Haut les lacs ! [chronique suppléments Laelith]
Avec ses 256 pages, ce nouveau supplément consacré aux provinces du Haut-Lac se présente comme une extension ambitieuse de Laelith (Black Book Editions), jouable avec les systèmes Chroniques Oubliées Fantasy et de Rôle’n Play. L’ouvrage adopte une mise en page claire, en format A4, agréable à parcourir. Mais au-delà de l’objet, qu’apporte réellement ce supplément à la table de jeu ?

Des provinces aux identités affirmées, mais inégalement exploitées
La première partie de l’ouvrage décrit les six régions qui gravitent autour de Laelith, auxquelles s’ajoutent les Terres Sauvages. Chaque province bénéficie d’une présentation d’une dizaine de pages, complétée par des marges riches en anecdotes, proverbes, extraits de lois, légendes ou poèmes. Ces fragments apportent une véritable crédibilité et un charme indéniable ; ils donnent envie d’en savoir plus.
On découvre ainsi des territoires variés :
- Azilian, province commerçante où les araignées domestiquées produisent un fil unique, à la fois textile et matériau architectural.
- Kaoca, royaume des gnomes, où le rire est obligatoire et où le chocolat, denrée aussi précieuse que dangereuse, devient le cœur d’intrigues dignes d’un trafic clandestin.
- Le Grand-Duché d’Agramor, bastion de chevaliers au zèle parfois aveugle, où les thèmes sensibles de racisme et de machisme sont omniprésents.
- Olizya, société matriarcale florissante où artisanat et pouvoir féminin dominent.
- La Fédération des comtés d’Egonzasthan, territoire fragmenté et religieux, où plane le mystère des Huvaliniens et de leur palais volant.
- Les Jardins de Jadhys, peuplés par les Spons, créatures mi-bois mi-chair, marchands redoutables mais dénués de créativité artistique.

Ces descriptions posent les bases de provinces distinctes, chacune avec ses spécificités. Toutefois, la présentation reste trop sommaire : peu de secrets, peu de relations développées entre voisins, peu de pistes immédiatement exploitables par le meneur. Ce qui manque, ce sont ces éléments concrets – PNJ marquants, décors illustrés qui auraient donné davantage de couleur et de profondeur à ces provinces.
Les secrets et les Terres Inexplorées
La seconde partie, réservée au meneur, développe les secrets de chaque province. Plus que de véritables révélations, ce sont surtout des amorces d’aventures. Là encore, le contenu manque parfois de matière : pas de bestiaire spécifique, de tables d’événements ou de rencontres aléatoires spécifiques à chaque région.
En revanche, la section consacrée aux Terres Inexplorées relève le niveau. On y trouve enfin de vrais mystères et de quoi titiller l’imagination du meneur comme des joueurs. Pour ma part, c’est cette partie qui suscite le plus l’envie de jouer.
Une campagne ambitieuse et variée
La moitié de l’ouvrage est consacrée à une campagne de sept scénarios (plus un prologue), destinée à des personnages de niveau 4. Les PJ y incarnent d’abord de simples mercenaires intégrés à une délégation diplomatique envoyée par le roi-dieu. Leur rôle évoluera progressivement jusqu’à peser sur des décisions diplomatiques et géopolitiques majeures, avec des répercussions directes sur l’avenir de la région.
Chaque scénario correspond à une province et propose, en plus du fil rouge (peu présent dans les premiers scénarios), des intrigues annexes adaptées au ton local : diplomatie, enquête, exploration, combats épiques ou improvisation dans un cadre « bac à sable ». La variété est réelle et les enjeux montent crescendo jusqu’à une conclusion aux répercussions irréversibles.
L’écriture, très littéraire, rend la lecture plaisante mais complique parfois le travail du meneur : l’information n’est pas toujours disponible au moment où elle serait nécessaire en jeu. La préparation demandera donc un effort supplémentaire. Côté illustration, si la première partie est avare en visuels, la campagne compense avec des plans bienvenus pour les lieux importants.

Première conclusion
Ce supplément se présente davantage comme une campagne scénarisée que comme un guide détaillé des provinces. La description initiale des régions manque de profondeur et de véritables outils pratiques pour le meneur. En revanche, la campagne, riche et variée, offre une grande aventure où les personnages deviendront acteurs majeurs du destin du Haut-Lac et de Laelith.
Un ouvrage donc inégal : frustrant pour ceux qui espéraient un atlas développé, mais incontournable pour ceux qui cherchent une campagne ambitieuse et aux enjeux épiques.
Les Gardiens Silencieux, une campagne pour Laelith
La souscription ne s’est pas arrêtée là pour enrichir l’univers de la Cité Sainte en proposant une nouvelle campagne signée Alexis Flamant : Les Gardiens Silencieux. Cette dernière nous emmène au cœur de Laelith et de ses mystères, en mettant en avant les Lithos, ces figures sacrées et redoutées qui protègent la ville. Un supplément riche en contenu, pensé pour donner au meneur tout ce dont il a besoin pour embarquer ses joueurs dans une intrigue riche en événements et en conséquences.

