En Français, Cthulhu s’écrit Cthulhu

L’Appel de Cthulhu, c’est bien connu, ça fait voyager. De Providence au Caire, d’Arkham au Plateau de Leng, ça en fait des miles et des km.

Et comme le monde est vaste, on en oublie parfois des provinces reculées, telles que la France. Notre belle contrée n’a plus fait l’honneur des suppléments destinés au Grand Ancien des jeux d’horreur depuis, pfiouu … la boîte Descartes de 1988. Et c’est forcément dommage, car la France des années 1920 et des années 1930 offre un cadre très singulier. A la fois sûre de sa Force mais divisée comme jamais, effervescente et angoissée, cosmopolite mais provinciale, la France des Années Folles est fort différente du pays des Ford-T.

Boite Les Années Folles de Jeux Descartes, 1988
Souvenirs … Souvenirs

Alors, quand mes forums ont commencé à bruisser de la parution d’un supplément de la collection Miskatonic Depository consacré à la France des années 1920, qui plus est dans la langue de Tristan Lhomme, j’ai bondi sur le seuil tel Tsathoggua. J’ai non seulement été regarder sur Drivethru de quoi il était question mais suis rentré en contact avec Fabrice Bouchet, auteur de ce supplément massif et très complet (300 pages) nommé France Occulte mais également d’un guide de Saint-Etienne et de deux scénarios foréziens pour accompagner ce voyage dans la France des années 1920. On laisse donc la parole à Fabrice Bouchet, qui, tel Maurice Chevalier ou Carte de Séjour, a ressuscité notre Douce France.

Salut, nous, c’est le Fix, on aime les robe-fuseau et les marcel, et toi t’es qui ?

Je suis historien de formation, je travaille dans l’enseignement, je suis rôliste depuis la fin des années 1980 et depuis peu auteur indépendant sous le label Miskatonic Repository de Chaosium.

J’ai joué à des tas de JdR au fil des années, avec aussi une grosse période Warhammer 40K (le jeu de figurines), et des périodes de pause avec le jeu de rôle, comme beaucoup. J’ai démarré le hobby par L’Appel de Cthulhu, avec une prédilection assez nette pour les contextes historiques. Après, je suis aussi très client des univers complètement fictionnels ou dystopiques, comme Cyberpunk.

Et puis je suis un peu obsessionnel : quand un sujet m’intéresse, j’ai tendance à creuser jusqu’à atteindre le pétrole (ou le magma, ça dépend de la profondeur).

Tu as publié cet été sur DriveThru France Occulte. C’est un guide de 300 pages sur la France des Années 20. Pourquoi ? Tu ne trouvais plus la boîte de Descartes dans tes étagères ?

J’ai fait l’erreur de la prêter, et je ne l’ai jamais revue. Il ne m’en reste que le livret de scénarios, qui n’est pas vraiment la meilleure partie de la boîte. De ce que j’en sais, elle est partie en fumée dans un incendie… Histoire vraie. Comme quoi, il ne faut jamais rien prêter !

Il y a deux raisons principales qui m’ont lancé dans ce projet. La première, c’est l’absence de contenu pour la France. Le supplément Les Années Folles se focalise uniquement sur Paris, avec un contenu qui n’est pas toujours très exploitable en jeu selon les critères actuels. Il avait été édité pour la première édition de l’AdC et il faut bien avouer qu’il accuse un peu son âge maintenant, même si cela reste l’un des meilleurs suppléments toutes éditions confondues.

Sans Détour était probablement l’éditeur qui aurait pu combler ce vide en rééditant et enrichissant la boîte de 1988, mais ils ne l’ont jamais fait et on sait comment l’histoire a fini, avec leurs déboires judiciaires. Edge, qui a depuis pris le relais pour l’AdC, semble de bonne volonté, mais pour le moment la production de contenu officiel en France est absente. Bref, au niveau des éditeurs, c’est pas le Pérou (ceux qui ont joué les Masques auront la réf).

La seconde raison, et c’est finalement la plus importante, c’est que j’en avais envie. J’avais des idées en tête depuis des décennies et l’envie de les concrétiser. 40 ans de jeux de rôle, cela laisse le temps d’accumuler quelques projets en attente. Déjà dans les années 90, j’avais planché sur des scénarios se déroulant en France.

