Don Jonstown

Aujourd’hui, on fait un petit pas de côté. Pas de foulancement (même si ce n’est pas tout à fait hors-sujet de rappeler que celui pour le suivi de Runequest est encore en cours ici : https://www.gameontabletop.com/cf5681/runequest-3-nouveaux-supplements.html ) . Pas même d’éditeur, en fait. On va se consacrer à ce qui est tout un pan du passionnant foisonnant de notre loisir : le do it yourself. Tu as envie d’écrire un supplément pour Runequest mais tu n’as pas le numéro de téléphone du boss de Chaosium ? Pas de problème : tu peux le publier dans le Jonstown Compendium. Pour se faire une meilleure idée du projet, on va laisser la parole à un de nos parrains en la matière Bronze Age, auteur d’un supplément intitulé Terre Rouge et que vous trouverez donc ici sur le JC : https://www.drivethrurpg.com/fr/product/582564/french-terre-rouge-jeunesse-1596-1602?src=hottest_filtered

 

1. Attends, laisse-moi deviner : toi, tu es un gros fan de Runequest, pas vrai ?

Alors oui et pour autant je ne suis pas un grognard.

RuneQuest est un jeu que j’ai découvert il y a sept ans à peu près, et qui m’a immédiatement paru remarquable. Il m’a suffit de créer ma fiche de perso (j’étais joueur, à l’époque) et d’entamer une première partie (qu’on n’a jamais terminée, mais c’est une autre histoire) pour que l’évidence s’impose à moi : le monde de Glorantha est incroyablement profond. Je l’ai su immédiatement et pourtant j’étais loin de savoir à quel point. Et par profond, je ne veux pas dire qu’il est touffu ou détaillé ou complexe (encore qu’il soit tout ça), je ne parle pas non plus de la quantité de bouquins et le nombre de pages, quoique très impressionnant. Non, la profondeur vient de la façon dont son univers a été conçu, et évidemment du recours systématique aux mythes.

Et je vais m’arrêter là.

Donc bref oui tu as vu juste, je suis un fan.

2. Et donc ? Comment on passe de MJ à auteur sur un tel jeu ?

J’arrivais au bout d’une campagne de trois ans, l’excellente Eleven Lights d’Ian Cooper (que je recommande chaudement au passage). On avait bien bourlingué, avec mon lot de digressions et de détours, mais on était restés essentiellement en Sartar. Il fallait changer d’air.

J’avais commencé à lorgner vers Prax et pour une raison obscure, ça ne prenait pas. Je n’arrivais pas à trouver un coin qui m’inspirait autant que ce qu’on venait de vivre pendant trois ans, et qui soit suffisamment fourni (dans la gamme officielle ou sur le Jonstown Compendium) pour reconstruire une campagne de même intensité et de même longueur.

Et puis je me suis souvenu d’un moment précis de notre table : le groupe était descendu jusqu’à Whitewall puis un peu plus au sud. De là, les personnages avaient aperçu l’immense Plateau des Ombres, entendu parler de … la Mer, et encore plus loin de cette ville bouillonnante appelée Nochet. Bien sûr, pour des Cinsina habitués aux forêts et aux montagnes autour de Boldhome, la mer restait un concept un peu abstrait. Mais à cet instant-là, j’avais vraiment eu envie d’aller y jouer avec eux.

Donc c’est arrivé d’un coup. Je n’avais pas particulièrement l’intention d’écrire, encore moins un livre. Un matin, je me suis retrouvé à démarrer mon premier texte : c’était une évidence. Je voulais une campagne à Nochet et dans le Pays Saint, je voulais aller voir la mer et tout le reste.

3. C’est pas un peu intimidant quand même de se lancer sur Glorantha avec la masse de tout ce qui a déjà été publié durant toutes ces années ? Tu dois avoir peur de faire un impair tout le temps, non ?

En vrai, j’avais très peu écrit pendant des années de jeu dans Glorantha : le setting est tellement dense qu’il suffit de se baisser pour ramasser une idée et en faire une session. Et puis, soyons honnêtes, oui j’étais un peu tétanisé à l’idée d’écrire dans cet univers-là. Les réputations de Greg, Jeff, Ian, Harald, Andrew, ça impressionne. Il fallait un certain culot pour oser leur emboîter le pas. Mais visiblement j’avais accumulé plein de choses en moi, et tout est sorti. Au début, j’avais peur de manquer de matière, mais l’ouvrage fait finalement presque 220 pages bien remplies. De quoi tenir une table un moment.

Quant à la peur de commettre une erreur, oui elle était bien présente tout au long de mon travail. J’ai procédé à de nombreuses relectures (épuisantes) et des vérifications sur le lore et c’était vraiment la phase la plus difficile parce que la correction d’une erreur peut en entraîner d’autres, sans parler de la difficulté à démêler des versions parfois contradictoires dans les sources officielles. Mais je me dis que c’est avant tout un recueil d’aventures, pas de contexte ou de lore, et que si des erreurs persistent elles n’empêchent pas d’apprécier l’action, le rythme et le ton de la campagne, j’en suis persuadé.

4. Tu as essayé de proposer ton ouvrage à Chaosium voire au Studio Deadcrows (qui a en effet publié du matériel de création francophone dans sa gamme actuelle) pour être publié via les canaux officiels ?

