Argyropée rebat les cartes

Le jeu de fantasy urbaine au nom alchimique revient en effet pour foulancer son suivi. En l’occurrence, des cartes en couleurs et deux livrets d’aventures. C’est l’occasion de se remémorer l’existence de cet Argyropée qui a donc fait le choix d’emprunter le périlleux chemin de l’auto-édition mais qui, étape après étape, semble avoir aggloméré une petite communauté de fans fidèles. Une sorte de bilan d’étape avec son auteur (et donc éditeur aussi, du coup), Frédéric Marin.

Le Fix : Des cartes, c’est important pour un jeu comme Argyropée ?

>>> Bonjour le Fix, bonjour les lecteurs. Et bien, on entre directement dans le vif du sujet, dirait-on !

Soit, mettons le pied à l’étrier. Argyropée est un jeu de rôle urbain qui se déroule dans un univers centré sur une immense cité franche et ses alentours immédiats. Pour des raisons propres au jeu (et à ses secrets), les personnages joueurs ne pourront jamais quitter la ville d’Argyropée, ce qui contraint donc le Conteur — le Maître de Jeu — à développer d’autant plus ses aventures urbaines pour ne pas les rendre ennuyeuses par leur répétitivité. Heureusement, la cité est gigantesque, diversifiée et possède une tri-dimensionnalité qui permet une grande multiplicité de situations. Toutefois, comment aider au mieux le Conteur à s’y retrouver tout en donnant une idée visuelle du gigantisme des lieux aux joueurs ? Comment leur donner envie de s’aventurer dans les milliers de boulevards, rues, venelles, cours et souterrains d’Argyropée sans se sentir intimidés par la pluralité des quartiers et des ambiances ? Des cartes, bien sûr !

Si les livres de base contiennent déjà des cartes en noir et blanc, format A4, présentant de manière schématique la cité, des plans grand format, en couleur, réalisés par un artiste à la main sûre étaient la progression logique attendue. Bien que le jeu de rôle soit avant tout un théâtre de l’esprit, avoir des représentations visuelles de l’univers dans lequel on évolue est un plus indéniable. Le prochain financement participatif permettra donc aux joueurs et aux Conteurs d’acquérir des cartes en couleur au format A1, elles-mêmes liées à un supplément d’aventures urbaines.

Le Fix : Tu as aussi décidé d’aborder le thème de l’urbex. Dîtes donc, c’est à la mode en JdR en ce moment ! Pourquoi à ton avis ?

>>> Alors, pour la mode, je ne sais pas. Je ne vois pas bien de quels autres JdR vous parlez qui mettent en scène de l’urbex. (NDLR : Dangerous Gary des XII Singes bien sûr !) Toutefois, dans le cas d’Argyropée, il s’agit avant tout d’un choix logique. Je souhaitais mettre à disposition du public ces grandes cartes couleurs réalisées par l’immensément talentueux Guillaume Tavernier, mais comment faire ? Les donner comme ça, en feuilles volantes ? Non, décidément pas, ça aurait été inélégant. Et comment justifier de nouvelles cartes de la cité qui, si elles n’en changent pas les fondamentaux, modifient très légèrement certaines frontières des quartiers ? Et bien, tout simplement en les liant à un supplément d’aventures axé sur un institut de cartographie urbaine en charge de la mise à jour des anciennes cartes de la cité !Ces « rats des villes » — comme on les appelle à Argyropée — ont pour mission de fouiller la cité franche et de découvrir l’histoire de certains édifices, de vérifier l’exactitude des anciens relevés et de mettre à jour les nouveaux axes de circulation. Tout autant experts en architecture et urbanisme qu’en furtivité et moyens de se glisser là où on ne les attend pas, les rats des villes (re)découvrent des passages secrets, des lieux insolites tombés dans l’oubli et des singularités occultes cachées dans les pierres de certains édifices. Autant d’aventures potentielles et autant de justifications à la publication de nouvelles cartes de la cité franche. Tout devient organique.

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Le Fix : Tu sembles dire que ce suivi (la carte, les scénarios sur certains thèmes…) viennent de la demande de ton public. C’est vraiment comme cela que tu fonctionnes en tant qu’auteur ?

>>> En effet, la décision de publier de belles cartes en couleur de la cité vient de la communauté Discord qui s’est formée autour d’Argyropée. Sur ce Discord (mais aussi sur les forums et par emails), les personnes qui jouent à ce JdR s’expriment et n’hésitent pas à dire ce qui va, comme ce qui ne va pas ou ce qui manque. À la fin du second financement participatif (en 2024), des voix se sont élevées pour dire qu’il serait bienvenu d’avoir des visuels plus clairs, plus grands et plus colorés de la cité franche. C’est également quelque chose qui me trottait en tête depuis un moment. J’ai donc demandé l’avis de la communauté sur ce qu’ils attendaient de la suite de la gamme et la carte est arrivée bonne première des résultats. Convergence harmonique dirait-on.

J’ai donc sondé la même communauté pour savoir qui ils verraient bien à la tête de ce projet puis j’ai regardé par moi-même les œuvres de ces artistes pour voir si elles pouvaient coller à mon univers. Il ne m’a pas fallu longtemps pour sélectionner Guillaume Tavernier, dont j’admire la palette de couleurs et le style. Je l’ai contacté, puis nous sommes rapidement tombés d’accord pour travailler ensemble.

Le Fix : Cela peut risquer de t’emmener dans des directions inattendues. Tu voyais vraiment Argyropée comme un jeu fait pour l’horreur, par exemple ?

