Shadowdark sera-t-il celui qui vous apportera la lumière ? [chronique Shadowdark]
Pffff, vous, je ne sais pas, mais moi, j’aurais bien besoin d’être éclairé : OSE, DCC, Cœurs Vaillants, Dragonbane, Index Card, que sais-je encore ?! Des jeux à l’esprit old school qui me font de l’œil pour que j’embarque trois/quatre copines et copains à s’aventurer dans de sombres donjons en noir et blanc, j’en ai tellement en stock qu’ils finissent par tous se confondre dans mon esprit. Résultat contre-productif : je ne sais tellement plus lequel choisir que je finis par ne pas en choisir du tout. (…) Allez, OK, va pour un D&D alors.
Ce qu’il faudrait, c’est un champion. Un titre OSR commac qui mettrait tous les autres KO et ne me laisserait plus vraiment l’embarras du choix. Arkhane Asylum, sous label Rabbit Hole, a choisi son champion : ce sera Shadowdark, un jeu qui arrive en VF auréolé en effet d’une belle réputation de bête à concours. Serait-ce alors lui l’heureux Élu ?

Comme il se doit pour respecter les canons du genre, la VF de Shadowdark se présente sous la forme d’un livre de petit format rempli de petits crobards en noir et blanc. Moins habituel, le volume est sous couverture rigide. En même temps, ça tombe bien : avec ses 326 pages, je ne suis pas sûr que la couverture souple aurait tenu le coup ! On retrouve aussi tous ces codes (petit format, rigide, noir et blanc) pour l’écran du MJ en quatre volets qui complète ce livre de base. Il est accompagné d’une poignée de feuilles volantes loin d’être inintéressantes, on y reviendra plus tard.
Mais l’honneur de l’OSR est sauf avec la suite de la gamme VF qui prend la forme de la traduction des trois premiers Cursed Scroll, des sortes de fanzine sous couverture souple qui font office de suppléments thématiques pour customiser le jeu à volonté. Ou presque. En effet, Arkhane Asylum est à jour sur cette gamme et on attend les trois numéros suivants ainsi que d’autres types de suppléments qui doivent encore sortir en VO. Chez The Arcane Library. Cela ne s’invente pas.


Le moins que l’on puisse dire en commençant à parcourir ce massif livre de base de Shadowdark, c’est qu’on est en terrain connu. Le projet est du pur rétroclonage du Grand Ancien à grands renforts de six fameuses caractéristiques, lancer de D20, classe d’armure, listes de sorts, etc. Ils sont venus, ils sont tous là. Pour le cadre de jeu, on part sur les mêmes recettes. Il y a bien deux/trois trucs qui sont propres à Shadowdark comme le fait que les classes donnent des Avantages aux jets dans certaines circonstances, les sorts génèrent assez souvent des catastrophes magiques ou encore les jetons de chance qui permettent de relancer des jets. Mais, à 99 %, on est en terrain très, très connu.
Alors, soyons clair. Le manque d’originalité est si flagrant qu’il ne peut que faire partie d’un projet global qui, pour l’essentiel, fait partie intégrante de l’esprit OSR : la compatibilité. Tout ceci est tellement interchangeable que vous êtes incité à considérer toute cette production old school comme une seule et immense gamme de jeu dans laquelle vous pouvez piocher à votre guise et monter façon puzzle votre petit environnement de jeu sur mesure, la vôtre et celle de vos joueurs. Liberté et bricolage maison, les deux mots d’ordre du mouvement. Shadowdark l’assume pleinement et on est à peine surpris de lire sous la plume de l’autrice, Kelsey Dionne, des recommandations de livres appartenant à d’autres gammes OSR, en particulier Knave ou surtout Index Card RPG, gamme à laquelle elle semble aussi avoir collaboré.
En dehors de cette belle bouffée d’air frais, il m’est difficile d’apporter un jugement très circonstancié sur les subtils réglages proposés par Kelsey Dionne à la Bible de l’old school. Il faut certainement être plus fin connaisseur que moi de ces multiples systèmes OSR pour savoir si l’équilibrage ou encore l’intuitivité de cette itération-là est meilleure ou non que les autres. Là, tout ce que je peux en dire, c’est que ça a l’air rudement accessible et qu’il n’y a pas de raison que cela ne tourne pas au petit poil.
Bien sûr, il y a quelques originalités dans Shadowdark. Pas beaucoup. Mais il y en a.

