Cape féline et épée vaillante [chronique Au Service du Roi – CV2]

Un univers de cape et d’épée dans lequel se démènent des animaux anthropomorphes, voilà le chiffon qu’a agité le prolifique John Grümph pour que je fonce sans me poser beaucoup de questions ! Incarner, dans la France du début du XVIIe siècle, un chat-mousquetaire luttant contre des chiens gardes du Cardinal, des fouines au service de la couronne d’Espagne, se mettre en travers des menées de la sorcière Galigaï… Comment aurais-je résisté ?

Pas tondu comme un mouton

Au Service du Roi – un supplément pour le jeu Cœurs Vaillants 2 – est publié par les éditions Chibi sur la plateforme Lulu. Sa version électronique est disponible gratuitement sur la plateforme Lulu ; ceux qui préfèrent le papier en achèteront une version imprimée. Pour l’instant, je m’en suis tenu à la version PDF gracieuse et, je l’annonce tout de gob, j’en ai eu pour mon argent, comme le dirait mon chat-mousquetaire en écho à la formule que Bertrand Tavernier, dans son film Que la fête commence !, avait glissée dans la bouche de l’abbé Dubois : « Je suis avare. C’est le seul vice qui ne me coûte rien ».

D’un bout à l’autre des 108 pages de ce supplément, de la matière ludique qui va à l’essentiel, au service du Roi et du propos du jeu clairement posé dans l’introduction : une ambiance « d’aventures, de suspense, de péripéties, de combats à l’épée, de chevauchées sauvages et de monstres abominables », où l’on endosse le rôle d’un « Mousquetaire du Roi, un cœur vaillant, courageux et infatigable », dans un univers « coloré, vaguement historique, à la fois gentil et un peu noir (les méchants sont vraiment méchants et, pour une fois, loin d’être ridicules) ». John Grümph prétend que ce supplément est adapté d’une « série télévisée d’animation italo-japonaise » des années 1980 ; cependant, rien ne vous oblige à le croire.

Outre son introduction, l’ouvrage comprend 6 parties.

Dans « Aventuriers », vous trouverez ce qu’il faut pour créer vos personnages selon le système de Cœurs Vaillants : niveau, caractéristiques, technique de combat (ne perdons pas de vue que c’est un jeu de cape et d’épée !), origine, métier, équipement, etc. ; et, évidemment, l’animal anthropomorphe dont le PJ prendra la forme. Cette partie traite aussi de la magie et de l’alchimie qui ont, dans cet univers une place à part entière.

La courte partie « Aventures » éclaire quelques aspects pratiques, comme les auberges et relais et, les duels.

Le « Bestiaire », lui, présente toute la « faune » que les aventuriers sont susceptibles de croiser, côtoyer, ou affronter, qu’il s’agisse d’habitants du royaume (figurants, gardes du cardinal, reîtres, …) ou de monstres divers et variés (des biscornus aux golems, en passant par les faramines, sélénites et autres abominations).

C’est « Histoires » qui posent les principaux éléments pour cogiter les aventures et les mettre en œuvre : faisons connaissance avec les « puissants » que sont le Roi, le Cardinal, la Prima, et la grâââânde méchante, la Galigaï) ; puis découvrons comment traduire en aventures les scénarios ou « affaires » – de trois types majeurs : contre-espionnage, chasse au monstre, vie à Paris –, les Espagnols, et la précitée Galigaï.

La majeure partie de la suite de l’ouvrage – environ 30 pages – est consacrée à quatre « affaires ».

Le supplément se clôt sur des annexes « onomastiques », des réservoirs de prénoms et noms dans lesquels piocher allégrement pour les PJ et les PNJ, et les créatures maléfiques.

Et dans le Terrier du Grümph, des aides de jeu supplémentaires sont téléchargeables gracieusement, notamment des « cartes d’origines » et « cartes de métiers pour les PJ », et des cartes et plans du royaume ou des lieux d’aventures.

Des affaires à plume et à poil

Le supplément comporte quatre aventures prêtes à jouer : « L’affaire du monstre de Chevreuse », « L’affaire des deux ateliers », « L’affaire de l’ombre rouge » et « L’affaire des entrepôts de Dieppe », dont les tons ouvrent des fenêtres sur diverses ambiances dans lesquelles jouer Au service du Roi. Je précise – si encore nécessaire – que les tons de ces aventures démontrent qu’un jeu de rôles à animaux anthropomorphes n’est pas forcément puéril ; ceux qui ont goûté à Blacksad ne me démentiront probablement pas.

