Dans les rayonnages de Jet de bibliothèque

Parler de jeu de rôle, ce n’est pas seulement aligner les systèmes et les univers : c’est raconter des trajectoires créatives, des histoires vécues, des jeux lu et parfois joués. Avec Jet de bibliothèque, la chaîne YouTube au ton posé mais passionné, le JdR est abordé comme un objet culturel à part entière, à la croisée de la lecture, de l’analyse et du plaisir ludique. À travers des vidéos fouillées — qu’il s’agisse d’histoire de gammes, de décryptages d’univers ou de scénarios — son créateur, Thomas, s’est imposé comme une voix singulière du paysage rôliste francophone. Nous avons voulu prendre le temps d’échanger avec lui, pour revenir sur la ligne éditoriale de la chaîne, ses choix, ses passions et ses projets à venir.

Le Fix : Bonjour, peux-tu te présenter en quelques mots pour ceux qui ne te connaissent pas encore, ainsi que pour ceux qui ne connaissent pas la chaîne « Jet de bibliothèque » ?

Thomas : Bonjour, je m’appelle Thomas, j’ai grandi et je suis revenu dans la riante cité universitaire de Rennes après plusieurs années à l’étranger. J’ai découvert le jeu de rôles avec l’édition « 5.5 » de l’Appel de Cthulhu puis dans le vénérable club local Enfer et contre Tout où j’ai croisé plusieurs fois Le Grümph et d’autres vénérables têtes pensantes de notre hobby.

Jet de Bibliothèque est essentiellement une chaîne YouTube où je reviens sur mes expériences de jeu de rôles en tant que maître de jeu. Comme disait le grand Warren Spector, j’estime qu’écouter quelqu’un raconter une partie de JdR est la chose la plus soporifique au monde donc j’essaye de rester « concret » en synthétisant le pitch du scénario joué, ce qui s’est bien passé, moins bien passé, les pièges du scénario, etc. Donner des outils aux autres maîtres de jeu.

Je créé également des aides de jeux liées aux campagnes que j’ai maîtrisé. Cette chaîne n’existe que grâce à l’intervention d’un habitué des forums de notre passion surnommé « Colonel Moutarde » qui m’a poussé à donner mes impressions sur la campagne impériale de Warhammer. Puis j’ai enchaîné par des « fiches lectures » des différents suppléments en ma possession, puis sur les PDF généreusement envoyés par les éditeurs ou sur mes coups de cœur.

Le Fix : Comment définirais-tu la ligne éditoriale de « Jet de bibliothèque » ou comment la présenterais-tu à quelqu’un qui ne la connaît pas ?

Thomas : J’ai roulé ma bosse dans un magazine de jeu vidéo en ligne pendant près de dix ans. Le site était peu connu mais avait formé des gens de chez Gamekult et jeuxvideo.com dans les années 2000 – 2010. Les jeux nous étaient gracieusement fournis par les éditeurs. Cela m’a permis de découvrir un peu un site « généraliste » et de comprendre ce que je ne voulais pas faire : interviewer des développeurs peu enclins à l’exercice, marcher sur des œufs avec les responsables presse des gros éditeurs, les NDA. Je tire mon chapeau au créateur du site car je n’aurais jamais eu la force de me livrer à ce numéro d’acrobate. Plus tard, j’ai écrit pour un site qui s’appelle Hardcore Gaming 101, orienté sur l’histoire du jeu vidéo et gros éditeur de livres du genre aux USA. J’ai trouvé ça beaucoup plus intéressant et motivant comme projet.

Je pars du principe que la vie serait bien terne sans passion donc l’essentiel de ma ligne éditoriale consiste à parler de jeux qui m’intéressent. En substance, je ne veux pas être une chaîne généraliste, ni une chaîne d’information. Ce qui me fait plaisir c’est d’avoir des gens qui visionnent ma chaîne pour savoir quel supplément vaut le coup, avoir un retour sur tel ou tel scénario, etc. Je me ferme aussi la porte aux actual play car j’ai la flemme d’enregistrer et de monter mes parties. Je ne pense pas que ça soit très intéressant à écouter. Évidemment, petit malin que je suis, je ne traite que de livres en anglais. Ça permet de rendre ma chaîne « unique » et ça limite les retours négatifs des éditeurs anglais non francophones qui pourraient être rebutés par ma franchise. 😉

Le Fix : La vraie question. Celle que tout le monde se pose : combien de temps tu mets pour choisir tes vignettes ?

