[Di6dent] Cet obscur objet du désir

Note : et oui, ami lecteur, tout passe, tout lasse, tout casse. Même les périodes de deuil. Au sein de la Redac6on, on a à peu près fini de ruminer les regrets liés à l’interruption de la parution de notre mook, Di6dent. Il faut dire que cela fait maintenant bientôt deux ans qu’on a sagement (??) décidé de replier nos maigres forces sur le Fix pour permettre à l’esprit du mag’ de perdurer à travers nos interviews, coups de gueule, coups de cœur, etc. Il n’est pas si mal, finalement, ce webzine rôliste, hein ? Quand on y réfléchit bien, il ne manque que quelques articles de fonds pour en faire un véritable magazine en ligne. Une sorte de Di6dent 2.0, en somme. C’est dans ce but que nous avons décidé de faire de chaque vendredi un rendez-vous consacré à un article différent, plus long, plus écrit, plus orienté vers le jeu que vers l’actu du jeu. Une rubrique magazine. Et du coup, on lui a donné le nom de Di6dent à cette rubrique. Et toc. Dans un premier temps, nous allons surtout profiter de cette rubrique pour rendre disponibles, petit à petit, tous les articles de feu Di6dent qui nous semblent avoir conservé de l’intérêt malgré le passage du temps. Après… et bien on verra ! On commence ce vendredi avec un article signé Benjamin « Macbesse » Kouppi publié dans Di6dent #15 et évidemment reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.

 

 

Cet obscur objet du désir
Mettre en scène la sexualité

« Il n’y a pas de rapport sexuel chez l’être parlant » disait Lacan. En son temps, personne n’avait compris, mais il suffit d’observer une tablée de rôlistes pour s’en convaincre : dans un loisir qui repose exclusivement sur la conversation, la sexualité est rare, et les tablées qui s’y aventurent regardées avec suspicion. Mais pourquoi diable le font-elles ? Quel est l’enjeu ludique de la mise en scène de la sexualité des personnages joueurs ?

Remarques (pré-)liminaires

Notre éducation maintient encore l’idée qu’on ne parle pas de sexe, ou seulement pour le bon mot. Or, notre loisir repose entièrement sur la parole, parole qui -pour ne rien arranger- n’est jamais aussi forte que quand elle s’aventure dans l’intime. Prononcer un « je t’aime » ou « je te désire » en direction d’un autre joueur, même au travers d’un personnage, c’est déjà quelque chose ! En outre, la timidité, la pudeur et les conventions sociales ne disparaissent pas magiquement à la table de jeu et nous craignons parfois, lors de la mise en scène de l’intimité (et de la sexualité en particulier), que la frontière entre le joueur et le personnage s’amenuise, ou du moins avons-nous peur que les autres le pensent.

Cet obscur objet du désir (Buñuel), enfin satisfait (du moins métaphoriquement)

Mettre à l’aise ses partenaires

La première chose à faire est donc de se mettre à l’aise et de s’accorder, tous ensemble. Le contrat social est utile, mais n’est pas la panacée. Affirmer que l’on souhaite que la romance et la sexualité fassent explicitement partie du jeu est un bon début, et placer quelques interdits est parfois utile. Mais la vérité est que vous ne savez pas vraiment ce qui va vous gêner ou vous intéresser (ou les deux à la fois) avant de l’avoir joué. L’accord donné doit donc être réactualisé en cours de jeu. Cela marche dans les deux sens. Vous aviez des appréhensions, mais la scène qui se noue apporte quelque chose, les autres joueurs se tournent vers vous et vous indiquez que vous laissez filer, voire vous apportez votre contribution à la scène. Au contraire, vous étiez partant au début, mais vous préférez finalement qu’un voile pudique soit jeté sur la scène, voire que la sexualité ne soit pas évoquée du tout. Vous le dites franchement et tout le monde doit respecter votre décision. La règle d’or est qu’un accord donné pour une scène ou une situation ne vaut pas pour une autre scène, fût-elle identique. Vous n’avez pas signé avec votre sang un contrat avec une succube – un peu comme dans la sexualité réelle, finalement.

