Le sable, les kobolds et la mer [chronique nouvelles campagnes pour Pathfinder]
Il y a un mot qui éveille mon âme de rôliste adulte et forcé de composer avec les nécessités de la vie professionnelle comme aucun autre : module. Pour nos lecteurs et lectrices les plus jeunes, les modules étaient des aventures courtes et peu chères qui permettaient de jouer sans s’engager sur 10 ans, et quand même passer un super moment.
Quel rapport avec les deux nouvelles campagnes pour PFR2, La couronne du roi Kobold et Les sept fléaux de Pointesable ? Simplement que ces deux ouvrages sont mieux que des sagas interminables ; ce sont des modules mis bout à bout, et je vais passer plusieurs milliers de signes à vous expliquer pourquoi c’est génial.

K(alité) 2000
Alors que nous nageons en pleine nostalgie des années 2000, il serait facile d’oublier que c’est justement entre la fin du XXème et le début du XXIème siècle que Paizo s’est fait un nom. Non pas en tant qu’éditeur de jeu, mais comme auteur de campagnes et modules pour la troisième édition de D&D. Modules qui avaient remporté un succès critique et populaire important. Aujourd’hui encore le soin apporté aux campagnes et à la continuité de Golarion, le monde des jeux Pathfinder est un élément central de l’identité de l’éditeur, et un pan non négligeable de leur calendrier éditorial. Pour vous donner une idée de l’importance des aventures officielles, faites un tour sur youtube et twitch ; là où les actual play utilisant le système de D&D créent presque tous un monde et des aventures uniques (même s’il y a toujours une chaine ou deux qui s’échine à refaire Curse of Strahd), une majorité écrasante de chaines dédiés à PFR2, y compris les plus populaires, utilisent les aventures officielles. Dire que ce fait confirme la qualité des œuvres en question est débattable, mais c’est la preuve incontestable de leur importance dans la communauté du jeu.
Pourtant, tous s’entendent sur deux défauts majeurs des campagnes PFR2 : elles sont horriblement longues, et infiniment difficiles si vous les jouez telles quelles. Qui plus est, ces deux aspects sont totalement déconnectés des modules courts et accessibles de la première édition. Or, La couronne du roi Kobold et Les sept fléaux de Pointesable sont, dès leurs sorties respectives en V.O des signaux forts d’un retour aux sources, et ce à plus d’un égard.
Merlokrep Président

La couronne du roi Kobold ressemble de prime abord à une aventure de bas niveau Lambda. Faites pour mener les joueurs du niveau 1 à 6, elle propose de protéger le petit village de Nid-du-Faucon contre plusieurs menaces dont le roi kobold autoproclamé Merlokrep 1er, avec une grosse dose d’exploration de donjons et de découpage de zombies. Pourtant, l’édition qui nous est proposée ici est très particulière puisqu’il ne s’agit pas véritablement d’une campagne, mais de quatre modules datant de la première édition, réécrits ici pour en faire un ensemble cohérent. Oui, en prenant ce livre vous n’achetez pas une campagne, mais des modules indépendants fournis avec une ville servant de quartier général, et une foule d’éléments pour les relier entre eux si ça vous tente, et je ne sais pas si vous vous rendez-compte du plaisir que ça me procure.
Déjà, chaque chapitre vient avec sa propre prémisse et une conclusion satisfaisante accessible en 8 ou 9 parties, et les descriptions dédiées au village de Nid-du-Faucon et ses habitants condensent en quelques pages la promesse de dizaines d’interactions truculentes et de quêtes annexes qui s’écrivent presque toutes seules. Merlokrep et Drazmorg, les deux ennemis principaux du livre sont tour à tour ridicules, touchants, menaçants et finalement glaçants, et tout ça on le doit à l’écriture de Paizo. Pensez ce que vous voudrez du monde de Golarion dans son ensemble (personnellement je le trouve très générique), mais la force des auteurs et autrices de PF2 a toujours été dans la caractérisation des personnages, et le duo de traducteurs trouvé par BBE redouble d’ingéniosité pour nous le transmettre. On ne note pas assez la difficulté de transmettre la concision et les contractions imagées de la langue anglaise dans celle de Ménélik, surtout quand s’y ajoute l’épreuve presque oulipienne de respecter la mise en page originale. Or ici, je préfère presque cette version à mon PDF original. A noter malheureusement l’absence d’un PNJ de l’aventure originale : un loup géant mort-vivant aussi touchant qu’intimidant, retiré de l’intrigue pour des raison évidente (voire judicieuses) de fluidité, mais qu’est-ce qu’il me manque.
Côté combat, Le roi Kobold n’oublie pas que PFR2 est avant tout un jdr très tactique. Le design des cartes est absolument parfait. Les arènes quadrillées sont très diversifiées, accompagnées de descriptions courtes et purement utilitaires pour en comprendre immédiatement le potentiel mécanique. Les ennemis quand à eux sont très classiques, ce qui n’a rien d’étonnant puisque les modules en questions datent des tous débuts de l’éditeur. Certains y verront un avantage supplémentaire inscrivant clairement ces péripéties dans la case « pour les débutants », celles et ceux habitués à la plume plus fantaisiste des campagnes récentes risquent de s’ennuyer un chouïa. Quoi qu’il en soit, l’équilibrage est comme toujours au poil de cul et souvent accompagné de notes pour l’adapter au niveau de vos joueurs, ou à votre propre niveau de cruauté.

