Tribade to the Bone [chronique Thirsty Sword Lesbians]
Mes amis non rôlistes (et sans doute les vôtres) ont souvent des idées très tranchées et plus ou moins flatteuses sur la communauté rôliste. Pour ma part je leur réponds que la particularité la plus frappante de notre petite tribu, c’est qu’elle réunit tous les extrêmes culturels. Du royaliste pétainiste anti-woke en passant par le Social Justice Warrior aux cheveux bleus, le JdR semble tout avoir de l’échappatoire idéal hors de notre monde banal. Dans ce contexte, on a souvent des jeux avec une politique marquée, que ce soit le World of Darkness ou Shadowrun. Pourtant, c’est sans doute la première fois qu’on parle d’un jeu qui, en plus d’être ouvertement politique, revendique aussi une identité. Mesdames et mesdames, bienvenues dans Thirsty Sword Lesbians dont la VF nous est proposée par les Éditions Spectrum.

Le queer, c’est mieux que le skai
Commençons par enfoncer une porte ouverte. Thirsty Sword Lesbians (TSL pour les intimes) est un jeu qui nous propose d’incarner des lesbiennes avec des épées. Je vous laisse un passage à la ligne pour vous en remettre.
J’imagine déjà quelques lecteur.ice.s qui roulent des yeux en lisant ce résumé incomplet, et i.e.ls auraient raison. Pour commencer, TSL se repose sur deux piliers extrêmement solides du JdR, le premier étant le système PbtA (Powered by the Apocalypse, d’après le premier jeu usant de ce système), une valeur sûre des JdR indépendants assurant l’accessibilité de l’ouvrage. Le second pilier est purement narratif et relativement commun dans la niche PbtA : au lieu de décrire un univers spécifique, TSL propose, entre son livre de base et l’extension Advanced Lovers and Lesbians une foule de contextes différents dans lesquels raconter vos aventures allant du space opera à la high fantasy en passant par de nombreux tropismes de l’anime et du manga qui ont inspiré ou sont inspirés par l’imaginaire queer, l’inspiration la plus évidente étant le monument saphico-nippon Revolutionary Girl Utena.

Du coup, d’entrée de jeu il faut reconnaitre deux qualités indéniables à TSL. Tout d’abord son choix de système privilégie l’approche des débutants, faisant de l’ouvrage un excellent point d’entrée du hobby. La seconde (et à mon sens la plus importante), c’est qu’en mêlant identité centrale et univers modulable, l’autrice April Kit Walsh parvient à imposer son thème sans pour autant en imposer sa version. Une lesbienne épéiste est de toute évidence un fantasme mais un fantasme qu’on est ici joyeusement encouragé à s’approprier. Parce que oui, s’il y a bien deux émotions qui traversent TSL de tout son long, c’est la générosité et la bienveillance.
Romantisme Saphic-Punk
Dès la création de personnage, on comprend tout de suite que TSL est un jeu profondément romantique, et ce au premier sens du terme. Tout comme les poètes du mouvement éponyme, le romantisme de ce jeu ne promeut pas simplement les sentiments amoureux, mais l’explosion de toutes les émotions sous leurs formes les plus pures. J’en veut pour preuve les différents livrets de personnage.
Pour celles et ceux n’ayant jamais joué à un PbtA, trouver son alter ego c’est d’abord choisir un livret faisant office de fiche personnalisée. Ici, chaque livret propose un archétype de lesbienne guerrière explorant à la fois des aspects universels de la pop culture et une problématique associée finement avec un conflit émotionnel qui auront de chance de résonner chez nos lecteurs et lectrices queer ou simplement un peu à côté des normes sociales. La Bête par exemple mélange les clichés confortables et excitants du barbare ou du loup-garou avec un conflit interne mine de rien assez deep quand on a le sang chaud : vivre avec authenticité vs se conformer à une norme sociale dominante. La Dévouée est un archétype de paladin ou de chevalier servant tiraillée entre son devoir et son propre bien être. Les thèmes abordés peuvent être plus légers comme avec la Druidesse qui se moque avec empathie des mystiques adeptes du féminin sacré ou beaucoup plus sombres comme L’exilée dont le livret aborde frontalement l’épreuve du coming out, surtout face à une communauté ou une famille hostile.