Extrait d’une campagne britannique sur le consentement – marche pour le thé, la sexualité réelle et la fictive

Pour vous faciliter la vie, vous pouvez verbaliser : quand je joue la séduction, quand je décris le désir, des fantasmes ou des actes, c’est le personnage et rien que le personnage. Si vous jouez la scène, une petite astuce peut être de passer du « je » à la troisième personne. « Là, je pense qu’il/elle réagit d’abord avec surprise à ton baiser, comme si il/elle n’y croyait pas, puis te plaque contre le mur et commence à te déshabiller avec frénésie ». Si vous utilisez l’un comme l’autre cette méthode de distanciation, vous passez en position d’auteur des personnages et vous êtes sûrs d’éviter le quiproquo. Vous pouvez aussi organiser un atelier dédié en début de partie, sur la séduction ou le spectacle du désir, pour voir jusqu’où vous pouvez aller. Pendant dix minutes, vous jouez des situations avec des personnages fictifs qui n’apparaîtront plus pendant la partie, sans craindre de les abîmer, et vous regardez jusqu’où vous pouvez aller : chacun contribue et la scène monte en puissance, sauf quand une personne demande à ce qu’un élément soit écarté parce qu’elle est gênée, ce qui permet de savoir exactement ce qu’on ne remettra pas en jeu pendant la partie et de s’accorder.

Dire l’indicible

Il faut trouver la manière d’en parler. Est-ce que vous allez seulement l’évoquer en pointillé, laissant l’intimité aux personnages quand ils auront refermé leur porte ? Décrire un personnage retenir l’autre sur le perron et l’attirer à l’intérieur de son appartement après une excellente soirée passée ensemble avant de clôturer sur un fondu au noir et de passer à la scène de petit déjeuner suffit à laisser deviner ce qui se passe hors-champ. Mais si tout le monde trouve qu’il y a un intérêt à ce que la caméra suive les personnages dans l’appartement, et pour le faire, autant poser la question « c’est bon pour tout le monde si on s’attarde sur la scène ». Et là, rien de mieux qu’expliquer ses raisons, et surtout de détailler les enjeux. D’abord, cela permet de cadrer correctement son roleplay, mais surtout, vous allez rendre cette scène intéressante à jouer car vous aller vous interroger à voix haute sur tout ce qui est important dans ce genre de scène : les attentes des personnages, leurs appréhensions éventuelles, ce qui les a amenés là, ce qu’on a envie de savoir sur eux et qu’ils pourraient révéler durant cette scène, et enfin les changements qu’elle pourrait amener pour les personnages et leur relation. Tous ces éléments sont importants. En prime, les partager permet aux autres joueurs de se mettre en position de spectateur sans avoir l’impression de tenir la chandelle, de regarder un navet leur infligeant des scènes de sexe pour gonfler l’audience, ou d’être carrément mal à l’aise.

Enfin, le niveau de détail dépend à la fois de la tablée et du ton de la partie. Restez cohérent. Si vous jouez dans une atmosphère de comédie romantique, vous allez forcément rester allusif. Dans un univers médiéval chinois, vous pouvez vous amuser avec les métaphores érotiques traditionnelles (le dragon de jade s’ébattant dans la crevasse de cinabre et autres brumes et pluies), à condition de ne pas tuer toute émotion sous un effet d’accumulation comique. Si vous jouez dans le registre du drame, par exemple des adolescents monstrueux à Monsterhearts, vous allez d’abord décrire ce qu’éprouvent les personnages, leurs sentiments avant, pendant et après, l’acte, ce qui provoque en eux la montée du désir et sa satisfaction. Il n’y a guère que dans des genres très particuliers, comme le roman noir clinique, que vous pouvez tirer profit d’une description strictement physiologique, s’attachant au gonflement des sexes et aux expressions qui passent sur les visages mais ne décrivant pas les émotions – l’intérêt étant alors de les faire passer dans la description. Ce n’est pas le plus facile, et c’est un cas finalement atypique.

Monsterhearts, au commencement d’une relation

Dans la plupart des cas, vous allez vous mettre d’accord, soit :
Sur une résolution globale de la scène, en vous mettant d’accord sur une idée générale de l’issue de la scène et de ce qu’elle amène pour les personnages : « je trouverais ça intéressant que ça ne soit pas très bien passé, que nos personnages n’aient pas réussi à se trouver, peut-être parce qu’ils ont trop l’habitude, enfin je parle de moi du moins, d’être toujours dans le contrôle ».