>>> Les sondages effectués sur le Discord ont fait remonter l’envie globale de voir émerger un scénario plus sombre, afin de montrer de quoi Argyropée était capable en termes d’horreur. Depuis le début de l’aventure, j’explique à tout le monde que l’on peut jouer quasiment tout style d’aventure dans Argyropée. Les divers suppléments publiés jusque-là le montrent bien : drame, humour, thriller, enquête, politique, infiltration, action, diplomatie… Mais rien à propos de l’horreur. Je ne suis pas du tout fan d’horreur, quel que soit le support, mais force est de constater qu’il est d’autant plus intéressant de se pencher sur ce thème quand on est mal à l’aise avec. Ça en devient plus viscéral. J’ai été content de travailler sur ce supplément, le neuvième de la gamme et le second qui sera accessible lors du financement participatif à venir. Toutefois, cela ne veut pas dire que je suis les désirs de la communauté à la lettre. J’écoute, je pondère et je ne me lance que dans ce que je juge cohérent avec ma vision globale du projet.

Le Fix : Tu es en auto-édition via une série de foulancements. C’était d’ailleurs plus ou moins le principe du crowdfunding à l’origine. Avec le recul, quel regard portes-tu sur cette façon de publier un jeu ?

>>> C’est, en effet, le chemin long et compliqué qu’a pris Argyropée. Ne nous mentons pas, c’est très difficile de tirer son épingle du jeu, mais quelle liberté ! Je n’ai de comptes à rendre à personne en termes de choix éditoriaux ou scénaristiques. Si je me plante, c’est de ma faute, mais au moins je fais ce que j’aime, sans contraintes extérieures, sans considérations purement économiques (ceci n’est pas assez populaire, cela est trop niche, les gens ne sont pas prêts pour ça, etc.).

Les financements participatifs sont une aubaine pour les auteurs indépendants, mais le travail à fournir est bien plus conséquent que ce à quoi s’attendent tous ceux qui se lancent dans cette aventure sans le soutien logistique d’éditeurs établis sur le marché. Ce fut mon cas également. Entre mauvaises estimations des commissions des divers intermédiaires, logistique complexe pour la réception et l’envoi, hermétisme assez marqué de la plateforme sur plusieurs points pourtant cruciaux… Heureusement, avec l’expérience, ça s’est mieux passé la seconde fois. Croisons les doigts pour la troisième itération.

Le Fix : Il y a beaucoup de jeux foulancés chaque année, certains portés par des éditeurs puissants et/ou appuyés sur des licences connues. Comment on réussit à se faire sa place quand on ne bénéficie ni de l’un ni de l’autre comme c’est le cas d’Argyropée ?

>>> C’est extrêmement difficile car nous n’avons aucune aide ni visibilité dans le paysage rôlistique français. Je pense, d’ailleurs, que c’est la raison principale pour laquelle beaucoup de financements participatifs échouent, en particulier chez les indépendants. Sans le soutien d’une société d’édition, il faut changer de casquette plusieurs fois par jour : auteur, maquettiste, illustrateur (ce n’est pas mon cas, mais il y a de nombreux exemples ailleurs), communiquant… Ce dernier point est crucial, fondamental même. Sans communication (sans publicité, soyons honnêtes), aucun JdR ne fonctionne. Être porté par un éditeur ou s’orner d’une licence connue sont des atouts, certes, mais même avec cela, sans communication, un financement participatif peut échouer, et ce indépendamment de la qualité intrinsèque du titre. Il n’y a donc pas de solution miracle, il faut énormément communiquer en allant soi-même chercher des acteurs du domaine (le Fix par exemple — clin d’œil, clin d’œil), produire le meilleur JdR possible et faire quelques offrandes à dame Chance.

Le Fix : A ce sujet, avec le recul toujours : atout ou handicap d’avoir un nom aussi chelou que Argyropée pour le jeu ?

>>> Pourquoi serait-ce handicapant ? Et pourquoi serait-ce un nom chelou ? En alchimie, l’argyropée est l’art de produire de l’argent par transmutation d’un métal moins noble. Ce n’est pas un mot inventé ni de l’anglais. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas le terme, c’est une occasion de l’apprendre. De plus, il fait directement référence aux spécificités de l’univers et de la cité franche. Enfin, si vous me permettez d’être taquin, un seul mot, de quatre syllabes en plus, ce n’est pas la mer à boire. Il est vrai que j’ai eu quelques échos en ce sens, mais ils sont minoritaires. Enfin, mine de rien, il n’y a aucun autre JdR qui porte le même nom. Ne cherchons-nous pas tous à être uniques ?

Le Fix : C’est déjà le troisième foulancement pour la gamme. Jamais trois sans quatre comme on dit (pas) ?

>>> C’est ce que j’ai entendu en effet. Ma foi, sans vouloir forcer le destin, j’ose espérer qu’il y aura un quatrième financement, tout bonnement parce que j’ai encore plein de scénarios à publier. À l’heure où j’écris ces lignes, les suppléments 8 et 9 feront partie du financement participatif de février 2026. Le supplément 10, intitulé « À rusé, rusé et demi », est déjà entièrement écrit et illustré. Il est en cours de test, mais comme c’est une énorme campagne mêlant gestion économique et occultisme, je vais en avoir pour six bons mois de jeu avant de passer à l’étape suivante. Les suppléments 11 et 12 sont partiellement écrits et illustrés également. Donc, si le succès continue, la gamme perdurera elle aussi dans le temps avec de nouveaux suppléments d’aventures.