au quotidien. Donc oui, tous les jeux : jeux de société, jeux de rôle, jeux vidéo, wargames, cartes, échecs… Sans demander au lecteur d’être spécialiste de chacun. On peut être expert d’un univers et parfaitement débutant dans un autre, et la revue est faite pour passer de l’un à l’autre.

Je souhaite faire une revue culturelle où le jeu est la porte d’entrée d’un sujet. Ce qu’il n’y aura pas : des tests notés, de l’actualité des sorties, des guides d’achat. D’autres le font très bien. Et bien sûr, on jouera : Labyrôles, énigmes, casse-têtes, probabilités, jeux inédits, etc.

Le Fix : Ce n’est pas annoncé sur la page du financement, mais sais-tu quel rythme de parution tu aimerais proposer ?

Émilien : Si la revue trouve son public, j’aimerais un trimestriel. Mais je ne veux rien promettre avant d’avoir fait le n°1. Je ne propose pas non plus d’abonnement : demander à quelqu’un de s’abonner à une revue qu’il n’a jamais eue entre les mains me paraît prématuré. On fait le premier numéro, les lecteurs le jugent sur pièce, et la suite en dépend. Ça me paraît plus honnête.

Il faut vraiment comprendre ma démarche : je ne cherche pas à vendre de la nostalgie. Au contraire, je prends toutes les précautions pour construire un lien de confiance avec les lecteurs. Et ça commence par un premier numéro qui, s’il est financé, pourra très bien ne pas plaire, et donc ne pas permettre d’en financer un deuxième. Donc étape par étape.

Le Fix : Si on regarde un peu se qui se fait à coté ; CanardPC, qui est un magazine avec un lectorat déjà solide, vise les 1000 précommandes pour son magazine Le Papier numérique. Avec un prix de vente similaire (25€). Est-ce que la barre des 4000 préventes n’est pas un peu trop haute ?

Émilien : Oui, elle est haute. Mais elle n’a pas été fixée pour être facile. Ce projet a les défauts de ses qualités : il est exigeant et sans concession. C’est part d’un projet personnel, mais que je veux voir exister avec des exigences professionnelles et respectueuse de ceux qui la font. Je suis donc parti des contributeurs : chacun m’a donné ses tarifs, j’ai construit une grille de rémunération, puis j’ai chiffré chaque poste jusqu’à l’expert-comptable et aux frais d’envoi.

Canard PC, je le regarde avec beaucoup de respect : c’est un modèle d’indépendance, une maison détenue par ses journalistes depuis 2003. Mais Le Papier numérique s’appuie sur une rédaction, des abonnés et un média qui existent déjà. Jeux & Stratégie part de zéro : pas de rédaction installée, pas d’abonnés, tout est inédit et tout doit être financé sur un seul numéro. Lancer J&S aurait mérité un plus gros budget en amont, pour payer les premiers articles et monter une équipe commerciale.

Mes fonds propres étant ce qu’ils sont, j’ai mis tout ce que je pouvais, pour autant tout est prêt à être lancé ! L’équipe, les sujets, la maquette, l’imprimeur. Il ne reste plus qu’à appuyer sur le bouton pour commander et écrire les articles ! Alors oui, si ça ne se fait pas, on pourra dire que c’est du gâchis. Moi, je dirais que le gâchis, ç’aurait été de ne pas le proposer !

Le Fix : Il ne reste que quelques jours avant la fin de la souscription. Est-ce que si elle n’arrive pas à son terme, tu prévois un plan B ?

Émilien : Pour l’instant, je reste sur le plan A : tout donner jusqu’au 12 novembre ! La campagne est en tout ou rien : si l’objectif n’est pas atteint, Ulule rembourse tout le monde. Quoi qu’il arrive, il y a à ce jour (1er novembre) plus de 1100 préventes pour cette revue, et c’est précieux (surtout si on se dit qu’un illustre inconnu, moi en l’occurrence, a réuni plus de 1100 préventes autour d’un titre disparu depuis plus de trente ans). Je sais que ce projet peut exister, il ne lui manque que de la visibilité ! J’en tiens pour exemple un commentaire récent suite à une interview avec l’Antre rôliste: »Je pensais que c’était une énième campagne jouant sur la nostalgie et le pouvoir d’achat des vieux rôlistes. Mais vous écouter m’a montré combien je me trompais, et je suis convaincu désormais qu’il faudrait vraiment que cette revue sorte !« 

Le Fix : Quels mots souhaiterais-tu dire aux personnes qui hésitent à passer le pas et embarquer dans cette aventure ?

Émilien : Je répondrais par un truc très personnel. Ado, je lisais Bilbo le Hobbit. Un adulte passe, me demande ce que je lis, je lui montre, et il me répond : « Ah… Mais tu lis aussi des vrais livres ? » Aujourd’hui, personne n’oserait dire que Tolkien n’est pas de la littérature. Le jeu en est exactement là : on y joue par millions, mais on n’en parle pas encore comme d’une culture.

Jeux & Stratégie veut faire pour le jeu ce que le temps a fait pour Tolkien. Précommander la revue, c’est un peu répondre à cet adulte. Le seul risque, c’est que ça marche ! Sinon, vous êtes remboursés. N’oubliez pas : la campagne se termine le 12 novembre.

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