En la jouant pas à pas, en roleplay, en commençant par être allusif et en vérifiant que tout le monde est à l’aise à mesure qu’on détaille. Pour reprendre l’exemple ci-dessus, le joueur a amené le sur-contrôle dans la scène, il a montré la crispation de son personnage. L’autre joueur peut l’envisager comme un obstacle et montrer comment le sien tente de l’amadouer, par des plaisanteries, des caresses, une pratique ou encore la surprise. Il peut au contraire valider cette idée et montrer son personnage tout aussi hiératique et les deux joueurs peuvent s’amuser de la description de ce désastre.

Que l’on opte pour une résolution globale, que la relation sexuelle implique deux PJ ou un PJ et un PNJ (ou plusieurs, pourquoi pas), la résolution est strictement narrative. C’est aux joueurs d’estimer la portée de la scène sur leur personnage : dans le cas de la difficulté, on pourra par exemple décider que c’est au joueur qui l’a introduite de déterminer, avec fair play et sincérité, dans quelle mesure elle est surmontée, en cohérence avec ce qui a été joué, et en se demandant quelle issue sert le plus l’histoire. Le meneur de jeu ne sera là que pour guider, commenter, et toute la tablée peut faire des suggestions.

Par contraste, on évitera la résolution de la montée du désir par le tristement célèbre jet de Séduction, qui fait de l’autre un trophée, ainsi que le jet de Volonté pour résister, sauf cas très particuliers (par exemple les pratiques sexuelles rituelles de Qin, dans lesquelles le taoïste retient ses énergies) et, le plus ridicule de tous, le jet d’Endurance pendant l’acte (on me l’a déjà demandé et j’ai beaucoup ri). Cela ne signifie pas que toute mécanisation soit à proscrire : Apocalypse World s’intéresse aux conséquences de l’acte avec ses Sex moves, mais il n’existe pas de manœuvre pour parvenir à coucher avec quelqu’un, ce qui oblige à jouer la séduction et la montée du désir. Monsterhearts en a un, mais la relation sexuelle n’est qu’un des choix possibles de celui qui est séduit : il faut donc multiplier les scènes dans lesquelles les personnages se chauffent mutuellement, ce qui offre beaucoup d’occasion de jouer l’excitation et les sentiments contradictoires qu’elle peut provoquer.

Ces précautions liminaires prises, voyons maintenant dans le détail ce qu’on peut mettre en scène dans une partie de jeu de rôle. Les exemples qui suivent n’ont pas vocation à être exhaustifs, mais de donner quelques pistes et de présenter des enjeux courants dans ce type de scène. Une campagne y gagnera un enrichissement de l’éventail des relations entre personnages et des moyens de les faire évoluer.

Une scène d’exposition comme une autre ?

Une scène de sexe est le plus souvent un moment d’intimité entre deux personnages, durant lequel ils abandonnent leur masque social, un instant de perte de contrôle et de vulnérabilité. Le lit est un révélateur, du meilleur et du pire. Pour tous les interprètes joueur ou meneur, même si les personnages ne discutent pas avant ou après l’étreinte, c’est une occasion rêvée de parler d’une facette inconnue du personnage, de montrer à la table un trait de sa personnalité, une part de son passé, ou même de laisser entrevoir un secret, si possible en s’offrant un effet de contraste qui rend la scène plus intéressante pour tout le monde, spectateurs compris, et amène à se poser des questions sur ce que sont vraiment les personnages. Ce questionnement invite de nouvelles pistes de scénario dans la partie et les rend plus attachants. Il n’est pas nécessaire de décrire cliniquement l’acte ; il est même souvent plus intéressant de décrire ce que le personnage éprouve, son attitude ou encore un détail marquant. En voici quelques exemples :

