Pétales de fleurs et poings dans ta face [interview Cœurs du Wulin]

Oh mais regardez qui voilà ! Khelren, humble moine du JdR ayant étudié dans notre dojo quelques temps a finalement choisi de parfaire son entrainement en ascète, éditant et traduisant certains des meilleurs jeux indés de la décennie du haut de sa pagode isolée du Studio Absinthe. En l’occurrence, il nous revient ce mois-ci avec un jeu qui fleure bon les robes vaporeuses et les épées ensanglantées : Coeurs du Wulin, d’ores et déjà disponible sur itch.io, et maintenant sur Lulu.

 

Le Fix : Bon retour dans le temple de la Fixitude jeune pousse. Qui es-tu et quel est ton nom ?

Bonjour à tous et à toutes, je suis le petit scarabée Khelren et la voie que j’emprunte est celle de la difficile vie d’un humble auteur, traducteur et éditeur dans le milieu du jdr, et cela depuis presque dix ans. Sous le nom de courtoisie Absinthe, je publie des JdR narratifs tels que The Sprawl ou Dominion : jeux de pouvoir et maisons nobles, et notamment des pépites méconnues comme Pasión de las Pasiones… ou Cœurs du Wulin !

Le Fix : Cœurs du Wulin, voilà un nom qui annonce de grands moments romantiques dans des vêtements amples avec une épée à la main. C’est quoi le concept du jeu au juste ?

C’est exactement ça ! Du wuxia avec une part mélodramatique, des personnages tiraillés entre raison et sentiments – leur devoir, leur famille, leur sens de la justice, l’être aimé.

Si je devais prendre en exemple une scène pour illustrer ce qu’est Cœurs du Wulin, je songe tout de suite à ce moment dans le film Hero où Lune (Zhang Ziyi) s’en prend, en vain, à Flocon de Neige (Maggie Cheung) dans le but de venger la mort de son maître [https://www.youtube.com/watch?v=watzMSbA0Cw]. Les tourbillons de feuilles mortes, les bonds au-dessus de la frondaison des arbres, des larmes de colère retenues à grand-peine, et la goutte de sang qui tombe comme dernière image, qu’est-ce que vous en pensez ? Ça donne pas trop envie ? Or, quand j’imagine transposer cette scène durant une partie de JdR, je n’ai vraiment pas envie de m’intéresser au bonus d’arme ou de me demander si j’ai bien pris le pouvoir qui me permet de contrôler les feuilles mortes. Cœurs du Wulin propose justement une expérience cinématographique et surtout narrative qui ravira les fans de ce genre de wuxia.

Mais comme pour Pasión de las Pasiones avec les telenovelas, il n’est pas nécessaire d’être un fan inconditionnel pour y jouer : au final, n’importe qui devrait apprécier les histoires racontées par un tel jeu, parce que le genre est plus universel que ce que l’on pourrait croire de prime abord.


Le Fix : Quand on pense wuxia, on pense à Tigre et Dragon ou à celui qui prend toujours moine dans D&D mais c’est sans doute plus complexe que ça non ? Qu’est-ce que le wuxia implique en termes de jeu ?

Comme pour le cyberpunk, le wuxia comprend pas mal de sous-genres. Cœurs du Wulin permet certes d’émuler du Tigre et Dragon – c’est sa source d’inspiration principale, je dirais. On incarne des membres du wulin, c’est-à-dire des artistes martiaux qui se situent un peu en marge du reste de la société, formant une société parallèle avec leurs propres règles. Dès lors, les combats importent dans le wuxia, bien évidemment, mais il me semble qu’on ne cherche pas simplement à savoir quel personnage est le plus fort, mais plutôt à s’interroger sur la cause pour laquelle chacun se bat. Le mieux est que les personnages aient des raisons de ne pas vouloir se battre face à leur adversaire ou des distractions qui les empêchent de se battre correctement : par exemple, le personnage doit tout à son adversaire, et il lui est redevable. Il y a donc dans le wuxia tout un pan romantique, voire mélodramatique, qui le différencie d’un simple film d’action tout bête.

Mais au-delà de Tigre et Dragon, le wuxia, c’est aussi le xianxia, c’est-à-dire du wuxia avec pas mal d’éléments de fantasy. On y trouve de la magie, des fantômes, des démons, des dieux. Les personnages accomplissent des exploits surnaturels, encore plus que dans le wuxia standard. En référence un peu connue, pour situer de quoi on parle, on peut mentionner La Pérégrination vers l’Ouest.