Thomas : Le meilleur moment durant la création d’une vidéo ! C’est l’occasion de bien rigoler tandis que la vidéo compile. Vu que j’ai plus de soixante livres à traiter pour A à Géhenne par exemple, ça me laisse des heures de réflexion pour trouver des vignettes débiles. Pour les vidéos plus « sérieuses » comme Warhammer ou Delta Green, c’est souvent compliqué de trouver des vignettes « HD » mais je fais au mieux. Les éditeurs fournissent rarement de belles images haute résolution. Conseil : aller sur le site de l’éditeur et un petit coup de F12 aide beaucoup à trouver les images à la bonne taille.

Le Fix : On a l’impression que ta chaîne s’est particulièrement fait connaître grâce à la vidéo sur l’histoire Symbaroum. Est-ce que tu considères qu’il y a un avant et un après cette vidéo ? Cela t’a-t-il poussé à proposer plus souvent ce type de contenu, ou préfères-tu avancer au rythme de tes envies ?

Thomas : En fait, c’est la vidéo sur les « PNJ de la Campagne impériale » pour Warhammer qui a eu beaucoup d’échos. C’est la vidéo la plus vue et la plus partagée de toute ma chaîne. J’ai encore des internautes qui cherchent à accéder au document original. Grâce à la magie des logiciels propriétaires, personne ne pouvait plus y accéder. J’ai enfin réussi à générer une image haute résolution récemment ; c’est un peu la magie de Noël !

Mais j’ai pris un grand plaisir à essayer de rabibocher toute l’histoire de Symbaroum. Cela a été un gros travail et parfois une envie de s’arracher les cheveux ! Au moins, quand j’ai interviewé le créateur du jeu, j’avais plein de questions à lui poser. 🙂

Ces contenus sont intéressants pour les jeux à mystère où l’intrigue est révélée au fur et à mesure de la gamme. Évidemment, je dois aussi apprécier le jeu. Ces jeux ne sont pas si nombreux au final. Je le ferai peut être pour Coriolis The Great Dark.

Le Fix : Sur ta chaîne, tu abordes principalement des jeux anglais récents, mais il y a peu de jeux français. Est-ce un choix délibéré, une préférence ou simplement le fruit du hasard ?

Thomas : Le mépris des expats français envers la France. 😉

Blague à part, il y a de très beaux jeux de rôles français. J’ai de super souvenirs sur les Mille marches ou Bloodlust. Mais j’ai grandi avec des gammes comme le Monde des Ténèbres (surprise !) et ça me coûtait moins cher de les acheter en anglais. Si j’achète en français, c’est pour mes joueurs qui sont moins à l’aise avec la langue de Trump.

Le Fix : Tu achètes beaucoup de jeux de rôle, tu les lis, et si tu n’y joues pas, tu les revends. Tu te rends compte qu’avec ce comportement de beatnik tu te prives d’une partie de la communauté rôliste qui elle, achète des jeux sans forcément les lire et les conserve précieusement ?

Thomas : Encore une fois, j’ai vécu à droite à gauche pendant près de dix ans. A chaque fois, mettre sa vie dans des cartons offrait une nouvelle perspective sur ce qui est important à conserver. Je possédais pas mal de Warhammer et de Midnight dans les temps anciens. J’avais aussi engrangé une immense collection de jeux vidéo à cause de mon addiction aux vide-greniers. Quand j’ai tout vendu, ça a été un choc ! Promis, quand j’aurais une grosse maison, je conserverai tous mes jeux de rôles. Je tiens toutefois à préciser que j’ai racheté tout Warhammer V2 en français et tout Midnight et là j’ai compris ma douleur. 😉

Le Fix : « De A à GN » est une nouvelle série de vidéos dédiée au Monde des Ténèbres. Peux-tu nous présenter cette série qui te tient particulièrement à cœur ?

Thomas : Je suis un rôliste de la génération perdue. J’ai commencé à 13 ans en 2001 après el famoso « Bas les masques », l’arrivée de Magic, etc. J’ai surtout découvert le jeu de rôles via le jeu vidéo : Baldur’s Gate, Fallout (copie non-officielle de GURPS !) et… Vampire: The Masquerade – Redemption. C’est un jeu vidéo oublié et méprisé aujourd’hui mais qui pourtant avait plein de bonnes idées (le multijoueur avec maître de jeu trois ans avant Neverwinter Nights) et bénéficiait d’un gros appui marketing de la part de White Wolf. J’ai été enchanté par l’univers de Vampire et j’ai vite dévoré tout ce que j’ai pu trouver en VF au club et dans les magasins. La magie d’internet a fait le reste des années plus tard en « tombant » sur tous les suppléments que je n’avais pas lu avant.