  • Un nom inconnu crié pendant l’amour (amour de jeunesse ? Adultère ? Deuil ?) ;
  • Une sexualité ludique et sophistiquée qui tranche avec l’apparence simple du personnage (simple marque d’expérience et d’inventivité… ou origine sociale masquée ?)
  • Une maladresse, un empressement ou une grande timidité (inexpérience ? Débordement par les sentiments ?)
  • La conservation du contrôle à tout prix, quitte à ce que personne n’y trouve du plaisir (désintérêt ? Peur de l’autre ? Narcissisme ?)
  • Une quête obstinée de son propre plaisir, quitte à ce que l’autre ne soit plus qu’une sorte de sex toy géant (inexpérience ? Égoïsme ?)
  • Une lueur de terreur fugace dans le regard (une mauvaise expérience passée ? Une peur qui n’aurait rien à voir ? La marque d’un profond désespoir ?)
  • Un goût prononcé pour les jeux érotiques violents chez un personnage qu’on aurait juré bon comme le pain blanc (révélation d’un goût caché pour la violence ou au contraire érotisation de la violence pour la domestiquer ?)

Dès la première scène de sexe de Contes cruels de la jeunesse, il est acquis que Kyoshi est un garçon violent, bien avant qu’il ne lève la main sur Makoto.

L’intime à l’origine du monde

Quoique intime, une scène de sexe permet de jeter un éclairage sur le monde et sur le genre auquel appartient la fiction.

  • Le partenaire d’un soir sort l’équipement d’enregistrement sensoriel : cyberpunk ;
  • Le mari revient de la chasse : vaudeville (et mauvais en plus) ;
  • L’élastique du soutien-gorge vous claque à la figure : comédie dramatique ;
  • Les cheveux du partenaire sentent la cigarette et il se mure dans le silence après l’acte : drame ou roman noir ;
  • Le partenaire a un tabou ou une pratique exotique que le meneur détaille : jeu historique ;
  • Le partenaire prodigue de longs et épuisants baisers : fantastique (est-ce le manque de souffle, ou la vie qui s’en va ?)
  • Une boîte de bonbons démesurément aphrodisiaques est de sortie : conte érotique

Dans Blade Runner 2049, Joi, programme informatique de compagnie projeté par hologramme, se synchronise avec une prostituée réplicante pour avoir une relation sexuelle avec K. Pas de doute, nous sommes en plein cyberpunk. En plus de planter le genre, c’est une étape importante dans l’émancipation du personnage : à la fin de la scène, on apprend que c’est elle qui a pris l’initiative d’embaucher la prostituée.

Créer ou transformer une relation interpersonnelle

La scène de sexe est un moment opportun pour changer la nature d’une relation entre deux personnages. C’est bien sûr une étape dans la romance entre deux personnages, qui peut aboutir à son arrêt brutal comme à son renforcement, mais pas seulement. Pour peu que le désir s’en mêle, une relation utilitaire peut voir naître une romance compliquée.

Le sexe dans la romance

A priori, c’est facile : deux personnes se rencontrent, s’éprennent et finalement font l’amour. C’est marqué dans le manuel. Sauf que l’acte sexuel n’est qu’une étape dans cette relation, et qu’elle peut profondément la modifier. Voyons quelques usages et mises en scène possibles :

Découvrir l’autre et exposer son personnage

D’abord, la scène permet d’apprendre quelque chose sur l’autre. Il révèle une facette de lui-même. Est-ce que cette facette plaît ? Est-ce que cette découverte renforce la relation ou la distend ? L’exploration de la sexualité peut aussi être un thème de la romance. Les personnages apprennent petit à petit connaître leurs goûts et ce qui suscite en eux et chez l’autre le désir et le plaisir – c’est particulièrement vrai d’un personnage novice en amour et les premières fois sont toujours intéressantes à jouer. En outre, les personnages peuvent aussi apprendre des choses sur leur passé respectif : si un personnage de prêtre ou de miko montre une grande expérience des jeux érotiques, il est très possible qu’il ait eu une autre vie, qui viendra tôt ou tard dans la conversation et dans l’histoire. Petit à petit, des petits secrets seront échangés, que les personnages le veuillent ou non. Ce type de découvertes est possible dans les relations passionnées comme dans les amitiés érotiques où l’engagement émotionnel est plus faible. Ensuite, même dans un couple bien établi, vous pouvez montrer ensemble les changements d’un personnage ou de la relation : une fougue inhabituelle ou une difficulté à se concentrer sur l’acte sont des révélateurs.

