Praise the dice [chronique de Vous êtes mort – Rabbit Hole]

Vous êtes mort, édité en français par Rabbit Hole, le label indé de Arkhane Asylum Publishing, est la version française de You Died, un jeu de rôle solo conçu par Giles Penfold (et illustré par Edward Yorke). Proposé sous la forme d’un livret compact, il s’inscrit dans cette nouvelle gamme de jeux courts, autonomes et à forte identité ludique. Derrière son format modeste se cache une ambition claire : retranscrire l’expérience Dark Souls en jeu de rôle, sans licence officielle mais avec une compréhension manifeste de ce qui fait le sel du genre.

Un format modeste, un contenu dense

Le jeu se présente sous la forme d’un livret A5 à couverture souple, d’une soixantaine de pages. La mise en page est majoritairement en noir et blanc, rehaussée par quelques touches de rouge, un choix graphique cohérent avec l’univers sombre du jeu. L’ensemble est sobre, fonctionnel et va droit à l’essentiel.

Le cadre proposé est celui du royaume de Kohlren, bâti sur le cadavre en décomposition de son ancien roi géant : Kholn. Le joueur incarne un aventurier solitaire dont l’objectif est clair : traverser le royaume, affronter ses épreuves, vaincre ses gardiens… et s’emparer de la couronne.

La progression est structurée en trois actes, chacun correspondant à une zone :

  1. Une région initiale assimilable à un village ou une périphérie du royaume.
  2. L’ascension du squelette du roi géant, à la fois lieu et symbole.
  3. Le domaine final, équivalent à la cime du cadavre de l’ancien souverain.

Chaque acte se conclut par un combat de boss et la victoire sur le troisième d’entre eux marque la fin de la partie : vous récupérez la couronne et devenez roi. Une structure simple, lisible, et immédiatement évocatrice.

Une mécanique hybride : dés et cartes

Sur le plan des règles, Vous êtes mort repose sur une base volontairement épurée. Le système de résolution d’actions utilise “Caltrop Core”, un document de référence sous licence Creative Commons publié par Titanomachy RPG et disponible sur itch.io. Il s’agit d’un système à base de d4, conçu pour être rapide et intuitif.

Lorsqu’une action doit être résolue, le joueur constitue un pool de dés composé :

  • d’un d4 de base
  • auquel s’ajoute un nombre de d4 égal à la moitié de la caractéristique utilisée.

Une fois les dés lancés, seul le meilleur résultat est conservé. Ici, pas de seuil de réussite ou d’échec : la valeur obtenue est directement le résultat de l’action, ce qui évite toute interprétation superflue et accélère considérablement le rythme de jeu.

Exemple pour un combat, le résultat de votre attaque se lit comme ceci :

  • 1. Souffle : Vous n’infligez aucun dégât
  • 2. Égratignure : vous infligez la moitié des dégâts (arrondis à l’inférieur, minimum 1)
  • 3. Impact important : vous infligez les dégâts normaux
  • 4. Coup critique : vous infligez le double des dégâts

Mais le véritable cœur du système repose ailleurs.

Le jeu de cartes, moteur de l’aventure

L’expérience de jeu s’articule autour d’un jeu de 54 cartes standard (cartes classiques + deux jokers). En début de partie, le joueur procède à une phase de préparation où vous devez constituer trois pioches représentant chaque acte. Les cartes sont triées par valeur, puis un certain nombre de cartes est pioché dans chaque pile afin de constituer le paquet de rencontres. Celui-ci représente tout ce que le joueur croisera durant son périple : ennemis, arme à ramasser et PNJ. On mélange ensuite le tout, puis on ajoute une carte Boss, représentée par une Dame, un Valet ou un Roi.

Les deux jokers sont mis de côté : ils représentent les fioles de sang noirci, l’équivalent très assumé des fioles d’Estus (= des potions de vie). Le joueur commence la partie avec une fiole (un joker), qu’il incline lorsqu’elle est utilisée. La seconde fiole s’obtient en cours de jeu.

Chaque carte piochée a une double lecture :

  • La valeur indique le type de rencontre.
  • La couleur représente la faction concernée.

