Les Miroirs bientôt dans le rétroviseur
Et oui, ça filoche : le foulancement consacré par Scriptarium à la réédition de luxe des Miroirs des Terres Médianes pour Rêve de Dragon est en train de s’achever. Et, malgré le contexte un peu morose, le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un succès avec plus de 500 % de l’objectif initial. Il reste 2-3 jours pour y participer. Ce que, à n’en pas douter, va essayer de vous convaincre de faire Jidus, illustrateur et rouage essentiel de toute cette aventure consacrée à la renaissance du jeu de Denis Gerfaud.
1. Bon, ben dis donc, la souscription pour la réédition des Miroirs des Terres Médianes a dépassé les 500 % de l’objectif ! Bah, ça alors, moi qui croyait qu’il y avait une crise du foulancement en ce moment ?!
Ça serait mentir de te répondre qu’on avait pas un peu les chocottes avant de lancer le financement participatif, parce qu’effectivement, la tendance du moment est plutôt atone. C’est en tout cas ce qui se dit dans le milieu du jeu de rôle. Mais bon, malgré tout, nous étions relativement confiants. On avait mené une bonne souscription l’été dernier sur nos autres gammes, celles de livres-jeux et de BD. Et pour les Miroirs, eh bien, tout le doute a été levé dès les premières minutes du lancement : nous avons atteint le premier objectif en une heure.
Bon, quand on regarde un peu ce qui se passe autour de nous, on reconnaît qu’on a de la chance, parce qu’à part quelques jeux qui cartonnent, de nombreux autres ont parfois du mal à décoller. C’est dommage pour les nouveaux, ou ceux pas très connus qui gagneraient sans doute à l’être… Après, je ne suis pas expert des foulancements, je ne me hasarderai pas à dire pourquoi ça se passe comme ça. Saturation du marché, prix relativement élevés dans un contexte économique pas tout rose… C’est sans doute un peu tout ça.

2. Cela dit, j’ai failli raté le CF moi. Il faut dire : celui pour le livre de base date de 2017… vous êtes pas des rapides chez Scriptarium, pas vrai ?
Hum… Disons qu’on aime prendre notre temps. Et puis, il faut rappeler ici un point important. Scriptarium est une maison d’édition associative, ce qui signifie que le boulot est assuré essentiellement par des bénévoles qui ont un taf à côté pour remplir le frigo. Leur engagement est, de fait, à géométrie variable. Personnellement, j’étais sorti lessivé de la souscription de 2017. A l’époque, l’équipe RdD à Scriptarium n’était pas pléthorique, et puis nous avons été secoués par le décès de Pierre Lejoyeux, un des piliers de la renaissance de Rêve de Dragon, l’année suivante. Sans rentrer dans les détails qui n’intéresseront personne, j’ai eu aussi pas mal de chamboulements dans ma vie perso en 2019-2020. Puis il y a eu le Covid… Bref, la gestation des Miroirs a été plus longue que prévu, effectivement.
Cependant, l’équipe s’est depuis considérablement étoffée, avec des gens pleins de talent. Et surtout, comme je n’aime pas qu’un souscripteur attende pendant des lustres un jeu auquel il a souscrit, nous avons décidé d’avancer le chantier au maximum avant de lancer le financement. Tout cela prend du temps, car le boulot est immense, et nous avons la fâcheuse manie d’être minutieux voire un tantinet perfectionnistes… ça explique le délai.
3. De toutes façons, suis-je bête, je viens de me souvenir que j’avais déjà tous les modules de l’époque dans ma ludothèque. On est d’accord que ça ne sert à rien de tout racheter, hein ?
Pour les grands fans de Rêve de Dragon qui suivent le jeu depuis sa sortie il y a 40 ans, ceux qui ont eu la bonne idée de garder le matériel d’époque dans un coffre-fort loin des mites et de la moisissure, effectivement, ton argument se tient. Mais on a pensé à tous les autres, ceux qui n’avait pas la totalité des scénarios, ou alors ceux qui en avaient mais en mauvais état, qui voulaient jouer avec du matos neuf… Après tout, quand on a relancé une édition de RdD en 2017, c’était aussi le pitch de départ : produire des bouquins neufs, beaux, pour ne pas se rabattre sur des livrets élimés vendus à des sommes astronomiques sur Internet. Et puis, pour le coup, il y a eu un vrai travail éditorial sur cette nouvelle version des Miroirs. D’abord, l’adaptation du texte à la dernière version des règles – n’oublions pas que les MTM sont sortis pour la V1 du jeu -, ensuite quelques reprises de passages (par Denis Gerfaud). Et enfin, il y a l’énorme travail graphique accompli par Rolland Barthélémy et Florence Magnin qui vont faire de ces bouquins un plaisir pour les yeux, du moins je l’espère.