Accepter l’autre

C’est peut-être l’un des cas de figure les plus intéressants, une histoire vieille comme le conte de la Belle et la Bête, dans lequel la Bête, ce monstre répugnant, apparaît finalement comme un beau jeune homme parce qu’il a été accepté, dans une sorte de métaphore du changement de perception qui s’opère au cours de la romance. Dans les différentes variantes de fantastique, ce conte peut être joué de façon littérale. Dans un médiéval-fantastique ou en science-fiction, deux personnages issus d’espèces différentes peuvent tenter de faire l’amour et pourquoi pas s’étonner de leur compatibilité, voire plus tard de l’interfécondité (le grand classique de la passion brûlante entre un personnage nain et un personnage elfe marche toujours), dans un univers fantastique contemporain, décider de faire l’amour avec un loup-garou sous sa forme animale est une marque d’acceptation totale de ce qu’il est ainsi qu’une preuve de confiance. Dans un jeu d’anticipation, l’amour avec un androïde questionne son humanité, et peut-être l’éveille. Sous une forme plus métaphorique, l’un des personnages peut présenter ce qui lui semble être une laideur (une vilaine tache de naissance, une cicatrice, une marque d’infamie) : qu’éprouve-t-il au moment où l’autre embrasse et chérit cette partie de son corps qu’il peine à accepter ? Une telle scène peut considérablement renforcer la relation entre les personnages.

 

Dans la série Outlander, qui se déroule durant en Ecosse durant la révolte jacobite (1746), la nuit de noce de Claire, voyageuse du temps (elle a quitté son monde en 1945) et de Jamie, homme des clans dont le dos porte les stigmates de l’oppression anglaise, a deux enjeux. En caressant avec ardeur ses cicatrices, Claire accepte Jamie et lui permet de se réapproprier un corps qui ne lui appartenait plus tant il était exhibé pour inciter à donner pour la cause. Elle découvre dans le même temps qu’elle peut à la fois désirer cet homme et continuer à aimer le mari qu’elle venait de retrouver au retour d’une guerre qui les avait séparés.

Ne pas s’entendre, ne pas s’aimer ?

Dans le cadre d’une romance, alors qu’il est déjà bien établi que les personnages s’aiment, le passage par la chambre à coucher peut être joué sur le mode de la déception. Que ce soit par un trop-plein d’empressement, une incapacité à relâcher le masque social, une difficulté à se comprendre, une recherche de la performance, ou simplement par inexpérience (et peut-être en conséquence le PJ fait -il l’expérience de la douleur), les raisons ne manquent pas de mettre en scène un échec. Il est au moins aussi intéressant à jouer : comment affecte-t-il la relation ? Comment les personnages le surmontent-t-ils ? Les efforts pour s’accorder, qu’ils soient un succès ou un échec, modifient la relation et les personnages eux-mêmes.

Les personnages de La Ballade de l’impossible, adapté du roman de Murakami, ont toutes les peines du monde à articuler l’amour et le désir et en souffrent, jusqu’au suicide. D’autres cinéastes, comme Bergman, ont pu présenter cette absence comme un motif de déchirement avant une forme de renoncement apaisé.

Troubler les relations utilitaires

C’est peut-être l’usage le plus courant de la sexualité en jeu de rôle : un personnage, parfaitement maître de lui, en séduit un autre pour lui soutirer des informations sur l’oreiller ou s’infiltrer dans un bâtiment, et la relation sexuelle semble tout à fait couler de source. À partir de ce matériau ingrat, on peut imaginer des situations intéressantes sur le plan dramatique. En voici une série.

Puisque nos pères nous ont mariés…

Passage obligé de tout jeu politique médiéval ou space opera, deux grandes dynasties, souvent à l’initiative des PJ, concluent une alliance par un mariage. Les heureux époux vont donc devoir convoler en justes noces. Ils n’ont eu qu’une prise limitée sur le choix, dictée par des considérations très éloignées de leurs préférences personnelles. Ils ont peut-être déjà un autre engagement affectif, lequel a peut-être montré sa blessure à la nouvelle du mariage, ou a demandé des gages d’amour. Ils n’ont eu que des mondanités et les rapports des espions pour faire connaissance. Vient la nuit de noces. Que font ces deux inconnus l’un pour l’autre ? Qu’éprouvent-ils au moment où le corps de l’autre se découvre ? Dans Le Dernier empereur, Bertolucci montre d’abord l’agacement du jeune héritier. Il n’a même pas été consulté et refuse même de la voir. Pourtant, en quelques heures, les jeunes époux se découvrent des atomes crochus et finalement, leur étreinte n’a plus rien d’une corvée. Elle marque la naissance d’une romance. À l’opposé, l’absence de consentement produit des situations dramatiques, comme un mariage non consommé, source potentielle de rupture du mariage et peut-être de guerre, ou un viol conjugal qui place le couple sous les auspices de la haine. Entre les deux, les personnages peuvent trouver dès le premier soir un accord à l’amiable pour faire leur vie sentimentale, voire sexuelle, chacun de leur côté. Unis publiquement, ils ne sont pas obligés de l’être intimement. Un tel choix finit bien sûr par poser la question de la conception d’un héritier.