Couverture de France Occulte, un supplément de Fabrice Bouchet pour l'Appel de Cthulhu v7 consacré à la France des années 1920
Les Années folles ne l’ont jamais autant été …

Le professeur d’histoire que je suis admire le considérable travail de documentation qui a dû t’être nécessaire. Quelle a été ta méthode et combien de temps cela représente-t-il ?

J’ai également une formation d’historien, donc la méthodologie pour rechercher de la documentation m’est venue assez naturellement. Au fil des années, j’ai accumulé des ouvrages et diverses sources d’information sur la France de cette époque. La littérature historique est abondante, notamment du côté des thèses universitaires. Les Années Folles fascinent, ce n’est pourtant qu’une période de dix ans. Dans la masse de bouquins, tout n’est pas toujours très intéressant à lire, mais on peut piocher ici et là des éléments utiles en termes de jeu.

J’ai exploité des sources directement liées à la vie quotidienne : les guides Michelin, les catalogues Manufrance, les annuaires, les revues des sociétés historiques… Beaucoup sont aujourd’hui disponibles sur Internet, mais les archives physiques restent également une mine extraordinaire. Tout n’est pas sur le net, loin de là.

Une de mes grandes sources d’inspiration est Le Petit Journal. J’ai la chance de pouvoir consulter la totalité des parutions physiques publiées entre 1890 et 1934, issues de la collection de mon père. Il possède aussi des exemplaires du journal L’Illustration qui, comme son nom l’indique, était l’un des premiers journaux avec de nombreuses photos. C’est une véritable plongée dans un autre univers, avec la vision du monde proposée par la presse à grand tirage de l’époque. On y trouve énormément d’informations sur les événements, les faits divers, les préoccupations quotidiennes, les mentalités… Et puis il y a le toucher et l’odeur de ces vieux journaux. C’est une expérience en soi !

Pour le temps passé, je serais bien incapable de te donner un chiffre précis. Il y a le temps consacré spécifiquement à France Occulte, mais aussi tout le travail accumulé depuis des années. Cela représente des milliers d’heures, je n’en ai aucune idée. Faudrait demander à Yog-Sothoth… Euh non, oublie ça.

Tu as fait une large place aux colonies dans France Occulte. Sachant que les années 20 et 30 voient la France exalter son œuvre colonisatrice comme jamais, s’agissait-il pour toi de rendre compte de cette réalité historique ou bien d’apporter un contenu ludique finalement peu exploré dans la gamme de l’AdC ?

Il me semblait indispensable d’aborder le sujet de l’empire colonial, puisque la France des années 1920, c’est une autre dimension, une autre France en quelque sorte. C’est un sujet polémique depuis des décennies, on entend tout et n’importe quoi, et surtout n’importe quoi en fait. D’ailleurs, le supplément Les Années Folles n’aborde absolument pas les colonies, soit par tabou, soit par indifférence ou raison éditoriale, et probablement un peu de tout ça. Du coup, on n’avait strictement rien pour l’AdC, hormis peut-être le guide de Marrakech publié chez Sans Détour, mais qui date lui aussi. C’est un grand vide ludique à mon avis, il y a beaucoup de possibilités avec ce sujet, et je pense aussi aux joueuses et joueurs liés par leurs origines aux régions concernées.

En histoire, il faut remettre les choses dans leur contexte et ne pas tomber dans l’erreur de juger les faits, sinon on fait de la politique et plus de l’histoire. Pourquoi pas, mais dans le cas du jeu de rôle sur fond historique, il faut essayer de rester neutre. En réalité, le Français de tous les jours des années 1920, globalement, se désintéressait du sujet. Les expositions qui ont eu lieu à Paris et Marseille avaient justement pour but d’inciter à s’installer dans les colonies, avec un succès plus que modeste. Peu de Français sont allés vivre dans l’empire, éparpillé aux quatre coins du monde, à une époque où la vie était globalement bien plus dure.

Cette succession d’annexions, c’est la volonté d’élites dirigeantes successives et des cercles de pouvoir gravitant autour, visant des intérêts financiers ou stratégiques, et drapée d’une vision paternaliste qui n’est pas propre à la France de l’époque. Et la rivalité avec les nations voisines fut un leitmotiv puissant, chacun voulant sa part du gâteau, si l’on peut dire. L’exemple de l’Espagne embourbée dans la guerre du Rif, qui est l’une des causes de la guerre civile espagnole en 1936, est révélateur de l’ambiance européenne de l’époque. Je trouve que ça ouvre la porte à des idées d’intrigues intéressantes, voire carrément pulp pour le coup.

