Le poing sur les i [Chronique Babel – Livre de Base]

Les livres, c’est quand même vachement bien, et j’en sais quelque chose puisque mes étagères en comptent au moins trois (dont un sans images). Les JdR, c’est un peu des livres dans lesquels on peut rentrer, j’en veux pour preuve notre tendance collective à emprunter nos personnages et univers favoris pour les inclure dans nos parties.

Babel, le nouveau jeu de Julien Clément, paru depuis peu chez Les XII Singes, nous emmène à l’extrémité logique de ces affirmations en nous laissant incarner exactement ça : des gens qui rentrent dans les livres et y vivent des aventures. Mais surtout, Babel est un objet qui me fascine personnellement car il est un représentant d’un phénomène statistique passionnant : l’invention parallèle.

Disclaimer : avant de vous en dire plus sur Babel, il me semble important de préciser que l’auteur du jeu compte dans les rangs du Fix. La conclusion de cet article lui a été transmise par courtoisie, mais il n’a bénéficié d’aucun droit de regard ou de correction sur cette critique. Donc Tut-Tut les rageux.

 

Entre ici Jean Bouquin !

Babel donc est un livre qui parle de livres, autant dire qu’ils n’avaient pas intérêt à se foirer sur l’habillage du bouquin, et c’est franchement réussi. Couverture cartonnée, couleurs sobre, format parfait pour la bibliothèque, les XII Singes sont plus connus pour leurs couvertures souples mais force est de constater qu’ils savent aussi faire dans la gamme au-dessus, même si certaines habitudes persistent. Parmi elles, l’illustration du livre mélangeant dessins originaux signés Christophe Swall et Lény Vanille, et un usage immodéré de gravure classiques issues du domaine public. Pensons-en ce qu’on veut, mais c’est ici parfaitement adapté à la thématique. C’est bien cool.

franchement ça claque

Au fil des pages, Babel nous propose un univers très proche du notre à deux exceptions près. Tout d’abord, la réalité et ses lois dépendent du Grand Classement, une bibliothèque infinie (clin d’œil à Borges) où chaque œuvre est indexée dans une catégorie spécifique. Si ce classement change, le réel change avec lui. Rangez le comte de Monte Cristo dans la catégorie « biographies » et paf ! Edmond Dantès devient réel. Mettez la guerre des mondes au rayon « Histoire » et votre jardin se retrouve jonchés d’extraterrestres enrhumés. Pour s’occuper de ce classement, nous avons le second point de divergence du jeu ; les Biblionautes, des individus capables de pénétrer dans le monde des livres et ainsi les remettre sur la bonne étagère.

Évidemment il faut compter avec ça une foule de sociétés secrètes, et une population largement ignorante du véritable fonctionnement de ce monde. Entre ses secrets, ses factions et sa réalité malléable, Babel commence furieusement à ressembler à Mage : L’Ascension. On pourrait facilement croire que le jeu se concentre sur l’investigation et la négociation sur fond de luttes entre différentes factions politiques, le tout pour une humanité qui ne vous connaitra jamais, mais rien ne serait plus faux. Si ces aspects sont évidemment présents, Babel est avant tout un jeu d’aventures.

Livre comme l’air

Babel vous met donc dans la peau d’un de ces Biblionautes, les rares élus capables de voyager dans le monde des livres, et ainsi influencer le Grand Classement. Dès qu’on jette un œil aux outils de création, on réalise que ce jeu est explicitement Méta ; par là j’entends que Babel veut faire réfléchir ses joueurs sur leur rapport individuel à la lecture, mais aussi sur leur rapport aux cultures littéraires en général.

Ainsi, les archétypes proposés reflètent des typologies spécifiques de lecteurs. Le Blibliomane pour les compulsifs, le Chasseur de livres pour les collectionneurs, la Fan-girl pour les obsessionnels d’une licence spécifique et ainsi de suite. Mention spéciale au Béotien, qui vous permet d’incarner un Biblionaute absolument désintéressé de la lecture malgré ses capacités surnaturelles. Dans tous les cas, ces classes de personnages sont si bien trouvées qu’elles résonneront immédiatement chez le lecteur. Pour ma part, je ne pouvais pas m’empêcher de poser sur chacune le visage ou les habitudes d’un proche dès le premier paragraphe descriptif. Petit plus intéressant, chaque Biblionaute bénéficie de deux capacités spéciales utilisables dans le monde réel pour l’une, et dans celui des livres pour l’autre. Elles sont puissantes mais s’accompagnent presque toujours d’une conséquence.

En parallèle de la création individuelle, les joueurs doivent également définir leur Cercle. En gros, il s’agit du nom de votre groupe et de sa place dans le petit monde des bibliophiles. Cette étape comme toutes les autres est définie par une grande liberté de création, car vos compétences ne sont pas chiffrées, mais déterminées par des mots-clés qu’il revient à chacun d’écrire. Si ça vous rappelle un truc, ça va devenir encore plus clair en voyant les règles.

Mystère et boulettes de papier

La synchronicité est un phénomène statistique passionnant où deux choses similaires apparaissent au même moment sans qu’il n’y ait de lien apparent entre les deux, et je crois avoir trouvé son représentant rôlistique. Pour jouer à Babel, vous aurez besoin d’un D10 que vous lancez en espérant atteindre le résultat indiqué par le Narrateur (l’équivalent Babelien du MJ). Les mots-clés imaginés lors de la création de personnage peuvent être mis en jeu pour lancer des dés supplémentaires, et ainsi augmenter vos chances de réussite. Si vous avez joué à City of Mist, ce court résumé doit vous frapper en plein visage, voire vous faire douter de l’originalité du jeu, mais encore une fois vous auriez tort. L’auteur n’ayant découvert City of Mist que cette année dans nos colonnes, Babel est visiblement une invention parallèle. Un synchronisme pur et dur, et les ressemblances sont aussi nombreuses que les divergences.

