Bestiaire ou best hier? [chronique Bestiaire COF2]

Les Chroniques Oubliées nous montrent enfin le bestiaire de leur seconde édition et, s’il est tentant d’approcher l’objet sous l’angle du « D&D façon jambon-baguette »  (et on aurait beaucoup à dire), cette sortie me permet de débattre de ses qualités tout en vous entrainant dans ma question existentielle du moment : à quoi sert vraiment un bestiaire de nos jours ?

Irina Fidler, toujours au taquet

C’était mieux avant ?

Que les vétérans se calment tout de suite, tout le monde ici sait très bien à quoi sert un bestiaire, et pourquoi ils forment avec le livre de base et le guide de maitrise un triptyque classique institué par Donjons et Dragons. Nombre de joueurs et joueuses se souviennent avec émotion du format classeur des bestiaires de D&D, summum toujours inégalé de la praticité.

Le bestiaire des Chroniques Oubliées 2nde édition (ou COF2 pour économiser de l’espace) se présente aussi comme un catalogue de créatures utilisable dans le cadre de nos campagnes, mais deux choses ont changé depuis la sainte époque du classeur : les bestiaires sont désormais des livres purs et durs, mais surtout internet est accessible à tous.

Livre-Objet

Dans les années 90 un bon bestiaire avec ses fiches détachables et sa mise en page épurée se devait d’être pratique. Celui de COF2 est clairement simple à transporter grâce à sa taille réduite, mais il est avant tout agréable à lire. Parce que oui, un bouquin c’est quand même vachement plus sympa à consulter et résistant qu’un gros classeur, ce qui a surement à voir avec la généralisation du format (et peut-être aussi la possibilité de vendre des cartes de créatures au prix fort chez WOtC et Paizo, allez savoir).

Question esthétique en tous cas le tome nous gâte. On passe rapidement sur la mise en page (j’en ait dit tout le bien que j’en pensais dans la chronique du livre de base) pour nous concentrer sur le trésor absolu que sont les illustrations. Irina Fidler a visiblement décidé que faire du beau n’était pas suffisant, préférant menacer notre système limbique d’exploser de bonheur dès la couverture et les treize artistes qui lui succèdent (comme Camille Défarge dont vous pouvez admirer le travail au cours de cet article) ont apparemment répondu tous en chœur « challenge accepté ». Même si vous n’êtes pas aussi clients du style fantasy occidental que ce pauvre rédacteur, je vous mets au défi de trouver une image en dessous d’un bon 9/10, y compris dans les entrées banales comme Pixie, fourmi géante, ou l’incroyablement dérangeant Doppelganger.

Cerise sur ce gâteau pour nerd, il y a l’idée géniale d’inclure des dessins au style griffonné rappelant des croquis naturalistes. On découvre ainsi au coin d’une entrée des détails anatomiques inattendus, ou des écorchés. Ne vous méprenez pas COF2 n’est pas la première gamme à proposer ce genre de truc, mais en limitant le gimmick au créatures communes du genre, les concepteurs renouvellent l’intérêt des vieux briscards cyniques comme moi tout en donnant un cadre narratif trop rare dans les bestiaires. On ne parcoure pas une liste d’animaux et de squelettes, on lit les réflexions d’un explorateur avec une voix et un point de vue. Quitte à prendre cette direction, on aimerait presque que l’auteur y aille à fond et ajoute une biographie fictive du narrateur, comme on peut le voir dans certains suppléments de Pathfinder.

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Bon, le plaisir de lecture et l’esthétique c’est bien, mais la fonction explicite d’un bestiaire c’est de produire une liste de pas beaux à massacrer, et ça passe d’abord par le texte.