J’ai essayé d’être synthétique sur le sujet, qui est particulièrement complexe quand on s’y plonge sérieusement. France Occulte est un supplément de jeu de rôle, pas une thèse d’histoire. Et comme tu le soulignes, même dans les parutions officielles, c’est un contexte peu exploré dans L’Appel de Cthulhu. Si l’on prend par exemple Les Masques de Nyarlathotep, on ne peut pas vraiment dire que la campagne s’attarde sur le fonctionnement du dominion britannique au Kenya. Or ce sont justement ces contextes historiques qui peuvent donner des situations de jeu très différentes.

J’ai particulièrement apprécié qu’outre son exhaustivité, France Occulte recherche la jouabilité à travers de nombreux conseils et la conversion aux mécaniques de l’AdC des créatures et des professions. J’imagine que tu as donc beaucoup maîtrisé dans ce contexte. Je me trompe ?

J’ai beaucoup de mal avec les suppléments qui sont passionnants à lire mais qui, une fois refermés, ne donnent aucune idée de ce qu’on peut concrètement en faire autour d’une table. La documentation historique est importante, mais elle doit servir le jeu. C’est un peu le reproche que je fais à de nombreux suppléments publiés pour l’AdC dans le passé, et pour d’autres jeux d’ailleurs, même dans des univers totalement imaginaires. On a parfois l’impression que les auteurs n’ont tout simplement pas pensé à faire du jeu de rôle.

Pour France Occulte, je me suis donc demandé en permanence : « Très bien, mais qu’est-ce que le Gardien va pouvoir faire de cette information ? » Cela explique les encarts destinés au Gardien qui accompagnent les différents thèmes abordés, ainsi que les nouvelles professions, les créatures, les organisations ou encore les nombreuses pistes de scénarios. J’en ai vraiment mis de partout, notamment pour les lieux notables dans Paris, en plus des 140 synopsis de scénarios. J’ai essayé de garder à l’esprit ce leitmotiv : lier la France mystérieuse avec le Mythe étendu.

Il y a aussi un côté assez amusant dans le fait de transformer une information historique en élément de jeu. On part d’un fait réel, d’une légende ou d’un lieu au background potentiellement « Mythe » et on se demande comment cela peut devenir une enquête ou une situation problématique pour les investigateurs. Par exemple, l’affaire Glozel est du pain béni dans un contexte lovecraftien.

Évoquons également une autre série de suppléments. Tu as en effet publié au printemps un Guide de Saint-Étienne ainsi que deux modules se déroulant dans le département de la Loire. D’où vient l’idée de cette trilogie ligérienne et comment s’articule-t-elle avec France Occulte ?

C’est assez simple : je réside dans la région. Le Forez et les environs sont des territoires particulièrement riches en légendes et en mystères. Par exemple, la concentration de menhirs et de dolmens y est étonnamment importante, comparable à celle de la Bretagne, mais sur un territoire beaucoup plus réduit. Il semblerait qu’on ait même une sorte de Carnac local, enfoui sous la végétation, que nos frileux « spécialistes » académiques n’étudient pas…

Je n’ai abordé que quelques-unes des légendes locales dans mon guide stéphanois. Certaines sont historiques, d’autres ont été largement transformées par le temps, et certaines sont purement inventées. Je laisse aux lecteurs le soin de faire la part des choses.

Les deux scénarios reprennent chacun un particularisme local. Le premier s’intéresse aux eaux minérales, qui sont nombreuses dans la région, dont une très célèbre commençant par un B et finissant par un T. L’autre s’appuie sur les momies de l’abbatiale de Saint-Bonnet, une curiosité locale que je trouvais particulièrement intéressante à exploiter pour L’Appel de Cthulhu. La fascination pour le morbide est un sujet assez intemporel, après tout.

J’aime également beaucoup l’idée de faire jouer le contraste entre la ville industrielle de Saint-Étienne, véritable « Manchester française » de l’époque, et son environnement immédiat encore très rural, marqué par un passé médiéval particulièrement présent. On peut passer assez rapidement d’un monde industriel, ouvrier et profondément moderne pour son époque à des paysages et des villages qui semblent appartenir à un autre siècle.