De A à Géhenne était un projet de podcast qui me trottait dans la tête depuis deux ans. J’avais commencé à racheter pour trois francs, six sous la vieille gamme de Vampire en anglais (de la v1 à la v3 ou revised). J’ai finalement réussi à acquérir l’ensemble. Je voulais analyser dans le détail chaque livre et chaque supplément. Montrer comment cette gamme avait évolué en bien, en mal, etc. Comme beaucoup d’œuvres, c’est très facile de critiquer trente ans plus tard ses tares en pointant tout ce qui est stupide ou ridicule. Pourtant, c’est un jeu riche qui a tenté beaucoup, beaucoup de choses, ancré dans sa décennie. Le zeitgeist d’une certaine époque comme The Sandman, DOOM ou Nine Inch Nails dans d’autres arts.

Plus de soixante livres, cela fait beaucoup, beaucoup de grain à moudre. Je me suis finalement dit que puisque j’avais déjà un téléphone et une chaîne YouTube, autant rendre l’exercice visuel.

Le ton se veut informatif mais aussi irrévérencieux. Je suis le premier à écarquiller les yeux face à certaines « dingueries » ! A à Géhenne, c’est une once de nostalgie, un chouïa de critique mais surtout beaucoup de déconne, en toute affection bien sûr !

Le Fix : Tu évoques aussi l’idée de publier des scénarios, en accès libre ou dans une démarche amateur. Peux-tu nous en dire plus sur ces projets et où tu en es actuellement ?

Thomas : Oula, on rentre dans le vif du sujet ! J’ai bien deux projets de JDR que je voudrais éditer gratuitement.

Le premier s’appelle Final Fantasy Machinum. Il s’agit d’une campagne motorisée sous Dragonbane qui se présente comme un hommage à la série de jeux vidéo éponyme. Il y a trois actes (ou CDs comme sur PsOne) avec toutes les particularités et le champ lexical propres à la série. Vous retrouverez les jobs, les chocobos, les invocations, l’église forcément méchante, le royaume forcément gentil. L’univers est de ma propre conception, inspiré par la série évidement mais aussi par le jeu de rôles Mythic Russia et le jeu vidéo Metro Exodus. J’ai fini le premier jet, je vais faire jouer à ma table habituelle début 2026. Après cela : maquettage, édition et – j’espère – distribution au plus grand nombre. Ma grosse crainte c’est que ça n’intéresse finalement pas grand monde. Il y a beaucoup de linéarité, je ne suis pas un dieu des règles et il y a neuf persos avec leur propre historique, comme à la grande époque ! Enfin, ça pourrait toujours inspirer des gens.

Le second me tient énormément à cœur : Orpheus RE-Projected. Il s’agit d’un « fork » d’Orpheus, le dernier jeu du vieux Monde des Ténèbres. Le pitch initial était : « et si le gamin du Sixième Sens montait sa propre boite ? ». C’était un jeu avec beaucoup de secrets (tiens, tiens), contenu en six livres, qui voulait répliquer le format série TV. J’ai énormément d’amour pour ce jeu qui remet l’humanité au centre d’un monde souvent moqué pour son gros billisme et son côté foire aux monstres. La fin était magnifique.
Je voudrais changer de système en piquant des idées à CAIN, jeu indie par Tom Bloom qui simule les Jujutsu Kaisen et autres Chainsaw Man et surtout remettre à plat le déroulement de la campagne pour faire quelque chose plus simple à lire et à maîtriser. De plus, le jeu édité en 2003 résonne sur beaucoup d’aspects avec notre époque : les « tech bros » et le techno féodalisme, la perte d’empathie véhiculée par les extrêmes, les « faits alternatifs ». Ma grosse crainte c’est de me prendre un avis de cease & desist par Paradox Interactive qui possède le Loup Blanc. Onyx Path a dû arrêter tout son super travail sur le vieux Monde des Ténèbres.

J’en discutais avec les auteurs de The Old World: Grim & Perilous, une incroyable adaptation de Warhammer au système Genesys. Games Workshop est souvent vilipendé pour beaucoup de choses mais ils possèdent une ligne claire et propre pour les créations de fans. L’avenir dira ! En tout cas, j’ai au moins gagné le contact de Lucian Soulbarn, le créateur d’Orpheus.

