Règles cruelles, jeu vertueux [chronique Lames cruelles, sang vertueux]
Barbus Inc. est décidément un éditeur intéressant à suivre, non seulement pour leur catalogue de jeux plutôt racés (je vous renvoie à nos critiques de Spire et City of Mist), mais aussi leur propension à prendre des risques. Lames cruelles, sang vertueux fait clairement partie de la seconde catégorie. Entre un univers rarement exploité dans l’espace francophone et un éditeur original (Osprey Games) pas vraiment connu pour son accessibilité, sans compter le fait qu’il a été financé en même temps que le très décevant Sigil & Shadows, la traduction du jeu avait tout d’un pari très risqué. Mais, tel un maître épéiste manchot venu venger son mentor, ne commettons pas l’erreur de sous-estimer le potentiel de ce jeu.
Le jeu officiel du Wu-Tang
Lames cruelles, sang vertueux (LACSV) n’est pas inconnu du Fix. On l’avait notamment cité lors de la critique du charmant Cœurs du Wulin. En effet, les deux jeux se déroulent dans une version romancée du la Chine médiévale, le Wu Xia, que les amateurs de Tigres et Dragons ou des premiers films de Jackie Chan connaissent bien.
Contrairement à Cœurs du Wulin, dont l’objectif avoué était d’émuler les tendances romantiques du genre, LACSV préfère une vision plus familière du Wu Xia (en occident du moins). Une vision sombre et violente gouvernée par l’honneur, la vengeance et autres désagréments similaires poussant trop souvent un noble combattant à massacrer le général local et ses sous-fifres cupides.
Second point notable, LACSV n’est pas un jeu particulièrement simple à aborder, et ça on le doit à la ligne éditoriale d’Osprey Games, un éditeur britannique surtout connu pour ses wargames particulièrement complexes comme Bolt Action, responsable d’autant d’orgasmes que de crises de stress post-traumatique chez les amoureux de batailles historiques.
Bref, dès les premières pages on comprend que les combats sont au cœur de LACSV, un sentiment renforcé par un chapitre dédié au contexte culturel et historique du jeu d’à peine douze pages, et situés en toute fin de l’ouvrage. Le message est limpide : on est pas là pour comprendre les chinois, on est là pour mettre des tatanes. Ce choix radical n’a rien d’un défaut, même s’il frustrera les néophytes curieux et certains passionnés du style. Au contraire, il permet de sélectionner tout de suite son style de joueur. Lequel ? Celui qui aime les combats, les chiffres et les ressources à gérer.

Method Man
LACSV repose sur une boucle de jeu somme toute assez familière : vous lancez une brouette de dés à 10 faces contenant un nombre de cailloux chiffrés dépendants de la compétence utilisée, et priez pour qu’un d’entre eux affiche un chiffre égal ou supérieur au seuil de difficulté imposé par votre meneur ou meneuse.
Au-delà de cette première clé de compréhension, le chapitre abordant les règles est exactement ce qu’on attend des parutions Osprey: c’est dense. L’ensemble extrêmement compact ne perd pas un millimètre en fioritures ou effets de style. Sans surprise l’écrasante majorité des règles concernent le combat, et oui, on est clairement dans du Osprey.
Comprenez bien que les jeux de cet éditeur ne sont pas compliqués, au sens où ils nécessiteraient des calculs à rallonge ou la coexistence de plusieurs systèmes dédiés, mais bels et biens complexes. J’entends par là une base très simple sur laquelle s’empilent des dizaines de facteurs différents avec lesquels joueurs et meneurs devront jongler comme autant d’assiettes en équilibre sur des bâtons.

La volonté explicite derrière ce choix est à mon avis double : d’un côté on doit pouvoir émuler la finesse d’un combat martial. Cela implique d’avoir une référence précise pour tout ce qui peut arriver lors d’un affrontement à mains nues. De l’autre, les auteurs (Brendan Davis et Jeremy Bai) veulent donner une valeur et un impact quantifiables aux aspects les plus mystiques du Wu Xia. Du coup avant de savoir comment gérer un étranglement ou une balayette, on vous parlera d’aspects qui puent la classe comme « l’aura de mort », cette expression du désir meurtrier qui flotte autour d’un guerrier et que les autres peuvent sentir, ou « la déviance de feu », un déséquilibre volontaire de vos énergies vitales (ou Chi) permettant de coller des baffes aux lois de la physique en plus de vos adversaires. Si cette dernière phrase vous rappelle une chanson d’IAM, rien de grave, c’est juste que vous avez bon goût.
Ce premier chapitre a le double avantage d’être court et d’illustrer par les règles l’ambiance du jeu. Mais vue la quantité d’informations on regrette d’autant plus l’absence d’un écran pour les références rapides en jeu.
L’homme aux poings de fer
Créer son personnage se résume à neuf étapes distinctes. Pas besoin de les résumer, disons simplement que six d’entre elles concernent la baston, tout comme les trois dernières même si elles sont aussi vaguement liées au roleplay.
Bref, avant même de connaitre le nom de votre alter-égo, le premier pas est de lui choisir une « capacité signature » et un « contre », et c’est vraiment trop cool. Que vous souhaitiez jouer un archer, un sabreur ou un étudiant du poing de l’homme ivre, la monstrueuse liste de capacités toutes plus stylées que la précédente saura vous satisfaire. On apprécie également le plaisir presque enfantin qu’on eu les auteurs à nommer ces techniques, allant d’un simple « coup de pied de l’eau » jusqu’à « l’humiliante beauté de la fleur de Lijuan ». C’est limite caricatural, et j’en veux toujours plus.