D’abord, il y a ce qui a fait la légende du jeu dans le petit milieu : sa gestion obsessionnelle de l’éclairage, des torches, lanternes et tout ça. Là où beaucoup de jeux passent ça par perte et profit en partant du principe qu’on trouvera toujours un moyen d’y voir suffisamment pour cibler sa fireball ou prendre garde à ne pas décapiter le copain contre lequel on se serre dans un tunnel de un mètre de large, Shadowdark a décidé, lui, de gérer ça au petit poil. L’un des gimmicks les plus connus est notamment la gestion de la durée des torches en temps réel : une torche éclaire une heure de temps de jeu et après, pouf, ça s’éteint. Et là, si vous n’avez pas de plan B et des créatures nyctalopes dans le donjon, vous êtes mort. Cela ne s’arrête pas là et on trouve aussi, par exemple, des tables pour savoir s’il arrive des bricoles à vos moyens d’éclairage comme renverser votre lampe à huile ou vous faire souffler votre lanterne. de quoi créer des histoires et des rebondissements à partir de cette seule variable.
On peut aussi évoquer l’intéressant focus sur les banquets à la Astérix en fin de session. C’est par ce biais original et parfois amusant (ou dramatique) que Shadowdark vous propose de tolérer la conversion des PO en PX. Les PJ doivent donc décider à quel point ils vont faire la fête à leur retour d’aventure : on sabre un petit Champomy en petit comité ou bien on rameute tout le quartier et on tire des feux d’artifice ? Selon le niveau de dépense, vous obtenez un résultat dans une table avec les PX gagnés et, souvent, un petit quelque chose qui peut être intéressant ou… hum… embarrassant.
On trouve enfin un fort attachement de l’autrice pour le parfois triste destin des PJ de niveau 0. La création de PJ privilégiée (ce n’est pas strictement obligatoire, juste une suggestion) est de lâcher une flopée de petits niveaux 0 vite créés, plusieurs par joueur, face au danger et de voir ceux qui vont survivre, devenant les véritables PJ, déjà dotés d’une petite existence et de plus de passé qu’un prétiré ou qu’un profil généré à coups de poignées de D6.
Tout ceci est fort intéressant. Cela dit, ça occupe une poignée de pages dans ce gros livre de base, c’est relativement interchangeable (vous pouvez utiliser tout ça avec un autre jeu OSR) et cela aurait donc tout aussi bien pu être trois (bons) articles dans un des nombreux fanzines OSR existants.

Là où, en revanche, Shadowdark se distingue assez nettement de quantité de ses concurrents, c’est par la taille et la densité de son livre de base. Des règles simples. Un univers hyper-référencé. Guère de matos prêt-à-jouer (rien à voir par exemple avec la campagne de Dragonbane). Mais qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans ces 326 pages, Bon Dieu !?
Et bien : des tables. Des tonnes de tables aléatoires. Sur tous les sujets. Et pas le genre de petite table avec un mot en regard du résultat d’un D6. Non, des tables velues avec beaucoup d’entrées et des intitulés plutôt détaillés (quand le sujet s’y prête, cela va de soi). Oh, bien sûr, le principe n’est pas nouveau et nous avons même chez nous, en France, un champion de la catégorie avec John Grümph (en particulier dans la gamme de Cœurs Vaillants 1). Mais là, c’est l’Amérique, c’est Hollywood. Dans Shadowdark, vous trouvez des tables sur tous les classiques attendus : des tables de rencontres en veux-tu, en voilà classées selon les milieux, des générateurs de monstres, de trésors, d’objets magiques, etc. Tout ceci occupe quand même littéralement des dizaines de pages. Tenez, par exemple, pas moins de 45 pages rien que pour les tables de rencontres par milieu. Cela devrait vous guider dans votre futur choix : si vous utilisez finalement rarement les tables aléatoires et autres générateurs de choses et autres, vous trouverez ce livre de base inutilement gros, cher et bavard. Si c’est votre truc, en revanche, foncez, vous en aurez pour votre argent.


Moi, à titre personnel, cela se sent sans doute dans le ton de la chronique, jusqu’ici, j’étais en fait moyennement convaincu. Je ne vois rien de mieux (ni de moins bien) dans ce système que dans d’autres, le coup des torches, je trouve ça un peu gadget et les tables aléatoires, pffff, c’est sympa mais, finalement, j’en ai assez peu l’usage.
J’étais donc prêt à ranger sagement mon gros volume noir et argent à côté des autres jeux OSR jamais utilisés (comme Index Card RPG, par exemple) mais, finalement, contre toute attente, c’est le reste de la gamme qui a retenu mon geste. Oui, le reste. Et je ne parle pas de l’écran, somme toute classique, ou du tout petit petit livret consacré au jeu en solo. Non, je parle des petits livrets agrafés tout moches ou encore des feuilles volantes (vendues avec l’écran) qui font pitié. C’est là où, je trouve, s’est le mieux incarné l’esprit OSR de Shadowdark.

J’ai trouvé les trois Cursed Scroll vraiment impressionnants. A priori, ils ne paient pas de mine : petit format, pas tellement illustrés, noir et blanc, couverture souple, agrafes, etc. En revanche, ils sont littéralement bourrés de matos à jouer. Il y en a partout, même sur les 2ème et 3ème de couverture, c’est dire. Sans mentir, il y a des heures et des heures de jeu prêt à servir dans les 64 pages de chacun de ces livrets.

