Cyberpunk 2077 en JdR, la version démo ? [chronique de la boîte Edgerunners]
En-fin ! Alors que 90 % de la population geek connaît désormais les termes de Arasaka, Netrunner, Militech ou Trauma Team en les associant à un très célèbre jeu vidéo, la gamme Cyberpunk se décide enfin à faire une infidélité à son Rouge pour nous amener un peu dans le Jaune. Un peu seulement, comme on va le voir.

Cela veut dire toutefois que la boîte « de découverte » (appelons-là comme cela faute de mieux) Edgerunners est disponible en VF grâce aux bons soins de Arkhane Asylum. Si vous ne suivez tout cela que de loin, il est peut-être utile de préciser que Edgerunners est le nom d’un anime diffusé sur Netflix et qui prend place, donc, dans la même version de Night City que le célèbre jeu vidéo. En 2077, donc. C’est là en effet l’astuce utilisée par la gamme pour mettre un pied dans l’embrasure de la porte de 2077 : incarner des PJ sur les traces des héros de l’anime. Soit.
La boîte ménage son petit effet wahou comme il convient désormais, notamment chez AAP, coutumier du fait. Elle se compose de trois livrets à couverture souple, l’un pour l’univers, l’un pour les règles et l’autre pour le scénario. Évidemment, à côté de cela, on trouvera pas mal de petites choses qui justifient le format boîte : des fiches de prétirés (sept, quand même), des plans (Night City et des battlemaps), des silhouettes en carton avec leur standee et même, une fois n’est pas coutume, des dés aux couleurs du jeu. Le tout pour moins cher qu’un gros livre à couverture rigide. Très bien.


D’autant mieux que, donc, la boîte ne dépend pas du reste de la gamme. Les prétirés sont assez nombreux pour se passer de création de PJ. Mieux même, pour respecter la tradition Cyberpunk, le jeu fournit de nombreuses tables de lifepath pour customiser son PJ en fonction de ses envies. Surtout, toutes les règles sans exception sont fournies, y compris pour le hacking ou les implants cybernétiques. Même si les livrets y font parfois référence pour évoquer quelques détails supplémentaires, le livre de base de RED n’est absolument pas requis. Stand alone.


Cela fait un peu flipper, d’ailleurs. Franchement, la lecture des deux livrets, règles et univers, seulement 80 pages à eux deux, est très fluide et ne semble absolument pas nécessiter plus de place pour expliquer le système de jeu, désormais bien rôdé, de CP, ni les fondements d’un univers devenu beaucoup plus facile à référencer. On se demande bien alors pourquoi le livre de base de RED est si gros…
Certes, bien des choses sont simplifiées comme le netrunning, ici dans une version alternative plus rapide ou la chronologie de l’univers de jeu, à la fois étendue jusqu’en 2077 et passablement simplifiée auparavant. Mais rien de choquant. Au contraire, de quoi se demander si ce travail de simplification n’aurait pas dû être fait avant. Avant cette quatrième édition du jeu. Bref.


Le scénario est lui aussi conçu pour être très accessible, émaillé de conseils de mise en scène et d’usage des règles, qui en font quasiment un didacticiel. Sa structure se veut non-linéaire avec recours à un impressionnant organigramme et à des termes qui font riches comme « Signal » ou « Cliffhanger » pour typer les scènes. Il n’en reste pas moins si classique que l’on peut considérer qu’il décline dans l’univers de CP le trop fameux « retrouvez les quatre parties dispersées de cet artefact ! ». Le scénario se préoccupe surtout de scènes d’action et, d’ailleurs, en réussit plusieurs, plutôt spectaculaires. Il y a aussi des décisions à prendre : c’est bien. Les PJ n’en restent pas moins de vagues exécutants dont on se demande bien parfois quelles peuvent être les motivations pour une telle mise à danger d’eux-mêmes !


C’est entendu : à nos yeux de rôlistes expérimentés, la boîte est éminemment abordable, aussi bien en termes d’investissement financier que d’accessibilité de l’univers de jeu. Il n’en reste pas moins que son positionnement éditorial interroge fortement. Le ton employé, en particulier dans un scénario (unique, rappelons-le) aux forts accents de tutoriel, indique clairement que le public visé est l’auto-initiation. On imagine donc quelqu’un qui connaît pas ou peu la pratique du JdR sur table mais qui souhaite prolonger sous cette forme son expérience positive vécue avec le jeu vidéo ou l’anime. Le peu de hauteur des conseils prodigués en marge du scénario (du genre : « si vos joueurs sont fans d’un des morceaux de la BO, passez-le ! »… non, sans rire ?!) indique donc clairement que le vieux de la vielle de Cyberpunk n’est pas vraiment la cible. Dont acte.