4. Imagine que quelqu’un débarque là maintenant et ne connaisse pas les Miroirs : tu dirais quoi pour le convaincre de casser son CODEVI pour souscrire dans l’heure ?
Alors déjà, je dirai : heureux homme, heureuse femme, toi qui vas découvrir les Miroirs ! Si tu n’as pas eu la chance de les jouer il y a bien longtemps, tu vas pouvoir le faire à présent… Toutes celles et tous ceux qui connaissent depuis peu Rêve de Dragon, qui aiment y jouer, par exemple ceux qui ont découvert cet univers avec notre édition de 2017, doivent à tout prix tester ces gros scénarios qui contiennent déjà tous les éléments propres à l’univers de Denis Gerfaud : des virées dans des mondes loufoques, du mystère, de l’aventure, de l’ironie mordante, des escapades parfois cauchemardesques… J’ajouterai que même ceux qui ne font plus de parties devraient être séduits par le style de Denis. C’est un type qui écrit très bien, hein. Donc en plus d’être un plaisir de jouer, Rêve de Dragon, et les MTM, c’est aussi un plaisir de lecture. Elle est pas belle, la vie ?
5. Parmi les bonus, il y a un nouveau manuel, le Traité de personnages et de lieux. Ah bon, je croyais que Gerfaud avait explicitement interdit que l’on publie du nouveau matériel de jeu pour RDD ?
Il faut que tu vérifies tes sources, cher Fix. Denis n’a jamais interdit cela. La preuve en est que la gamme Rêve de Dragon a été relancée chez Scriptarium par la publication en 2015 de la campagne A la Claire Fontaine… écrite par moi-même. Dans les faits, Denis nous a cédé les droits de Rêve de Dragon pour la partie ludique, nous sommes détenteurs de la marque. Nous sommes donc libres de produire tout ce qu’on veut… mais nous tenons tout de même à faire valider auprès de lui chacune de nos parutions, c’est important pour nous. Il garde un droit moral et un regard sur son œuvre, et c’est bien normal. Nous respectons, de fait, son souhait actuel de ne pas modifier les règles de Rêve de Dragon. Mais non, il y aura du nouveau matériel à venir, du matériel ludique et inédit.

6. Bon, justement. On est entre nous. De toi à moi, tu ne crois pas que certains de ces très vieux scénarios ont un peu vieilli dans leur façon de concevoir le JdR et qu’ils auraient gagné à être un peu reliftés, hein, dis ?
C’est clair que certains passages peuvent rappeler parfois l’époque « Porte-monstre-trésor ». Cela s’explique par le fait que Denis écrivait, dans les années 80, pas mal de scénarios pour des jeux de cette période où D&D régnait en maître. Mais l’atmosphère des Miroirs, l’âme de RdD se dégage déjà, et je pense que ces passages peuvent être largement éclipsés par toute la magie onirique.
En dehors de cet aspect, bien sûr qu’on peut toujours relifter des scénarios. Mais honnêtement, je trouve que les histoires de Denis sont assez intemporelles. Et le reproche qui lui est parfois fait de ne proposer que des scénarios linéaires ne tient pas la route en ce qui concerne les Miroirs. Il suffit de feuilleter « La Cité des Treize Plaisirs » pour se rendre compte qu’il s’agit d’un gigantesque bac à sable, où le gardien des rêves a toute la matière pour inventer les aventures qu’il veut, et où ça peut partir dans plein de directions différentes. Même remarque pour « A l’Heure du Vaisseau », où la fin n’est pas gravée dans le marbre. Le scénario peut prendre des tournures diamétralement opposées selon le choix des joueurs.
7. Comment s’est fait le choix de Rolland Barthélémy pour les illustrations, sachant qu’à l’époque des Miroirs, il ne travaillait pas encore pour la gamme RDD ?
Outre le fait que Rolland est devenu un ami, je trouvais que sa patte graphique incarne à merveille Rêve de Dragon et qu’il était logique de lui confier l’illustration de ces scénarios. C’est peut-être dû au fait que moi-même, j’ai découvert ce jeu en tant que joueur avec l’édition Multisim, dans les années 90, et que les dessins de Rolland me faisaient rêver, voyager littéralement. Et d’un point de vue éditorial, ça me semblait intéressant de poursuivre la gamme Scriptarium avec la même charte graphique. Même chose pour le choix de Florence Magnin pour les couvertures, son style unique est vraiment emblématique.
Et pour en revenir à Rolland, je suis très content que nous ayons pu débloquer l’objectif de son artbook, c’est une idée de bouquin qui me titille depuis des années. Enfin, et ça sera peut-être un scoop, Rolland ne se contente pas de dessiner : il écrit aussi, et vraiment pas comme un manche. Notamment des choses pour Rêve de Dragon, qu’il connaît très bien. De la matière qu’on exploitera forcément, à un moment ou à un autre !