L’idée est que chaque livret aborde un thème, classique dans un dungeonverse mais un peu moins approfondi dans le livre de base. Le #1 évoque la sorcellerie et ceux qui la pratiquent. Le #2 aborde la question des déserts arides et des cavaliers qui les parcourent (si vous pensez Dark Sun, vous avez plutôt raison). Le #3 est plus branché sur les gros barbares qui déferlent du Nord sur des drakkars. Rien de bouleversant d’originalité, donc, mais vous aurez compris qu’on n’en est plus là depuis un moment.
Le concept est donc de prendre un Cursed Scroll selon vos goûts et de l’implémenter (ou pas, donc) dans votre propre campagne de Shadowdark. Vous y trouverez d’une part quelques règles supplémentaires, notamment des classes de personnages, des sortilèges ou encore des considérations sur les montures, les navires, les voyages dans les milieux hostiles décrits, etc. Dans l’esprit du reste du jeu, c’est très léger et entièrement optionnel.


Surtout, les zines offrent des cadres de jeu complètement prêts à jouer. Le deuxième de couverture abrite une carte à explorer façon hexcrawl. La description des lieux (courtes mais inspirantes) se trouve à l’intérieur. Le troisième de couverture, lui, comporte les plans détaillés d’un donjon dont, bien sûr, l’entrée se trouve quelque part dans la région en question. Là aussi l’intérieur comporte les descriptions mais aussi les factions qui le peuplent, les enjeux, les raisons d’aller explorer tout ça. A chaque fois, le bestiaire adapté est au rendez-vous. Oui, tout ça en 64 pages petit format.

On retrouve cet esprit small is beautiful dans les feuilles volantes fournies avec l’écran. Oh, bien sûr, certaines d’entre elles sont des prétirés : c’est toujours pratique mais pas forcément si pertinent pour un jeu dont la création de PJ est si simple que l’on vous y incite même à créer plusieurs niveau 0 pour débuter.
Non, je parle plutôt des fiches de donjon : recto verso, elles portent un plan tortueux sur une face, agrémenté d’un petit argumentaire et d’une (courte) table de rencontres spécifique. Le verso, lui, comporte la description des différents lieux numérotés du plan. Simple mais diablement efficace. Il est inévitable que, à un moment donné, on aura besoin d’avoir un petit donjon à jeter en pâture aux joueurs et avoir ces cinq fiches en réserve aide à se lancer sereinement, même en demi-improvisation. Dommage qu’il n’y en ait que cinq, d’ailleurs.

On notera en outre qu’il en va de ces fiches recto-verso de donjon-minute comme du reste : elles peuvent fonctionner avec n’importe quel autre jeu à l’esprit OSR. En gros, tous les jeux permettant de faire des jets de sauvegarde sur un D20 et fournissant les stats d’un hobgobelin.
Au bilan, Shadowdark ne me semble ni meilleur ni pire que les autres jeux de la vague OSR. Il ne plie pas spécialement le game en la matière. Il ne vous fera sans doute pas abandonner toute affaire cessante vos bonnes vielles habitudes. Cela dit, si vous n’avez pas encore adopter un système old school, celui-ci est certainement un bon candidat. IL a tout ce qui fait un bon système rétro et sans doute même un petit peu plus. Chose non négligeable, il possède avec les Cursed Scroll une vraie petite gamme aussi pratique qu’accessible et dont on attend la suite avec impatience.


Juste une précision : les Cursed Scrolls 4, 5 et 6 sont déjà sortis en VO depuis un moment
Ils ont été chroniqués sur les sites spécialisés on trouve ça facilement.
J’ai le 4 et le 5 d’ailleurs.
Ah OK merci. Peut-être bientôt en VF alors.
La chronique donne envie pour les Cursed Scrolls, le reste bof bof.
Même réaction. Merci à Narbeuh d’avoir abordé la critique sous cet angle, c’est exactement ce que j’avais envie de lire pour mieux comprendre l’intérêt de cette nouvelle sortie (plutôt que les revues faciles façon « oh un nouveau matos chez l’éditeur machin, déliiiiire ! » de trop nombreux autres médias rôlistes).
Un énorme avantage de ShadowDark c’est sa maquette. Une lisibilité et une clarté bien au delà de DDC par exemple. Et même d’OSE, qui pourtant est déjà pas mal.
Genre Cairn, mais bodybuildé.
La typo bateau qui donne l’impression de lire le Google Doc de préparation ça met pas dans l’ambiance… Au moins c’est lisible, cela dit.
Western Reaches vient d’être envoyé en PDF aux backers et ils contient tous les cursed scroll. Il y a de forte chance que Arkane l’édite également en français. Donc ça vaut le coup d’attendre.
A noter que le pdf est gratuit quand on achète la version physique aux US mais payante en France. Mais le prix € est le même que $. Donc pour ceux qui n’ont pas besoin de 300 pages de tables, Knave ou Cairn est peut-être mieux et bien moins cher.