Un joueur m’a posé la même question. Mais non je n’ai contacté personne, je voulais aller jusqu’au bout et produire un objet que je maîtrisais complètement, du choix du thème, à l’écriture, la mise en page, les illustrations, la publication, pour moi le JC c’était l’évidence. Il a fallu que j’apprenne plein de choses mais je voulais me prouver que je pouvais concevoir un vrai produit, et tant que ce n’était pas fait je ne me voyais pas aller toquer à la porte d’un studio pour vanter mes mérites. Cela dit je les salue et, s’ils nous lisent et qu’ils trouvent un intérêt dans ce que j’ai produit, je serais ravi de parler avec eux !

5.  Tiens, d’ailleurs, puisque tu es là : tu en penses quoi de cette nouvelle édition de RQ et de sa VF ?

J’ai commencé par HeroQuest Glorantha (maintenant QuestWorlds), puis je suis passé directement à RQG. Je n’ai pas connu RQ2 de l’intérieur, par exemple, même si j’en ai une assez bonne idée maintenant.

Du coup je ne vais pas faire de comparatif détaillé, mais je peux dire que RQG fait très bien son boulot d’intégrer le système avec le lore, tout en étant inutilement compliqué quand on utilise certains sous-systèmes (sorcellerie, chamanisme…). Je suis plutôt content, du coup, que Chaosium ait récemment décidé de pousser une nouvelle version allégée des règles RQG plutôt que de repartir sur un nouveau système. L’approche me paraît bonne : quelques simplifications, et surtout présenter à part les parties moins prioritaires qui alourdissent énormément l’ensemble.

Quant à la VF, je n’ai rien à dire sinon qu’elle est nickel et que le boulot de traduction est énorme. Je le vois d’autant plus que je n’ai pas traduit absolument tous les noms propres en français parce que, précisément, c’est un métier et que ça requiert un talent particulier (je rassure tout le monde : s’il y a quelques anglicismes dans mon livre ils sont limités et ils ne dérouteront personne, d’autant qu’ils facilitent la lecture des cartes de l’atlas officiel du JC qui est, lui, en anglais).

6. Comment on fait pour publier sur le Jonstown Compendium ? Il y a un tri effectué en amont ou tout le monde peut balancer ses trucs ?

C’est très facile parce que, précisément, il n’y a pas de tri en amont ou ce genre de chose. Il suffit de suivre quelques règles simples (le logo, quelques mentions légales) et bien entendu il faut respecter les autres auteurs du JC et des ouvrages officiels, comme ne pas recopier des passages originaux sans demander la permission ou créditer l’auteur, par exemple. Mais en dehors de cela il n’y a aucun comité de lecture et Your Glorantha Will Vary, on peut se montrer aussi imaginatif qu’on veut.

7. Mais, pour un francophone, il y a sans doute un problème de visibilité dans cet univers très anglo-saxon, non ?

Comme dit le proverbe : « Je ne l’ai pas fait parce que c’était facile, mais parce que je pensais que ça serait facile ! »

Je plaisante mais effectivement le JC en français c’est un marché de niche, il n’y a que quelques ouvrages disponibles et il est difficile de se comparer aux grosses pointures anglo-saxonnes. Mais c’est ma pierre à l’édifice de RQ en français, voilà tout !

8. Je suis MJ à RQ. De quoi ai-je besoin comme ouvrages pour pouvoir sereinement proposer ta campagne à mes joueurs ?

Il faut idéalement le Livre Rouge de la Magie (sinon certains PNJ auront un peu moins de sorts, voilà tout) et le Bestiaire pour être parfaitement à l’aise. J’ai aussi mentionné trois livres dans les recommandations mais un seul est vraiment important : Nochet Queen of Cities de Harald Smith, qui décrit la ville dans ses moindres détails. Même si la campagne dépasse largement le cadre de Nochet, c’est le lieu de départ et un point de retour récurrent, le MJ ne doit pas hésiter à lui donner de la profondeur.

Au-delà de ça, la campagne est adaptée à un groupe de joueurs débutants, voire même à un MJ qui a simplement une petite expérience de RuneQuest. Des éléments de lore sont distillés dans chaque scénario (la région et l’époque sont peu connues, il le fallait de toute façon) et l’approche est progressive, le premier scénario est d’ailleurs un initiation de passage à l’âge adulte pour des personnages jeunes qui vont découvrir le monde. Donc pas de panique, la campagne est très abordable sans avoir à potasser des montagnes de lore.

9. Eh, entre nous, pour du semi-officiel en PDF comme ça, on s’embête pas pour les illustrations avec un petit coup d’IA générative, non ?

Malheur, c’est interdit par le JC !

Non, j’ai travaillé avec un illustrateur, David Boudon (je le salue au passage), qui a fait un boulot remarquable. Il est entré dans l’univers de Glorantha étonnamment vite et a produit (entre autres) de belles illustrations pleine page, notamment la couverture et deux belles cartes de la Cité Cliquetante et du Plateau des Ombres. Ça ajoute une touche et une personnalité au livre qu’on n’a certainement pas avec l’IA.

10. Ah bon, bah, chapeau alors. Tu as d’autres projets du même genre dans tes cartons ?

Alors oui, parce que la campagne est prévue sur plusieurs tomes. Le deuxième livre n’est qu’à l’état d’ébauche et j’avoue que j’ai besoin de souffler un peu après la publication du premier (les phases finales, les relectures et les playtests demandent pas mal d’énergie). J’en profite pour regarder l’accueil que le public va réserver au premier tome, un succès me boostera pour la suite. Et au-delà de ça j’ai une autre idée en tête, une mini-campagne mais du côté des Lunars, avec un ton complètement différent, qui tire presque sur l’humoristique ou le sarcastique. On verra !

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