Il était une ville…
Décidément, c’est la crise à Detroit. Même quand on essaye d’adapter la légende de la ville nord-américaine en JdR. Ainsi, alors qu’on parlait de la sortie d’une version largement augmentée du jeu d’enquête de Cédric Ferrand, D3TROIT, chez les XII Singes (après une précédente version dans les pages de Casus Belli), le foulancement prévu avait été brusquement ajourné. Heureusement, le temps de resserrer quelques boulons et de cyanotyper quelques images de plus et revoilà la même équipe cette fois-ci sur la ligne de départ puisque le foulancement du jeu aura finalement lieu d’ici quelques jours. L’occasion de demander à Cédric et à Jérôme Barthas (des XII Singes) quelques précisions sur le projet.
1. D3troit est donc un jeu d’enquêtes qui se passe à Detroit. Mais… euh… pourquoi en fait ?
Cédric Ferrand : Je suis un fan du travail de David Simon, le créateur de The Wire/Sur écoute, aussi je voulais trouver un décor urbain qui soit aussi rude que Baltimore, mais qui ne soit pas Baltimore. Et Détroit incarnait à l’époque tout ce qui pouvait aller mal dans une grande ville américaine : la faillite, autant morale que financière. Alors j’ai commencé à lire des choses sur Détroit et j’ai trouvé que ça faisait un décor parfait pour raconter quelque chose.

2. Hmmm, des forces de l’ordre dans un cadre urbain déliquescent, je vois. C’est la version contemporaine de Wastburg, en fait, c’est ça ?
Cédric Ferrand : On dit souvent qu’un auteur écrit et réécrit toujours le même bouquin, non ? J’aime bien donné des rôles à responsabilité à mes PJ car ça ouvre la porte à des dilemmes moraux intéressants. Tiens, je fais jouer à Vampire, en ce moment, et pendant la première saison de notre chronique, mes PJ étaient des prévôts, chargés de gérer les bris de Mascarade. J’adore ça car la partie est facile à mettre en place : une enquête leur tombe dessus. Et il y a un mystère à détricoter.
Jérôme Barthas : Par rapport à Wastburg, il y a un côté plus sombre dans D3TROIT. Wastburg a des côtés sombres, mais il y a un aspect parfois potache ou grotesque à certaines situations déclenchées par le système de jeu ou dans certains scénarios. D3TROIT est plus dramatique, mais il y a effectivement un point commun : l’enquête, et l’humain au cœur du jeu.
3. Cédric, tu as récemment offert au public un recueil de cinq Mystères pour Brindlewood Bay. Là aussi, ce sera le principe de l’enquête émergente ?
Cédric Ferrand : Pas du tout. C’est au contraire de l’enquête scriptée à la papa. J’ai repris la présentation des indices qui mènent à une scène qui avait été utilisée par B.I.A. dans le temps. Chaque enquête de D3TROIT permet de découvrir une facette différente du boulot de flic et de la ville. Mais en toute franchise, si j’avais du temps, je proposerais également une version Carved in Brindlewood car c’est mon système fétiche pour faire de l’enquête en ce moment.
Jérôme Barthas : D’ailleurs, il y a eu un gros boulot de l’équipe pour rendre les scénarios faciles à prendre en main, avec à chaque fois un schéma d’enchaînement des scènes, qui permet vraiment d’aider le MJ à voir d’un coup d’œil la logique de chaque enquête.