Dans l’ensemble, La couronne du roi Kobold est non seulement une campagne parfaite pour nos camarades débutants ou très occupés puisqu’elle se finit facilement en moins d’un an, mais aussi un recueil d’aventure précieux pour un MJ. Après, et comme toujours pour les jeux techniques à la PFR2, profiter pleinement du contenu vous incitera sans doute à acheter, imprimer ou redessiner les cartes du livre, et à connaitre les mécaniques des monstres sur le bout des doigts. Une campagne pour joueurs occupés donc, mais surtout s’ils ont un MJ avec du temps libre.
Seven mais à la plage

Les sept fléaux de Pointesable est quand à elle une campagne totalement originale, tout en restant un hommage aux origines du jeu. Si vous n’êtes pas habitués au système de classification de Paizo, gardez en tête que l’éditeur chiffre chaque aventure au moment de sa sortie, et ce depuis la première édition. Du coup le premier module sorti pour PF2, à savoir le chapitre introductif de la campagne L’âge des cendres est le 25ème module de Paizo. Pointesable est le 200ème. En plus d’être vertigineux, ce chiffre est vu comme un anniversaire de la gamme c’est pourquoi l’aventure se déroule dans la cité balnéaire éponyme, première ville créée dans le monde de Golarion. Un littéral retour aux sources en somme.
Les péripéties de Pointesable tiennent dans un ouvrage littéralement deux fois plus large que Le roi Kobold et emmènent les aventuriers du niveau 4 à 12, à savoir les niveaux les plus intéressants du jeu ; puissant tout du long, mais s’arrête pile au moment où vous devenez un demi-dieu. Les neuf chapitres vous opposeront évidemment à sept fléaux allant d’un bon vieil incendie criminel à l’échelle de la ville jusqu’à la menace interdimensionnelle en passant par le toujours sympathique tueur en série.
Comme toutes les « grosses » aventures de PFR2, Pointesable est complété par un guide du joueur compilant des suggestions pour la création des PJ, avec notamment des historiques uniques et surtout des descriptions exhaustives de chaque classes, y compris celles qui ne sont pas encore traduites pour aider à les contextualiser et suggérer aux joueurs les rôles qu’elles joueraient dans l’aventure. Deux pages abordent la question des aventures précédentes, notamment des pistes narratives pour faire le lien entre ces dernières et Pointesable. Surtout, le guide propose des options pour démarrer l’aventure à différents points de l’intrigue et vous savez ce que ça veut dire : Les septs fléaux de Pointesable peuvent aussi être utilisés comme une anthologie de modules ! Parce que oui, faire la campagne de bout en bout vous prendra un peu plus de temps que son cousin kobold, mais chaque chapitre regorge d’idées fascinantes pour vos péripéties urbaines, et les auteurs nous invitent à nous y servir comme on veut. Seule ombre au tableau, ce guide n’est pas inclus dans le livre de la campagne. Donc si vous n’avez pas participé au foulancement, votre seule option sera de le télécharger en PDF sur le site de BBE. C’est pas grand-chose mais ça reste dommage.
La ville de Pointesable elle-même bénéficie d’un soin particulier. Elle est massive, pleine de lieux et de PNJ intéressants, et son histoire complexe crée une ambiance légèrement malaisante où chaque évènement passé de cette joyeuse cité portuaire cache un recoin bien sombre qui rejaillit sur le présent. La dernière fois que j’ai eu autant de plaisir à découvrir une ville, il s’agissait de la Porte de Baldur.