Le Fix : Tu as récemment lancé un sondage pour savoir quelles grandes gammes aborder ensuite sur ta chaîne (Runequest, Age of Vikings, The Laundry, etc.). Quel est le verdict ? Quels jeux verrons-nous bientôt ?

Thomas : Pour être honnête, ça dépend beaucoup des éditeurs et de ce qu’ils mettent à disposition de la presse. Parfois, tu reçois quelque chose et parfois, ton e-mail reste lettre morte. Ironiquement, malgré mon désamour de la presse jeu vidéo, je suis devenu un média comme un autre. Si je suis prêt à sortir le chéquier pour certaines gammes comme Warhammer ou Symbaroum, la majorité des mes critiques reposent sur des copies presse mises à disposition par les éditeurs. Des fois, j’oublie que le jeu de rôles est un tout petit monde. Delta Green, c’est Rachel Ivey, la femme de Shane qui gère tout. Chaosium, ils ont une personne à plein temps pour le marketing, etc.

Petit exemple, Cubicle 7 a changé de responsable presse en interne et parfois on reçoit une copie presse en PDF… parfois pas. Idem pour Chaosium. Dans un monde idéal, j’essayerais de suivre les gammes Chaosium car je sais que les Runequest-istes fous m’attendent au coin du tournant et que la firme de Greg Stafford s’est réinventée en quelques années avec brio. Je continuerai tout ce qui touche à Warhammer chez Cubicle 7 et une majorité des sorties Free League aussi.

Chapeau bas à Free League d’ailleurs qui me fournit toujours des copies physiques, ce qui me met très mal à l’aise. C’est pour ça que je fais un tirage au sort pour donner ces jeux. 🙂

Le Fix : Enfin, quels sont tes projets pour « Jet de bibliothèque » en 2026 ?

Thomas : L’éléphant dans la pièce : Warhammer 5ème édition. Ça va faire couler beaucoup d’encre et n’étant pas un expert des règles, ça risque d’être rock & roll. A mon avis, l’éléphant accouchera d’une souris puisque c’est essentiellement une édition 4.5 prévue de longue date et vendue sous un autre nombre pour le 40e anniversaire du JdR. Ils auraient quand même pu nous faire une belle réimpression de la V1 comme Chaosium pour l’occasion. 🙂 Sinon, je suis quand même très curieux vis à vis de la campagne qu’ils préparent depuis deux ans. Elle sera accompagnée d’une boite d’initiation comme prologue pour faire chauffer la carte bleue.

Je suis tombé dans le piège des scénarios pour l’Appel de Cthulhu en japonais. On sort souvent la blague des tentacules pour expliquer le succès de Cthulhu au Japon mais il y a un très gros vivier de scénarios et de campagnes qui commencent à être traduits en anglais. J’aimerais faire quelques vidéos là dessus. Dans mes heures perdues, j’essaye de traduire une vieille campagne exclusive au Japon qui s’appelle l’Ange du crépuscule mais c’est un très très gros travail.

Sinon, je ferai une grosse série estivale sur Midnight, univers que j’adore malgré mon désamour de Donjons & Dragons et qui a été massacré en v5. Et aussi parler de ICON, le nouveau jeu par l’équipe de LANCER ou The Black Company chez Arc Dream Publishing.

Plus proche de ma maîtrise, je dois essayer de proposer des aides sur le dyptique God’s Teeth et God’s Hunt, une duologie de campagnes pour Delta Green très, très sombre mais exceptionnelle. Comme d’habitude, nos chers auteurs nous proposent de beaux morceaux de bravoure mais la mise en page et l’indexation… ce n’est pas trop leur fort.
Bref, j’essaye de ne pas être trop ambitieux en 2026. Il n’y a pas que le jeu de rôles dans la vie. 🙂

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2 pensées sur “Dans les rayonnages de Jet de bibliothèque”

  • 23 janvier 2026 à 15:23
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    Merci beaucoup pour cet entretien complet et bien mené!

    Je ne connaissais pas « Jet de Bibliothèque » ; je viens de m’y inscrire avec gourmandise. Grâce à vous.

  • 23 janvier 2026 à 21:59
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    Oui, on est d’accord. La chaine gagne à être connue 🙂
    Merci beaucoup pour ce retour et cet abonnement. Et de notre coté, c’est toujours appréciable de savoir que notre travail est utile 🙂

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