Si on aborde l’écrit, il faut adresser aussi la différence majeure de COF2 avec ses deux grands frères américains. Le supplément de COF2 est petit comparé aux catalogues de D&D et PF2, et si vous voulez pas lire avec une loupe, ça implique beaucoup moins de place. Heureusement Laurent Bernasconi se plie plutôt bien à l’exercice. Chaque entrée va à l’essentiel, appuyant toujours plus le côté carnet d’explorateur, sans donner le sentiment de manquer de détails. Certains ennemis ont même droit à une « graine d’aventure » , une amorce mettant en valeur le monstre en question et comment l’utiliser de façon intéressante. Encore une fois on est pas sur un ajout criant d’originalité (surtout si vous lisez Shadowrun), mais COF2 nous rappelle à quel point l’idée se marie bien avec le concept d’un bestiaire. Tout d’un coup on a le visuel du monstre, sa description, ses statistiques et une piste pour le mettre en scène. Ces graines sont cependant trop rares. S’il est peut-être irréaliste de le demander pour chaque adversaire, j’adorerai en voir sur tous les grands classiques, y compris les plus insignifiants, que Bernasconi nous montre comment les tourner à sa sauce. Tout comme le gimmick des croquis, c’est ce type de décisions qui contrecarrent le côté souvent très impersonnel des bestiaires. On veut dialoguer avec l’auteur, on veut un échange au travers des pages !

On s’étend pas mal sur le texte, mais c’est surtout parce qu’une seule phrase suffit à complimenter la partie statistique du bouzin. Les chiffres tiennent en deux lignes, et les pouvoirs spéciaux ne gâchent pas un seul caractère. Là où un jeu plus complexe nous oblige à prendre une photo, reporter le bestiaire de COF2 sur un carnet prend quelques secondes. Un.e MJ confirmé.e ou avide de danger pour sa table trouvera par contre la plupart des stat-blocks un peu légers. Le jeu tend plus vers l’équilibrage nébuleux de D&D que les maths strictes d’un PF2 et donne clairement l’avantage aux héros, ce qui n’est pas nécessairement un défaut. Dans ce contexte les combats nécessitent souvent des adaptations à la volée de la part des MJ, mais la simplicité du système les rend bien plus simples à choisir et implémenter que dans D&D

Bon d’accord, j’ai un peu menti en disant que les compliments se limitaient à une phrase. Bernasconi & Co ont semble-t-il réalisé pourquoi D&D et PF2 se permettaient d’avoir des stat-blocks sans fin en grand format : ils ont des wikis. Les MJ de l’un ou l’autre n’ont même pas besoin de prendre de notes, conscients que le bestiaire et bien plus sont accessibles à tout instant depuis leurs téléphones. Le système de COF2 pour sa part propose un compromis franchement pas dégueu entre plaisir de lecture et utilisation concrète grâce au système et en dépit de support numérique. A voir s’ils maintiennent ce cap dans leurs futures publications, les bestiaires gagnant souvent en complexité à mesure qu’ils grandissent.

La réponse aux questions

En tentant de respecter les codes des grandes maisons tout en ajoutant ses propres traits, le bestiaire de COF2 questionne sur sa fonction, mais aussi celle de tous ses cousins. Si on se penche sur sa mission explicite de liste et d’aide de jeu, le livre compact et ses chiffres simples à retranscrire le rend bien plus pratique que ses contemporains, mais à des kilomètres du bon vieux classeur ou d’un wiki, même amateur.

Je pourrais m’arrêter là, mais le fait est que je n’ai jamais consommé les bestiaires de cette manière. Comme de nombreux « millenials », les bestiaires ne sont pas pour moi un outil mais une porte d’entrée, l’intersection idéale entre un pokédex, les magazines de dinosaures de mon enfance et la familiarité réconfortante de la fantasy occidentale qui m’a inoculé le virus rôliste il y a bientôt deux décennies. Les bestiaires ne sont plus des classeurs car ils forment un exercice de style à part entière nécessitant le même soin graphique et stylistique qu’un livre de base.

Bref, plutôt que de penser à l’outil objectivement passable, j’imagine ma filleule tomber sur ce bestiaire COF2 au hasard de ma bibliothèque, et si ses yeux s’élargissent page après page alors qu’elle imagine un millier d’aventures, tombant dans la marmite du jdR comme moi à sa âge.

De ce point de vue oui, COF2 nous propose un excellent bestiaire.