8. Question goodies : sérieusement, ENCORE un écran du Gardien ?! Mais pourquoi, Grands Dieux ?
Parce que c’est beau, tout simplement. Dans l’équipe, nous trouvons que l’illustration de Florence est vraiment magnifique, elle regorge de détails issus des différents scénarios des Miroirs. Elle incarne véritablement ce supplément, et ces clins d’œil, tout comme dans l’écriture de Denis, font partie intégrante de l’univers de RdD, à mon sens. Puis bon, on profitera de la sortie de cet écran pour le relifter légèrement coté gardien des rêves. De sorte que les deux écrans seront complémentaires.

9. Goodies suite : on se souvient tous de la carte bizarre conçue pour faire accroire que tous les Miroirs se déroulaient dans le même monde physique. Cela m’a toujours semblé être une maladresse qui allait très exactement à l’encontre de l’identité de l’univers du jeu dans lequel on passe d’un rêve de dragon à l’autre via des déchirures (ou autres). Pourquoi la rééditer ? Vous manquiez à ce point d’idées de paliers ?
C’est sans doute notre petit côté « patrimonial » qui nous a motivé à la ressouder, puisqu’à l’origine elle est en plusieurs volets, puis la coloriser et enfin la réimprimer. Cela nous permet de conserver cette grande carte dessinée par Denis lui-même, alors que la totalité des plans qu’il a conçus pour les Miroirs ont été refaits. Alors effectivement, cette carte peut paraître étonnante au vu de la philosophie générale de Rêve de Dragon, qui est un multivers instable, qui rend les aventures des voyageurs dépendantes de déchirures, de blurêves ou de gris rêve. Par essence, il n’y a pas de background géographique solide à RdD, et c’est très bien comme ça. Disons qu’on ressort cette carte comme un objet de curiosité, en disant aux joueurs, voilà, elle existe, faites-en ce que vous voulez. Et puis ça permet de donner un peu de contexte à certaines cités ou autres lieux emblématiques cités dans les règles de Rêve de Dragon, et donc d’inciter les gardiens à imaginer des choses autour, pourquoi pas.

10. Bon, la question à 10 points de Rêve : pour toi personnellement, s’il avait fallu se limiter à la réédition d’un seul Miroir, cela aurait été lequel et pourquoi ?
Ca, c’est une question piège, parce que je les aime à peu près tous de la même manière… Je vais tricher et en citer deux. J’aime beaucoup « Un Parfum d’Oniroses », qui est resté un excellent souvenir de partie avec mes joueurs. A mon humble avis, il y a tout ce qui fait l’essence de Rêve de Dragon dedans : un rêve d’archétype, des personnages attachants, des coutumes exotiques, et une quête centrée sur le Voyage, le franchissement de déchirures plus ou moins contrôlé. Alors bien sûr, tous ces ingrédients se retrouvent dans d’autres campagnes ou scénarios, mais mon appréciation d’une histoire correspond au plaisir que j’en ai retiré en partie, avec les anecdotes pas forcément prévisibles, les chemins de traverse empruntés par les joueurs, les fous-rires lorsqu’une queue de Dragon impromptue dézingue ce qui était prévu à la base. Et là, ce plaisir fut maximal.
Et le second, c’est bien entendu « L’Empire du Roi-joueur », un scénario mythique, parfaitement construit et bien dosé. Parce que là, on touche à la noirceur la plus sombre – comment ça, ça se dit pas ? – de l’œuvre de Denis : ce scénario est un huis clos , un monde-piège cauchemardesque qui bat en brèche l’idée reçue selon laquelle RdD est un univers poétique à la Bisounours… Tout joueur de RdD qui se respecte doit un jour se frotter au Gai-Ministre et ses sinistres compagnons…