Les « affaires » d’Au service du Roi partagent une structure commune. L’« argument » expose les tenants et les aboutissants de l’intrigue. La « distribution générale » est la galerie des PNJ majeurs. Les « lieux » indiquent les endroits où les PJ trouveront, par exemple, des indices pour avancer sur la voie du dévoilement de l’intrigue, ou les endroits qui apporteront une saveur particulière à l’aventure. Les factions sont les PNJ ou groupes de PNJ au cœur de l’intrigue. Et la « mise en jeu » suggère fortement la manière dont les PJ se retrouvent embarqués dans cette aventure et, le cas échéant, des pistes secondaires d’aventures.

Ces « affaires » ne se présentent donc pas sous la forme d’une succession de scènes, mais plutôt comme de mini-bacs à sable dont les ingrédients (intrigue, lieux et acteurs) sont mis entre les mains de la maîtresse de jeu. À mes yeux, ce format colle très bien à l’ambiance du jeu, avec des aventures sans intrigues à tiroirs multiples et où le rythme doit prévaloir.

On n’est pas des bêtes

Cet ouvrage Au service du roi est un supplément pour le jeu Cœurs Vaillants 2, dont le Fix avait causé avec John Grümph, et dont le « bouquin de base » (c’est son nom officiel !) est indispensable pour jouer. Mais ne craignez pas de devoir ingurgiter les deux cent soixante et quelques pages du bouquin de base avant de vous lancer dans une affaire endiablée de cape et d’épée. N’y piochez, pour la partie technique, que l’indispensable : les règles de création de personnage, le système de résolution des actions, les informations sur le combat. Pour autant, ne négligez pas les conseils sur les manières de cogiter des aventures et de les mettre en œuvre autour de la table : ce bouquin de base regorge de conseils didactiques, pratiques, économes en mots sans pour autant perdre leur richesse. J’ose écrire que ces conseils sont à mettre sous les yeux de toutes celles et tous ceux qui hésitent à se lancer sans filet dans la maîtrise de partie de JdR, et pas uniquement de Cœurs vaillants. Et même à celles et ceux qui roulent déjà leur bosse et qui y trouveront certainement de quoi se mettre sous la dent pour avancer dans leur pratique.

Le système de Cœurs Vaillants présente l’avantage – à mes yeux de rôliste ayant depuis longtemps tendance à fuir les systèmes compliqués et complexes – de proposer une création de personnage avec peu de « caractéristiques » et des traits essentiels comme un « don de naissance », une « origine » et un « métier ». Pour une partie d’Au service du Roi, je n’ai besoin que de peu de temps pour décider d’incarner – par exemple – un lynx anthropomorphe, répartir les points entre ses caractéristiques, lui conférer une origine de « noblesse de manoir » (plus particulièrement un chevalier-paysan à la présence rassurante), au métier de « courtisan » connu pour son « nez fin » et ses « sages conseils ». Encore quelques détails à fignoler, et sus aux séides du roi d’Espagne ou de la Galigaï !

Et qui dit « cape et épée » dit « combat », un aspect que Cœurs vaillants gère de manière simple et rapide, tout en apportant de la variété grâce – entre autre – à des « prouesses » et autres « talents » propres aux personnages. Il me semble, là encore, que cela assez bien au style d’aventures que promeut Au service du roi.

Ma rapière, mes bottes, mon cheval !

Je ne suis pas le cœur de cible des JdR où le fantastique prend une place prépondérante, mais il m’arrive parfois de me laisser prendre par la main quand la dose de cape et d’épée est intense. J’ai trouvé, à la lecture d’Au service du roi, un univers de jeu qui correspond bien, dans son fond et dans sa forme, à sa déclaration d’intention. Ce à quoi je donne, déjà, un coup de chapeau.

J’ai grandement apprécié, également, ce traitement du genre de cape et d’épée qui en garde l’essence (les personnages haut en couleurs, la présence notable de « grands » du royaume et, au contact direct des PJ, de leurs âmes damnées), tout en désacralisant le contexte « historique ». John Grümph avait déjà publié un jeu qui galopait sur ce chemin-là, Mordiou !, dont j’avais dit du bien – ça m’arrive ! – dans le Fix.

Au service du Roi amène un nouvel ouvrage sur l’étagère des amateurs du genre de cape et d’épée sans complexe Et cette France de Louis XIII, revue et corrigée sous cet angle assumé, me plaît bien davantage que certaines mauvaises imitations (qui a murmuré Montaigne de la 7ème Mer à mon oreille ?).

Je garde ma préférence pour les univers de cape et d’épée sans fantastique, parce que ce sont ceux dans lesquels je me sens pleinement à l’aise. Mais je sais aussi saluer les jeux susceptibles d’attirer meneuses/meneurs et joueuses/joueurs vers le cape-et-épée où le fantastique est dosé selon l’envie partagé des personnes autour de la table. Je compte assurément Au service du Roi parmi ceux-là.