Si le point fort du roi Kobold réside dans son level design, celui de Pointesable est définitivement dans ses boss. Les fléaux de la ville et leur perpétrateurs sont dangereux, charismatiques et de véritables bijoux conceptuels donnant à chacun de leurs combats une promesse d’épique difficile à contredire, et je ne vais pas vous parler de la quête cachée, sinon on y est jusqu’à la semaine prochaine.
Les sept fléaux de Pointesable est une campagne extrêmement riche tout en restant bien plus abordable et courte que ses prédécesseurs. Les passionnés de l’histoire de Golarion y trouveront évidemment leur bonheur, ne serait-ce qu’avec le millier de références que contient le texte, et les autres auront simplement un ensemble d’aventures bien écrits et des combats parfaitement conçus, le tout dans une ville si grande qu’il ne faut pas grand-chose pour la trouver réelle. Après ne vous y trompez pas, ce recueil est avant tout adressé aux habitués du jeu.

Sortez les fiches et les figurines
Dans l’un de mes premiers articles pour le Fix, je chantais les louanges de la couronne du roi Kobold que j’avais eu la chance de jouer en version originale, signifiant mon enthousiasme à l’idée d’une sortie française car, triste réalité de notre niche, même une gamme populaire ne peut que rarement se permettre de sortir chaque livre d’un jeu, et les campagnes sont souvent les premières victimes de cet état de fait. Réjouissons-nous donc.
Ces deux nouvelles campagnes PFR2 seraient facilement la meilleure nouveautés de la gamme si elles ne nécessitaient pas les deux autres livres sortis en même temps (et le premier livre du joueur) pour être jouables. Leurs intrigues sont captivantes, leurs PNJ bien écrits, leurs dangers absolument réels, et leurs conclusions satisfaisantes, que ce soit sous forme de campagnes ou de modules. Le travail de traduction est de très loin le meilleur depuis le premier livre du joueur, et évidemment les illustrations sont sensationnelles.
Pointesable est une excellente option pour les joueurs vétérans, d’autant plus qu’elle fait une préquelle idéale à Rideaux ! la prochaine aventure à être traduite chez BBE, et La couronne du roi Kobold est sans aucun doute l’aventure d’introduction parfaite pour les MJ cherchant un moyen de convertir leurs potes, et un tremplin parfait pour des péripéties plus dangereuses, tant officielles qu’originales. Si vous aimez PFR2 et que vous n’avez jamais pu apprécier la qualité de leurs campagnes, vous n’avez aucune excuse.



Hello,
Merci pour l’article ! A force de lire les éloges de PF j’ai envie de m’y intéresser un peu plus. On est plus vraiment débutant mais encore assez novice, la personnalisation des personnages et le côté tactique peuvent convenir à mes joueurs je pense (et je peux passer pas mal de temps à préparer un jeu et un scenar, donc les kobolds ça ouvre la porte!). Le truc qui me freine c’est le côté combat sur carte, j’ai pas de figs, je vois pas trop comment rendre ça viable. Des conseils ?
Les figurines en elles-même sont très secondaires, un damier avec des feutres effaçables et quelques dés ou jetons sont largement suffisants pour représenter la scène! Les figurines et les cartes chiadées c’est génial, mais ça n’en reste pas moins un luxe dont on peut se passer.
Personnellement, j’utilise des jetons cartonnés et des cartes génériques trouvées au hasard des commerces, et mes joueurs ne les voient même pas, c’est juste là pour me donner une vue d’ensemble, et ils peuvent venir de mon côté de la table pour la consulter, mais sinon le reste de la partie se passe dans leur tête. Comme ça on a le côté tactique sans que les accessoires ne limitent leur imagination.
Merci pour la réponse !
Je vais voir ce que je peux bricoler de satisfaisant et faire quelques tests.
Si on est allergique à PF2 ça s’adapterait en DD5 ou, soyons fous, en Chroniques Oubliées Fantasy ?
Absolument, il y a même un précédent pour COF puisque l’une des campagnes historiques de Paizo est en cours d’adaptation pour la seconde édition du jeu!
ça demandera sans doute moins d’efforts d’adaptation pour DD5 compte tenu des similitudes entre les deux systèmes, mais dans tous les cas c’est totalement faisable