Les contres sont le pendant défensif des capacités signatures. Comme elles, chacun vient avec ses règles spécifiques, ce qui aiguise encore et toujours mon manque d’écran de meneur.
Le troisième et dernier aspect majeur de votre personnage est sa « singularité », un trait physique ou psychologique unique avec souvent un effet mineur sur vos jets de dés. C’est aussi là que se confirme la passion de LACSV pour les tableaux de résultats aléatoires. Ces reliques d’un style de narration un peu passé de mode vous permettent de déterminer rapidement le résultat d’une mutilation, ou les effets de la fameuse « déviance de feu » dont on parlait plus haut. Dans tous les cas elles placent indéniablement le jeu dans un délire old school, sauf qu’au lieu d’être nostalgique des origines du hobby comme Shadowdark ou Into the Odd, LACSV ne nous transporte que de vingt ou trente ans en arrière, à l’âge d’or de Stormbringer, ou la première édition de Warhammer.
En plus de tout ça vous aurez évidemment à déterminer un historique, choisir une activité professionnelle, et déterminer vos ressources. Ces aspects sont évidemment bien moins développés que le combat, même si on doit reconnaitre l’excellente idée de donner trois facettes différentes aux ressources : la thune, le capital social, et l’équipement. Alors oui, on revient à notre métaphore du jonglage, mais ça reste une façon maline d’exprimer différentes formes de richesses au sein d’un même groupe de personnages.
Raekwon Masta
Avant de nous intéresser à la pratique, mention honorable à la seconde moitié du livre conçu pour guider le futur meneur. Bien plus verbeux que leurs prédécesseurs, ces chapitres alternent entre conseils génériques mais bienvenus et rappels thématiques succincts afin de maintenir la cohérence et l’ambiance de votre campagne. Le tout est d’ailleurs délivré via un chant lexical orientaliste suranné et charmant à la fois, comme par exemple lorsqu’on compare une aventure à de la porcelaine brisée. Ah et bien sûr une tonne de tables aléatoires si jamais vous ne savez pas quel genre de bagarre doit prendre place selon que le cadre soit un salon de thé ou une ruelle sombre.
L’emphase est mise sur la création d’un « Jianghu », traduit ici par « société de guerriers ». En gros il s’agit de choisir comment s’organisent et se rencontrent les combattants de votre monde. Et si vous n’avez pas d’idée, il y a évidemment des tables aléatoires.

Bullet Time
Amateurs de DD5 et Pathfinder, réjouissez-vous ! Si vous pensiez que tous les JdR modernes atténuaient le combat au profit du roleplay, LACSV va vous faire du bien. Comme pour les deux jeux suscités, les affrontements sont complexes, trépidants, et surtout longs. Et quand je dis « long » je veux dire très longs. La cause principale est sans aucun doute l’usage presque systématique de jets d’opposition dès que vous faites autre chose que taper quelqu’un. Pour les néophytes, un jet d’opposition implique deux personnages lançant leurs dés, et que le meilleur résultat gagne.
Ne vous y trompez pas, les scènes de baston sont vraiment fascinantes et forment une proposition ludique unique. Cependant comme tout système radical, on n’en saisit les saveurs qu’en ayant une certaine expérience des wargames, ou de JdR très portés sur le tactique.

Dernier Round
Jouer à Lames cruelles sang vertueux, en plus d’être une expérience franchement plaisante m’a appris pas mal de choses sur la place qu’il peut occuper dans votre ludothèque.
Sur mes étagères, Lames cruelles sang vertueux est une excellente alternative à Cœurs du Wulin qui, malgré sa maestria m’avait frustré par son manque d’emphase sur les combats.
Dans le cas de ceux que le combat tactique rebute, LACSV peut faire une excellente introduction aux jdR plus tactiques, une introduction très babtou-friendly à un univers rarement abordé en francophonie, ou l’occasion d’incarner pleinement le fantasme du maitre martial, bien mieux qu’avec n’importe quel build de moine. J’ajouterai que le jeu ferait aussi un excellent jeu de transition à suggérer à un groupe trop accroché à D&D. Dans tous les cas, Lames cruelles sang vertueux est un excellent JdR martial. Malgré la complexité des règles, elles m’apparaissent finalement assez minimalistes : épurées au maximum pour offrir ce qui est très certainement aujourd’hui la meilleure manière d’explorer vos fantasmes généralement mis sous clé dans la 36ème chambre de Shao Lin.



J’ai découvert le jeu pendant une partie d’initiation à Octogones avec un membre de Barbiu Inc et le côté fun et volontairement extravagant des combats émulant les arts martiaux spectaculaires m’a plu. Imaginez un jeu où il existe une compétence « consommation d’alcool » qui combotte avec des talents pour en faire un vrai drunken master qui balance des patates et fait traverser les murs de bambous à ses adversaires et vous aurez une idée du genre de combat que l’on peut gérer dans ce jeu. Les règles peuvent en effet se complexifier au fur et à mesure de la lecture et je pense que certains combos sont volontairement déséquilibrés mais ce côté mis à part ce jeu est une perle^^