4. Je viens juste de percuter sur le fait que c’était le même setting que celui que j’ai dans ma collection intégrale de Casus Belli. Ouf, je n’ai pas besoin de tout racheter du coup, si ?
Cédric Ferrand : Alors, de la version Casus, j’ai repris le background en l’étoffant sans qu’il ne devienne étouffant. J’avais plus de place que dans le magazine, donc j’ai pu un peu mieux décrire la structure du Detroit Police Department et les quartiers de la ville, mais ça reste impressionniste pour ne pas virer en mode encyclopédique. J’ai gardé aussi la campagne initiale (Jamais 203) mais j’ai écrit nouvelles 5 enquêtes. Les règles ont été complètement changées. Donc ce n’est pas juste une réimpression, c’est un vraiment une nouvelle édition.
Jérôme Barthas : Comme le dit Cédric, il y a beaucoup de matériel supplémentaire. Il y aura aussi une grande carte de la ville de Détroit, des accessoires de jeu utiles. Et une charte graphique au top grâce à Émilien Guillon et Benoit Felten, les deux acolytes de Cédric sur ce projet. Le tout sera dans un livre grand format couleur, de quoi mettre le projet à l’honneur pour les amateurs de beau matériel.
5. Aïe, un système avec une tour de Jenga. C’est pas juste ! Moi, je suis toujours plus maladroit que mes persos, invariablement des as de la gâchette.
Cédric : La tour apporte une vraie tension narrative. Tu la vois en permanence sur la table quand tu joues, et tu sais au fond de toi qu’elle va finir par tomber. Et quand ça va arriver, la merde va frapper le ventilateur. En attendant, tu vas tout faire pour retarder l’inévitable. Et heureusement, il y a une mécanique de drama qui te permet d’insérer des scènes personnelles pour ton alter ego afin de ne pas tirer de briques à un moment que tu jugeras crucial.
Jérôme : L’important n’est pas tant l’agilité des joueurs que la tension qu’apporte ce dispositif à table. J’ai joué avec une tour de Jenga deux fois avant D3TROIT. Une fois dans un jeu d’horreur (faire tomber la tour amenait une catastrophe), une autre dans un final de campagne axée sur la mythologie nordique (faire tomber la tour amenait le Ragnarök). Les deux fois ça a été une expérience incroyablement intense. Car chaque geste compte, et chaque fois qu’une action nécessite de manipuler la tour, tout le monde retient son souffle. Je sais que ce dispositif est atypique et peut inquiéter, mais je conseille vraiment de le tester une fois au moins pour se rendre compte de la tension que ça apporte.
6. Pffff, vraiment, je crois que le Jenga, ça va quand même être rédhibitoire à ma table. On ne peut pas plutôt y jouer en 5E ?
Cédric : Écoute, je connais les rôlistes : tout le monde à son système favori, donc je sais très bien que certains vont y jouer avec des dominos ou une adaptation de JRTM. Moi le premier, je ne respecte pas souvent la mécanique de jeu proposée par l’auteur. Mais pour les gens vraiment allergiques à la tour de Jenga, on propose en annexe une variante avec des dés comme ça D3TROIT reste un JdR pour normies.

7. Dîtes donc, les XII Singes, on voit clair dans votre jeu. Cela ne va pas coûter trop cher à illustrer un jeu contemporain comme ça. Quelques captures d’écran sur Google Maps et hop. Hein ?
Cédric : Alors, tu vas rire, mais c’est le jeu le plus compliqué à illustrer de ma carrière dans le milieu. On a un bol incroyable : on a un photographe de rue de Détroit (Andy Shields) qui nous a donné accès à son catalogue. C’est vertigineux de s’y plonger. Mais le hic, c’est que Ben Felten, notre photographe maison, passe ensuite des heures à cyanotyper chaque cliché pour lui donner une touche vraiment personnelle. Donc on ne se contente pas de coller des photos au pif dans la maquette, il faut trouver le bon cliché, qui illustre certes la page mais qu doit bien ressortir du traitement chimique que Ben lui fait subir. Et en plus de ça, pour les PNJ principaux, Ben leur tire le portrait avec des modèles qu’il connaît. Donc c’est beaucoup de taff, au final.
Jérôme : Par ailleurs, il y a ensuite Émilien qui associe texte et images dans une maquette de son cru, et le résultat est vraiment chouette. Pour Google Maps, on prévoit plutôt de faire appel à Maxime, notre cartographe interne, pour qu’il nous fasse une belle carte de la ville de Détroit.

Jérôme : Il y a le livre de base, qui est déjà augmenté par rapport au contenu dans Casus Belli, et il y a aussi des accessoires utiles pour le jeu. Une carte grand format de la ville, par Maxime Plasse, une tour en bois pour le système de jeu, des portraits de PNJ importants tirés à part sur papier cartonné pour donner aux joueurs, un écran rigide trois volets avec un livret contenant un scénario (et peut-être plus selon le succès du financement participatif), ainsi qu’un paquet de cartes Interventions, qui permet au MJ de tirer au hasard des situations pour lesquelles les PJ peuvent être appelés, ou avoir sous la main des prénoms, des lieux, etc.. C’est un outil créé pour le jeu D3TROIT mais qui peut aussi être utilisé pour d’autres jeux (Rouge Delaware, COPS…).

9. Cédric, c’est un nom bien connu dans le milieu. Le jeu a déjà une petite notoriété grâce à sa prépublication dans Casus. Le foulancement, ça restait vraiment une étape indispensable ?