Tout comme City of Mist donc, le système de Babel tourne autour de traits que le personnage possède ou pas. Tout comme dans City of Mist, certains de ces traits sont permanents (« gravés dans le marbre » nous dit le livre), et d’autres sont éphémères, et ne peuvent être utilisés qu’un nombre de fois limité. La différence, c’est l’accessibilité du jeu, et la résonance thématique qu’apporte Babel à ce modèle. La variante du jeu de Son of Oak, aussi brillante soit-elle est fondamentalement séparée de l’ambiance du jeu, or ici, les deux sont intimement liés. Par exemple, les traits temporaires sont à noter sur des feuilles volantes, et à littéralement froisser une fois utilisés. C’est brillant, nous rappelant sans cesse le sujet du jeu, à savoir le plaisir de la lecture, jusque dans le contact du papier. De plus, la création de personnage est bien moins fastidieuse que dans City of Mist. Les archétypes évitent d’avoir à construire son personnage de toutes pièces, et les traits à choisir ou imaginer sont bien moins nombreux.

Le jeu a de fait pas mal d’atout pour lui si vous voulez plus de CoM sans oser en demander, ou si le système vous tente mais que vous le trouvez (à juste titre) un peu lourdingue. Mais ça ne rend pas Babel meilleur. Pour commencer, le jeu propose un système de lecture collaborative des dés assez nébuleux. Apparemment, certains jets sont propices à une discussion entre le Narrateur et les joueurs pour interpréter la réussite, et j’ai encore du mal à en comprendre le fonctionnement et l’utilité malgré l’explication extensive qui m’est proposée.

Je veux comprendre!

De façon générale, l’agencement des règles suit une logique qui me dépasse, notamment les exemples de jeu, qui sont présentés avant les règles qu’ils sont censés dépeindre. Encore une fois, ce choix contre-intuitif est adressé dans le livre, et avec une jolie plume, mais l’argumentaire tel que je le comprends tient plus de la préférence personnelle que du confort de lecture.  Du coup même si les règles sont relativement simples, leur formatage étrange est aussi opaque pour les débutants que décontenançant pour les habitués. Enfin, Babel repose bien plus sur les traits temporaires que son cousin brumeux, et tous ces bouts de papier volants sont extrêmement simples à perdre ou oublier entre deux parties, sans compter que le jeu manque de motivations pour les dépenser, donc il ne sera pas rare qu’un joueur choisisse sciemment d’économiser ses traits au point de les oublier.

En Angleterre, on dit des Pounds

Le bon comme le mauvais de Babel a pour moi la même origine : l’expérience de son auteur. Parvenir aux mêmes conclusions que les créateurs de City of Mist sans jamais avoir touché au jeu, tout liant intelligemment les règles aux thèmes de Babel est la preuve indéniable de son talent et de son expérience. De même, l’organisation presque ésotérique des règles, et certains outils de jeu sont des erreurs classiques de ceux qui en savent trop. Tantôt ils réinventent le fil à couper le beurre, tantôt ils usent de raccourcis de pensée laissant celles et ceux ne bénéficiant pas du don de télépathie sur la touche.

Que ce soit en jeu ou à la lecture, Babel nous rappelle sans cesse qu’il est le produit d’un esprit lettré. Non pas par prétention, mais par réflexe. Le livre est criblé de paragraphes dont la seule fonction est de clarifier les décisions de son auteur. C’est le signe d’une grande générosité, mais aussi de la certitude intime (bien que probablement inconsciente) que tout ça n’est quand même pas très clair. Et ça rajoute une couche de méta ; ce livre-jeu qui permet de jouer des lecteurs allant dans les livres pour questionner notre rapport aux livres est sans cesse questionné et annoté par un auteur voulant nous expliquer comment lire son livre sur les livres. Personnellement je trouve ça assez charmant, mais ce ne sera certainement pas du goût de tous.

Post-Face

Découvrir Babel c’est un peu comme visiter la Cité des Sciences avec un docteur en physiques quantiques. C’est passionnant, ludique et très bien fait, mais quand le guide part dans un délire, vous avez intérêt à vous mettre au diapason, sinon vous resterez les bras ballant à faire semblant de comprendre.

Mais ne boudons pas notre plaisir. Une fois les maniérismes de la présentation dépassés, Babel offre deux avantages notables : un jeu riche et simple à la fois pour les joueurs adeptes des belles lettres, et un objet absolument fascinant pour les passionnés de Game Design. Rares en effet sont les jeux de rôles livrés avec leurs propres commentaires. La lecture de Babel est l’occasion de rentrer dans la tête d’un auteur d’expérience et de comprendre (au bout d’un moment) sa logique et celle de ses décisions. Cette qualité seule le met pour moi sur la même étagère que les Deep Cuts  de John Harper, et le Guide de la MC  de City of Mist, deux ouvrages incontournables pour celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre l’art de concevoir un JdR.

Enfin, je me dois de noter la plume exquise de l’auteur, particulièrement mise en valeur dans les scenarii et les trois suppléments du jeu, si bons qu’ils feront l’objet de leur propre chronique.

Vu le contenu du foulancement, on a allait pas tout faire tenir dans une chronique