Une campagne qui démarre fort
Contrairement à la précédente campagne, qui proposait aux PJ de parcourir les provinces du Haut-Lac dans une succession de scénarios exploratoires, Les Gardiens Silencieux concentre l’action autour de Laelith et de ses abords. Certes, les héros quitteront la Cité Sainte pour rejoindre la Divine Écluse ou certaines îles, mais les provinces périphériques sont ici à peine esquissées. L’essentiel de l’intrigue se joue à Laelith, et surtout sur son avenir.
Dès le premier scénario, les PJ embarquent sur L’Impertinent, un navire en route vers la province d’Aziliane. Ils y accompagnent l’architecte Harmond, chargé d’inspecter un barrage douteux. La raisons de leur présence pour cette expédition sont multiples : proches de l’architecte, mécènes, marins ou simples passagers – des accroches bien pensées qui facilitent la création de personnages au niveau 1. Rapidement, les joueurs découvriront que le bâtiment à inspecter fuit, que l’architecte précédent a mystérieusement disparu, et qu’une enquête s’impose.

Une intrigue solide et souple
La force de cette campagne réside dans son écriture : riche en plans, synthèse des informations essentielles déjà présentées dans Laelith, et surtout une structure qui anticipe les choix des joueurs. Le livre propose systématiquement des alternatives : tel PNJ peut devenir allié ou ennemi ? Les deux options sont prévues, chacune avec ses conséquences. Un personnage-clé meurt à cause d’un mauvais choix des PJ ? Le scénario offre une porte de sortie pour relancer l’intrigue.
Ce soin accordé à la liberté des joueurs rend la campagne très fluide. Elle monte aussi rapidement en intensité : dès le deuxième scénario, un sabotage menace la Divine Écluse, avec des répercussions cataclysmiques possibles pour la ville sainte. Les enjeux sont clairs, élevés et parfaitement immersifs.
Un supplément qui soigne ses détails
Parmi les petites trouvailles qui font plaisir, on notera dans la présentation de l’équipage de L’Impertinent à travers quelques phrases-types ou citations qui servent d’accroches pour les dialogues. Cela peut sembler anecdotique, mais en pratique, c’est une aide précieuse pour donner vie aux seconds rôles sans avoir besoin de longues préparations.
Côté aide de jeu, le supplément est généreux : plans, résumés, rappels utiles de contexte. On aurait aimé trouver une carte claire du périple des PJ, mais les outils fournis suffisent largement à guider le meneur.

Deuxième conclusion – Une campagne marquante pour Laelith
Des deux grandes campagnes proposées dans la gamme, ma préférence va clairement à Les Gardiens Silencieux. Là où la première brillait par son côté voyage initiatique, celle-ci impose une tension dramatique immédiate. Son intrigue est solide, ses enjeux épiques, et sa fin – laissée à l’appropriation du meneur et des joueurs – peut bouleverser durablement le destin de Laelith.
Une campagne idéale pour un groupe de quatre PJ débutant au niveau 1 et atteignant le niveau 6 ou 7 à son terme, jouable aussi bien avec Chroniques Oubliées Fantasy qu’avec Rôle’n Play.
Un supplément indispensable pour qui veut faire vibrer Laelith au rythme des décisions de ses joueurs.
Troisième conclusion
Difficile de donner qu’un seul avis sur les deux suppléments de cette souscription, tant leur contenu est à la fois différent (deux campagnes épiques aux enjeux et conséquences irrévocables) et complémentaires (lire ou faire jouer ces deux suppléments offre une bonne vision des provinces du Haut Lac). Objectivement, les deux campagnes ont leurs qualités et leur identité propre. Mais ce sont aussi de longues campagnes. N’en faire jouer qu’une vous engage déjà à beaucoup de sessions de jeux (et de plaisir). La plus longue étant celle inclus dans les provinces du Haut Lac. Je doute donc qu’un meneur fasse jouer les deux. Et de toutes façons, c’est impossible de lier les deux intrigues.
Donc si vous voulez une campagne plus courte et intense, et qui vous fasse sortir un peu de la cité sainte, orientez-vous vers Les gardiens silencieux (ma préférée). Si vous voulez vraiment voyager et vous imprégner de chaque région, le supplément des provinces du haut lac sera pour vous. Mais comprenez bien que je vois ces deux suppléments comme des campagnes, car la description des provinces m’a laissé sur ma faim (à part la partie sur les terres inexplorées).