C’est finalement une version à petite échelle de ce que je voulais faire avec France Occulte : montrer une France beaucoup plus diverse que la seule image de Paris et des Années folles, et son côté un peu caricatural. Paris sans la France, c’est comme manger du fromage sans pain : il manque quelque chose.

Couverture de "Reconnue d'Utilité Publique", un scénario forrézien pour France Occulte de Fabrice Bouchet.
Les eaux minérales, une obsession de l’époque.

Tu publies en indépendant, sous le label Miskatonic Repository. À quel point travailler en solo est un choix pour toi ?

L’Appel de Cthulhu est sous la licence Chaosium, c’est donc un choix imposé. Miskatonic Repository permet justement aux auteurs indés de partager leurs créations. Être indépendant permet une liberté éditoriale absolument totale. Si j’ai envie de consacrer un guide à la France ésotérique, je n’ai pas besoin de convaincre un éditeur que le sujet est commercialement pertinent, et puis je peux prendre la direction qui me plaît. Après, s’ils ont envie de collaborer, je suis ouvert aux propositions.

En revanche, être indépendant signifie aussi tout faire soi-même, et parfois se demander pourquoi on s’est infligé tout ça. Mais cette liberté, c’est un vrai plus. Je peux travailler sur les sujets qui m’intéressent, à mon rythme, sans devoir les faire entrer dans une ligne éditoriale ou dans un format préétabli. J’ai plein d’idées, pas uniquement pour la période des années 1920, et d’ailleurs pas que pour l’AdC. C’est un autre paradigme que l’édition classique, qui a d’autres contraintes dont je suis affranchi.

Tu réalises toi-même la mise en page et les illustrations de tes suppléments. On sait que non seulement c’est le lot de la plupart des auteurs indés et beaucoup nous disent que ce n’est pas leur partie préférée du boulot (en particulier la mise en page). Est-ce qu’illustrer et formater tes créations reste un plaisir pour toi ?

Bien sûr, c’est un plaisir de poser ses idées et de leur donner vie, que ce soit en texte ou en dessin. Bien souvent, l’idée de départ ne se reflète pas dans le résultat final, c’est ainsi qu’il faut procéder à mon avis : se laisser guider par son intuition plutôt que de vouloir absolument coller à l’idée de départ. Certaines illustrations de mes suppléments datent de plusieurs années, je les ai retravaillées pour l’occasion. J’ai également fait de nombreuses recherches d’éléments graphiques de l’époque, par exemple les affiches publicitaires des compagnies ferroviaires qui, je trouve, illustrent bien ce style graphique propre aux années 20.

La mise en page, c’est évidemment une part extrêmement chronophage du travail, et parfois on s’arrache les cheveux quand les paragraphes ne veulent pas se poser au bon endroit. C’est le jeu. La satisfaction vient lorsque l’on arrive à produire quelque chose qui tient la route selon les critères qu’on s’était fixés, même si ce n’est jamais parfait. C’est l’intérêt du format PDF aussi : je peux mettre à jour mes travaux. Si demain j’ai envie de refaire complètement la charte graphique, rien ne m’en empêche.

Que peut-on te souhaiter en tant qu’auteur rôliste ? Plus de ventes ou de l’inspiration pour continuer à écrire les suppléments que tu voudrais voir publier ?

Les ventes, ce serait bien, ne serait-ce que pour débloquer l’impression à la demande. DriveThruRPG demande de vendre 251 exemplaires avant d’ouvrir un accès à l’impression. C’est mon objectif, égoïstement juste pour moi : j’aimerais pouvoir tenir entre mes mains mes propres bouquins !

Je ne pose pas la question de l’inspiration. J’ai tellement d’idées d’aventures que je ne pourrais jamais tout mettre en œuvre dans cette vie. Faudrait que les Grands Anciens me fassent une rallonge, disons deux cents ans de plus, ça serait chouette.

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Pour aller plus loin:

La page de Fabrice sur drivethru

Retrouvez France Occulte (Guide de campagne – 300 pages, 21,90 €), Le Guide de Saint-Etienne (Guide régional – 44 pages, 8,66 €), Reconnue d’Utilité Publique (scénario – 36 pages – 6,88 €) et Le Sceau Brisé (scénario – 48 pages – 6,88 €) en un bundle unique  (36,40 €)

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