Le Dernier Empereur : la nuit de noce s’annonce bien plus agréable que prévu

Lust, caution

Sexe et espionnage font bon ménage et les espions, hommes et femmes, payent parfois de leur personne. Un personnage joueur en quête d’information ou de matériel passera peut-être par la séduction. Où compte-t-il s’arrêter ? Compte-t-il éveiller le désir et s’enfuir ? Est-il prêt à aller jusqu’au bout ? Deux sentiments au moins peuvent être convoqués ici : il y a d’abord le dégoût de l’autre, qui mène au dégoût de soi et à la colère contre le commanditaire ou le reste du groupe. Le meneur peut le présenter comme un obstacle à surmonter, et le joueur décrire les efforts qu’il fait pour le refouler sur le moment, et la manière dont il l’extériorise.

Plus vicieux, le désir et le plaisir peuvent transformer une relation qu’on aurait souhaité purement utilitaire en quelque chose de plus trouble. Ainsi, dans Lust, caution (Ang Lee), l’espionne chinoise a bien du mal à se défaire de son attirance pour le militaire japonais à qui elle est censée soutirer des informations. Dans Kita no hotaru (Hideo Gosha), la séductrice du directeur du bagne finit par se prendre à son propre piège et oublie ses projets d’assassinat et de libération de son époux. Pour qu’une telle relation soit possible, il faut avoir déjà montré des traits positifs de ce personnage, l’avoir fait gris et hors normes, d’avoir joué la montée de la tension sexuelle, et finalement de révéler pendant la scène, en plus d’un plaisir inattendu et intense, des facettes intrigantes de la personnalité du personnage.

Le film résumé en un regard

Sex addicts

Le personnage joueur présente une addiction au sexe, multiplie les conquêtes fugaces, les relations tarifées ou les trophées ; certains jeux le proposent même comme défaut. Vous risquez très vite de vous ennuyer si les PNJ concernés ne sont plus qu’un sexe sans visage. Là encore, il faut rendre ces PNJ attachants, que ce soit avant, pendant ou après la relation. Ces gens ont aussi une histoire, des problèmes, des objectifs et des rêves, qui peuvent être mis en avant, même sans paroles (un portrait d’enfant ou un nécessaire de mariage dans la chambre d’une prostituée, un partenaire qui s’isole après l’amour pour se faire une injection). Ils ont aussi des habitudes et des tabous (un simple refus sur une pratique banale peut piquer la curiosité). Si le joueur commence à s’intéresser à leurs problèmes, vous gagnez tous une ouverture sur des intrigues secondaires à chaque partie, voire des liens plus durables. D’autres péripéties sont possibles, avec des conjoints trompés, une progéniture indésirée de plus en plus nombreuses, ou encore la peur d’une contagion (plus intéressante que la MST en elle-même).

Sexualité rituelles

Toute la difficulté est ici de rendre la dimension sacrée, au-delà de l’objectif visé par le rituel, qui rendrait la scène bêtement utilitaire. Dans un univers médiéval-fantastique, le personnage peut être choisi pour procréer avec un dieu dont l’enfant sauvera ou damnera le monde. Mélanie Fazi en donne un bel exemple, quasiment jouable tel quel, dans « L’Évangile d’Aliénor », récit de la quête initiatique d’une religieuse à Kadath publié dans le recueil dédié à la cité éponyme édité chez Mnémos. Elle y décrit les prêtres masqués, la préparation de l’élue, sa prise de conscience et son acceptation joyeuse de son rôle inéluctable, et finalement la révélation du dieu et sa propre surprise de savoir exactement les gestes qu’elle a à accomplir. À moindre niveau, des rituels magiques impliquant une relation sexuelle doivent faire basculer les gestes simples de l’amour dans l’incompréhensible au commun des mortels.