Le royaume de Kohlren est ainsi divisé en quatre factions, toutes détaillées dans le livret, donnant une vraie cohérence à l’ensemble des rencontres.

On pourra regretter que la phase d’installation manque parfois d’exemples concrets pour guider les premières parties. Toutefois, cette petite faiblesse est largement compensée par un choix éditorial fort : tout est illustré. Armes, objets, monstres, PNJ… chaque élément bénéficie de son visuel. Certes, le style est minimaliste — parfois à la limite d’un test de Rorschach pour rôliste — mais il remplit parfaitement son rôle et contribue à l’identité du jeu.

Feux de camp, mort… et recommencement

Là où Vous êtes mort impressionne réellement, c’est dans sa capacité à retranscrire l’ADN de Dark Souls à travers des mécaniques d’une simplicité désarmante.

Le système des feux de camp est central. Après certaines rencontres, le joueur peut choisir de se reposer. Cela permet de récupérer ses fioles, mais entraîne également le retour des ennemis : les cartes de la défausse sont replacées dans la pioche, dans un ordre précis, forçant le joueur à affronter à nouveau les mêmes adversaires.

La mort est traitée avec tout autant d’élégance. Lorsqu’un ennemi terrasse le personnage, la carte correspondante est placée horizontalement dans la pioche. Le joueur redémarre alors depuis le dernier feu de camp, et devra retraverser les mêmes épreuves jusqu’à atteindre cette carte “marquée”. Une fois l’ennemi vaincu, il récupère l’ensemble de son équipement.

C’est simple. C’est lisible. Et surtout, c’est incroyablement fidèle à l’expérience vidéoludique dont le jeu s’inspire.

Combats, PNJ et progression

Concrètement, une partie se déroule de façon très fluide. À chaque carte piochée :

  • En cas de combat, la séquence est toujours la même : l’ennemi attaque, le joueur choisit de parer ou d’esquiver puis attaque à son tour avant d’éventuellement utiliser un objet.
  • Les PNJ apparaissent via les cartes de valeur 10. Leur histoire se découvre progressivement, à la manière d’un livre dont vous êtes le héros. Tirer plusieurs cartes 10 permet d’approfondir leur quête, souvent à la clé d’artefacts puissants.

Le nom du PNJ, son histoire et sa faction dépendent de la couleur de la première carte rencontrée, ce qui encourage naturellement la rejouabilité si vous voulez rencontrer les 4 PNJ du jeu.

Le jeu intègre également un forgeron. En vainquant certains ennemis, le joueur récupère des crânes servant à améliorer ses armes : soit en augmentant leurs dégâts, soit en renforçant les bonus qu’elles octroient à une caractéristique. Là encore, une mécanique simple mais satisfaisante.

Un univers sombre et étonnamment cohérent

Tout ce qui fait le charme d’un Dark Souls est présent : ennemis récurrents, adversaires uniques plus redoutables (on écarte la carte du jeu au lieu de la mettre dans la pioche), boss aux capacités spéciales, PNJ énigmatiques, factions aux motivations troubles… L’univers de Kohlren se révèle progressivement, par petites touches, sans jamais noyer le joueur sous l’exposition.

La cohérence est telle que l’on se surprend à ressentir les mêmes émotions que face au jeu vidéo. Le jeu est tellement complet que j’ai même tenté de mettre la page des boss contre mon oreille pour voir si une musique épique n’allait pas démarrer…

Conclusion : une vraie réussite

Vous êtes mort est le deuxième livret (sur six) de la première vague Rabbit Hole. Et il faut bien l’avouer : après plusieurs adaptations officielles de Dark Souls décevantes, il était facile d’aborder ce jeu avec scepticisme.

Échec critique de la part du chroniqueur !

C’est en fait une véritable claque. Tout est là : les mécaniques, l’ambiance, le rythme, la tension, la satisfaction de la victoire durement acquise. Le jeu parvient à retranscrire l’essence de Dark Souls avec une intelligence et une élégance remarquables, sans jamais sombrer dans la complexité inutile.

Un pari ludique réussi pour tous les fans de Dark Souls. Le jeu réussit même l’exploit d’être un très bon jeu solo.