Enfin, il y a pas mal d’histoires de wuxia qui prennent pour cadre la cour, souvent la cour de l’Empereur. Cela permet de jouer des intrigues, des combats à grande échelle entre armées, et de glisser sur un jeu plus politique. Là, comme référence, j’imagine que tout le monde doit connaître, au moins dans les grandes lignes, l’Histoire des Trois Royaumes (ou en tout cas le jeu vidéo Dynasty Warriors !).

La bonne nouvelle, c’est que Cœurs du Wulin consacre deux chapitres entiers à ces sous-genres du wuxia, ajoutant des règles et des options supplémentaires pour les personnages. J’ai beaucoup joué à Cœurs du Wulin ces deux dernières années, et la richesse de la proposition de jeu permet de constamment renouveler l’intérêt des parties et de varier à quoi on joue concrètement, selon les envies.


Le Fix : Tant qu’on est à définir des termes, j’ai cru comprendre que les chapitres introductifs ont bénéficié d’une grosse mise à jour dans la version française. C’était une volonté de l’auteur ? Une décision éditoriale de ta part ?

Pour la petite histoire, en traduisant le jeu, je me suis rendu compte que dans la VO, un des auteurs de texte complémentaire avait repris des passages de Wikipedia. Étonnant, non ?

Il fallait donc réécrire une partie du bouquin. S’ajoute à ça le fait que le public francophone connaît moins bien les jeux « propulsés par l’apocalypse » que le public anglophone et qu’il faut donc faire preuve de davantage de pédagogie dans une VF (illustrer par des exemples, ce genre de choses).

Comme toujours, j’ai cherché l’approbation de l’auteur originel, Lowell Francis dans le cas présent, en lui expliquant que j’aimerais faire toutes ces modifications afin de proposer la meilleure VF possible. Et il a été plus que compréhensif !

Ainsi, j’ai pu faire appel à Benjamin « Macbesse » Kouppi, qui connaît bien le sujet comme on a pu le constater avec Magistrats et Manigances, pour rallonger les parties explicatives sur la Chine antique. Le texte originel était très plat : typiquement, il expliquait que dans le wuxia, les périodes de certaines dynasties servaient souvent de toile de fond… et c’est tout ! Benjamin a longuement développé cette partie, en fournissant des clefs de lecture sur ces dynasties et en donnant des pistes exploitables en JdR.

Au final, la VF est dans l’ensemble moins sèche et développe sur une cinquantaine de pages supplémentaires par rapport à la VO des explications sur l’univers et le système de jeu. Il y a une vraie plus-value à cette VF pour celles et ceux qui possèdent déjà la VO.


Le Fix : Le système Apocalypse laisse généralement beaucoup de place à l’esthétique avec un gameplay très simple, mais un jeu d’arts martiaux (entre autres), ça donne envie d’avoir quelques mécaniques pour le combat, comment ça se goupille dans Cœurs du Wulin ?

Le combat est un pan important du jeu, comme il se doit. Dans Cœurs du Wulin, plusieurs « manœuvres » (des bouts de mécaniques auxquelles on fait appel lorsque les PJ agissent d’une certaine manière) sont consacrées au combat. Pour autant, cette importance ne nécessite pas que des règles complexes soient mise en place. À l’instar de la plupart des jeux propulsés par l’apocalypse, un combat se gère en général en un seul jet de dés.

Là où Cœurs du Wulin est particulièrement ingénieux, c’est qu’il catégorise les adversaires selon un rang. Les règles ne sont pas tout à fait les mêmes lorsqu’on fait face au grand méchant, et lorsqu’on s’en prend à son lieutenant ou à ses larbins. De plus, l’issue du combat n’est pas non plus la même : par exemple, face à un adversaire qui nous est supérieur, comme le grand méchant, on est certain de ne pas pouvoir gagner. Aucun aléa, aucun doute à ce sujet. Il faut d’abord connaître la défaite, puis trouver le moyen d’égaler son rang, pour avoir une chance de remporter le prochain affrontement. Ça crée des histoires extrêmement satisfaisantes de héros qui, au début, n’ont pas le dessus mais qui se relèvent malgré tout, en serrant les dents, et finissent par l’emporter.


Le Fix : L’autre griffe du jeu, c’est sans aucun doute son système  de dilemmes pour gérer les affaires de cœur et d’honneur. Tu peux nous en dire un peu plus ?