Ces éléments thématiques et rôlistiques permettent non seulement d’avoir immédiatement une image précise du livret en tête mais jouent aussi un rôle mécanique. Les compétences et manœuvres spéciales de chaque livret ne prennent sens que si l’on s’autorise à embrasser pleinement les émotions du personnage, pareil pour les points d’expérience qui s’obtiennent surtout par le biais de réalisation personnelles. L’exilée par exemple gagne de l’expérience lorsqu’elle brise un tabou restrictif lié à ses origines. Même les points de vie sont liés aux sentiments puisque votre capacité à rester debout dépend du nombre de chocs émotionnels que vous subissez.
Une fois le livret choisi, il ne reste plus qu’à choisir une série de bonus et malus répartis parmi cinq statistiques (Audace, Grâce, Cœur, Esprit, Âme) et deux manœuvres (les pouvoirs spéciaux proposés par le livret), et c’est bon ! Comme pour tout PbtA, la boucle de jeu est simplissime : pour faire une action, sélectionnez une statistique, lancez deux d6, ajoutez-y votre bonus et essayez de faire 7 ou plus.
Beauvoire la Barbare
Vous l’aurez compris, TSL est un jeu qui met le roleplay à l’honneur, et pas n’importe lequel. On parle d’un roleplay passionné, pas nécessairement lourd mais de préférence honnête pouvant parfois toucher au cathartique. Chaque interaction dans TSL est un prétexte donnant l’occasion de comprendre ou se faire comprendre de l’autre, qu’il s’agisse d’un autre PJ ou d’un PNJ : du clash socio-politique à la drague maladroite mais sincère, vos péripéties sont avant tout l’occasion de définir et faire grandir votre personnage, notamment en regard de ses vérités de cœur et d’épée, la vraie bonne invention du livre.

Chaque personnage a deux vérités de cœur et d’épée la première s’active quand le personnage exprime un intérêt pour un autre individu (un béguin comme dit le jeu). Le plus souvent ce béguin donne un ascendant narratif et mécanique à l’objet de vos désirs, et vous oblige à répondre à une question liée à vos insécurités ( «pour quelle raison me repoussera-t-elle ? » , « quelles actes jugera-t-elle inappropriés selon vous ? »). La seconde vérité intervient lorsque vous cherchez à cerner les émotions d’une autre dans un contexte spécifique. Une réussite vous permet alors d’obtenir une information cruciale à propos de votre cible, que ce soit pour l’aventure, le combat, ou vos intentions romantiques.
L’idée est brillante parce qu’elle exploite parfaitement les possibilités du système. Je m’explique.
Dans la communauté des OSR, des jeux reposant sur une version extrêmement simple de D&D, on croise souvent un dicton disant « la réponse n’est pas sur votre fiche », car le but des systèmes OSR est de privilégier la créativité des joueurs en sabrant des règles souvent contraignantes. Pour le PbtA, le dicton pourrait être « la réponse demande du courage » tant le système est fait pour favoriser les moments de pure narration. Qu’il s’agisse de Monster of the Week, Mask, City of Mist, et même l’infortuné Avatar, tous profitent de cette architecture pour encourager les joueurs à explorer leurs personnages. Dans ce contexte, TSL amène cette tendance à sa conclusion logique : un jeu entièrement dédié aux sentiments sincères. Et c’est franchement unique.

Les bigots peuvent se faire queer un œuf
Si aucun résumé ne rend vraiment justice à son sujet, je me risquerais malgré tout à le tenter ici. Thirsty Sword Lesbians n’est pas qu’un jeu queer, c’est la promotion d’une sexualité heureuse en dépit des pressions, de l’empathie même envers son pire ennemi, d’une vie intérieure pleinement réalisée. Bref, TSL c’est le genre de truc que votre pote qui soûle tout le monde avec sa thérapie va adorer.
Alors d’accord, cette personne est souvent un peu crispante, mais le fait est qu’elle a raison. TSL, son ton, ses illustrations et son excellente traduction en font non seulement un bon jeu, mais aussi une excellente introduction aux aspects thérapeutiques de notre hobby. L’ironie d’un jeu proposant de jouer des personnages exclusivement féminins tout en encourageant des comportements encore très souvent décrits comme « des trucs de gonzesse » est palpable, et ne mériterait que ma moquerie si ça n’était pas aussi bien fait.
Exprimer ses émotions dans un contexte de bienveillance radicale peut mettre très mal à l’aise, mais c’est risque que je vous encourage tous à prendre, surtout quand l’industrie du divertissement dont le JdR est une minuscule niche nous invite bien plus souvent à fermer nos esprits en adoptant des fantasmes surannés qu’à risquer de véritables émotions à la table. Mais vous savez quoi ? Ressentir ça fait pas de mal, et je vous mets au défi de trouver des gonzesses plus cools que celles de TSL pour le faire.



J’en avais pas mal entendu parler, mais c’est que ça donne envie d’y jouer mine de rien !
Bel article qui m’a réellement éclaircie la perception sur cette approche du monde du JdR.
Bravo !
Merci, ça donne envie !
Super article. Le choix de l’angle est très bien pensé. Surtout, je crois que l’auteur doit être quelqu’un de sympathique avec de bonnes valeurs, et que la critique qui en résulte va naturellement dans le bon sens. 👏👏
Merci pour les compliments! A ton hypothèse j’ajouterai l’éditrice des éditions Spectrum grâce à qui nous pouvons profiter du jeu en français et dont le travail de traduction est absolument exemplaire!