Cela dit, l’investissement, en temps, en effort intellectuel de préparation et même finalement en argent, ne me semble vraiment pas séducteur pour espérer attirer un large public vers notre beau loisir avec cette boîte. Vendue pour désormais plus cher que le jeu vidéo lui-même, son point faible est sa finalité réduite à un seul scénario, pas très long et pas fou-fou non plus d’ailleurs. Impossible pour nous rôlistes d’invoquer ici le traditionnel argument de la durée de vie de nos jeux face aux triple-A qui culminent à 15-20 h de jeu. Cela semble quand même être beaucoup d’efforts à fournir pour comprendre le principe du JdR, les règles de Cyberpunk et tout ça pour ne finalement pouvoir joueur qu’une poignée d’heures.
Bon, supposons que nos courageux Béotiens passent quand même cet obstacle. Et après ? Bah, rien. A moins de supposer que nos tous frais convertis poussent le zèle jusqu’à se lancer dans l’écriture de leur propre campagne sur la base de cette boîte, ils ne risquent pas de continuer sur leur lancée puisque R. Talsorian Games ne propose actuellement rien d’autre pour jouer en 2077.


Certes, un livre de campagne serait en cours d’écriture. Il contiendra pour moitié le matériel pour adapter règles et univers du RED au contexte du jeu vidéo. Cela ne devrait pas être très différent des 80 pages dédiées à cet objectif de la présente boîte. L’autre moitié sera donc une campagne. Talsorian espère sortir ce livre courant 2026. Ou pas. Il faudra encore attendre le délai de traduction par AAP. Pas pour tout de suite, donc.
Qui plus est, cela sera donc un simple supplément. Pas une édition Jaune du livre de base de Cyberpunk. Nos nouveaux convertis devront donc acquérir en plus de ce supplément les règles complètes et faire le tri dedans entre ce qui concerne le Rouge et le Jaune. On a connu plus user friendly. De même, le reste de la gamme reste calibré pour 2045 – on attend notamment un sourcebook Night City 2045 pour bientôt – ce qui ne fera qu’alimenter la frustration de ne pas avoir de véritable matériel pour 2077.
Difficile de savoir qui incriminer. Pas Arkhane Asylum en tout cas qui suit, d’assez près, la VO en mode complétiste. CD Projekt qui ne veut pas laisser Mike Pondsmith jouer avec ses jouets ? Cela ne semble pas être le cas puisque deux suppléments estampillés 2077 sont donc officialisés. Pondsmith lui-même qui veut d’abord tout bien développer son RED avant de passer à autre chose ? On ne sait pas.
Ce qu’on sait, en revanche, c’est que tout ceci laisse une impression amère d’occasion ratée. Cyberpunk aurait pu prendre une autre dimension en devenant une référence absolue de notre loisir, peut-être même aux côtés de D&D et de L’Appel de Cthulhu. A la place, il va rester cet objet un peu étrange à réserver à quelques geeks qui sauront, eux, faire le tri entre les différentes époques et y prendre juste ce qu’il leur faut. Dommage.
En attendant, cette boîte Edgerunners reste un bon produit, hautement recommandable en termes de rapport qualité/prix et qui joue bien le rôle que l’on peut logiquement lui assigner : donner envie de jouer plus dans l’univers de 2077. Pour le reste, bah, il faudra soit être bricoleur, soit être très patient.


Surtout, que les changements apportés par RED au background changent la donne dans la relation entre la ville et les corpos, et que 2077 ramène Night City a une version beaucoup plus proche de 2020 que celle de 2045.
Franchement quand je vois l’épaisseur des livrets, je comprends pas qu’en 2026 la majorité des JdR soit pas sous ce format (pas pour de l’initiation, un jeu complet) : un petit livret de règles équivalent à un gros livret de jeu de société, un autre petit livret pour évoquer assez le monde, et après on peut vendre plein de petits livrets qui sont des scénarios vite lus vite compris vite amenés à table.
J’imagine que pour un public néophyte ça serait beaucoup plus attractif (et les prix le seraient aussi).