Autre merveille d’ingéniosité, les dilemmes (entanglements en VO) représentent selon moi le cœur du jeu. Il s’agit de relations entre un PJ et un autre personnage qui sont compliquées par un personnage tiers. Très classiquement, ça pourrait être : j’aime tel personnage, mais iel a tué mon maître. Chaque PJ a deux dilemmes, dont un qui est normalement plus tourné vers la romance.

Ce qu’il faut bien voir, c’est que dans les jeux propulsés par l’apocalypse, il n’y a pas généralement de scénarios, et l’histoire est centrée sur les PJ. Cool ! mais si on s’arrête à ça et qu’on n’a rien de plus pour nous guider, ça va grandement compliquer notre tâche lorsqu’il va falloir dire quelque chose pour faire avancer l’histoire. En ce sens, les dilemmes représentent un magnifique outil qui fournit à la fois aux PJ, des objectifs concrets et immédiats, et au MJ, des accroches scénaristiques et des PNJ directement exploitables pour lesquels les PJ éprouvent un réel intérêt. Bref, les dilemmes facilitent notre implication, en offrant une base solide pour le monde qu’on est en train d’imaginer. Testé et approuvé !

Le Fix : Cœurs du Wulin est un jeu standalone comme on dit. Est-ce qu’on peut malgré tout s’attendre à un ou deux petits suppléments originaux ?

Tout d’abord, bien que le seul livre de base suffise amplement pour jouer plusieurs années, Lowell Francis a tout de même sorti des suppléments en VO, notamment Worlds [https://www.drivethrurpg.com/en/product/385007/hearts-of-wulin-worlds] qui rajoute pas mal de contenu : six cadres de jeu alternatifs, un livret de personnage supplémentaire et un hack pour jouer de l’enquête émergente. Sauf à ce que les ventes du livre de base de Cœurs du Wulin soient vraiment catastrophiques, je devrais les sortir en VF.

Ensuite, soit je rajouterai à ce supplément du matos original à la VF, soit je publierai un supplément à part regroupant du contenu exclusif en VF, sauf que dans ce cas-là, je ne sais pas si ça sera suffisant pour en faire un ouvrage entier. Pour l’instant, j’ai développé une ébauche de hack qui permet de jouer du Saint Seiya / Les Chevaliers du Zodiaque, spécifiquement de rejouer l’arc de la Bataille du Sanctuaire (mais siiii vous savez bien : lorsque les Chevaliers de Bronze affrontent les Chevaliers d’Or, et que Saori, une flèche plantée en plein cœur, n’a plus que douze heures à vivre !), et ça a été très prometteur. Il faut dire que Cœurs du Wulin émule également très bien le genre du shonen. Mais c’est tout.

Dans tous les cas, je vais avancer étape par étape : d’abord le livre de base, ensuite la traduction de Worlds et, à ce moment-là, je déciderai de ce qu’il vaut mieux faire.

Le Fix : Pour finir, aurais-tu des recommandations pour aider les joueurs à se mettre dans l’ambiance particulière des histoires d’épée chinoises ? Quelques films ? Des livres ? Une marque d’encens ?

La recommandation de base sur laquelle on se peut pas se tromper, c’est Tigre et Dragon. Certaines critiques le trouvent trop occidentalisé, mais c’est parfait dans le cadre d’une reco généraliste : ça ne le rend que plus accessible.

Pour du wuxia de cour, j’ai beaucoup aimé la série Rise of the Phoenixes, qui prend son temps mais dans laquelle il se passe néanmoins toujours plein de choses. Attention, il faut savoir que les séries chinoises comptent au moins une cinquantaine d’épisodes, avec de nombreux personnages, donc il faut s’accrocher pour suivre.

Pour du xianxia, j’ai une petite faiblesse pour un film que j’ai récemment vu, Yin Yang Master: Dream of Eternity (à ne pas confondre avec un autre film quasiment homonyme Yin Yang Master tout court). Ça n’est pas forcément un grand film mais il a le mérite de proposer une double romance, dont une romance queer. En raison de la censure chinoise, elle n’est certes pas explicite mais disons qu’à ce stade, c’est difficile de ne pas comprendre les sous-entendus.

Enfin, en livres et bandes dessinées, une amie recommande Les carnets de l’apothicaire de Natsu Hyuuga et La bénédictions des cieux de Mò Xiāng Tóng Xiù.

Et ainsi repart-il dans le lointain à la lueur de de l’aube, sans doute pour parfaire son lancer de D6, ou un coup de pied retourné avec un nom d’animal. Qui sait. Dans tous les cas, merci de nous avoir honoré de ta présence Shï Fù Khelren.