Kadath, bas-relief d’un temple

Transgressions

La transgression existe par rapport à une norme sociale, valable au sein d’un groupe – ce n’est pas la vôtre, c’est celle du personnage, et elle dit quelque chose de lui et de l’univers dans lequel il évolue. Si vous interprétez un couple très pieux dont la religion proscrit le plaisir et que vous avez décidé de jouer la scène de procréation, c’est peut-être que vous avez envie de les voir rompre cet interdit et déchirer le drap qui masque le corps de la femme. Incidemment, vous montrez les interdits de la société et la manière dont ils pèsent sur les individus.

Inverser les rapports sociaux

La société est pleine de hiérarchies que l’intimité vient confirmer ou, au contraire, inverser. Ainsi, le film de Kim Ki-Young La servante montre-t-il une jeune femme entreprenante et délurée prendre le contrôle des désirs du maître de maison et, partant, de toute la maisonnée. L’inversion des rapports sociaux dans le cadre de l’intimité est érotique en diable. Inversement, dans le remake de Im Sang-Soo, le maître de maison prend du plaisir avec la jeune fille mais laisse son épouse l’écraser, si bien que le film perd sa dimension érotique pour devenir une sorte de conte sur l’oppression par les riches, fussent-ils beaux, sexuellement épanouis et lecteurs du Deuxième sexe.
Quand deux personnages de niveau social très différent ou impliqués dans une relation interpersonnelle asymétrique (un rapport de maître à élève ou de commanditaire à artiste, par exemple), faites en sorte que cet écart ressorte et que la relation soit affectée. Sur le moment, il peut y avoir de l’appréhension à transgresser l’écart, ou au contraire de l’excitation, le sentiment de triompher face aux convenances et aux normes, ou un profond malaise. Ensuite, comment les deux personnages se comportent-ils en public ? Cherchent-ils à masquer leur relation ? Tous les deux ? L’un d’eux pourrait se sentir vexé (« tu ne veux pas te montrer avec moi alors que quand tu es dans mes bras… »). Sont-ils toujours capables de travailler ensemble comme ils le faisaient auparavant ? Font-ils de la reconnaissance de leur relation un combat ? L’un d’eux cherche-t-il à installer une relation d’emprise pour en profiter ?

Le piano, instrument bourgeois par excellence, est ici objet d’une lutte entre l’épouse, qui joue, et la servante, qui pour l’instant regarde. À la scène suivante, les rôles sont inversés.

L’inversion des rapports sociaux peut aussi être une parenthèse tout à fait bienvenue pour le personnage. Vous interprétez un dirigeant. La plupart du temps, vous jouez haut, en position de domination et vous vous exprimez brutalement car le moindre de vos mots doit être un ordre. Dans l’intimité, avec vos amis ou votre mentor, vous pouvez déjà montrer un autre visage de votre personnage, mais vous devez toujours jouer haut. Par contre, dans une scène de sexe, auprès de l’aimé ou simplement de l’amant, vous pouvez vous permettre de jouer bas, de laisser l’autre prendre les commandes de la scène. Vous allez pouvoir choisir de révéler ce que votre personnage masque toute la journée, dire des mots doux, exprimer vos doutes. Il se pourrait même qu’il en devienne touchant.

Mettre en scène et rompre des tabous

La biologie n’interdit rien, ou pas grand-chose, et il suffit d’un peu d’imagination pour s’en affranchir dans des contextes SF ou médiévaux-fantastiques. Il peut être amusant de décrire comment les personnages s’en sortent et ce qu’ils retirent de l’expérience. Plus intéressant encore, la rupture d’un tabou ou d’un vœu transforme profondément le personnage et sa relation au monde. Dans un contexte contemporain, un personnage aux valeurs très conservatrices qui en vient à désirer un personnage du même sexe va peut-être devoir revoir ses valeurs, refouler sa sexualité ou vivre avec ses contradictions, par exemple se dire que pour lui, c’est différent. Mais il sera intéressant de poser la question et de s’interroger sur ce qu’il éprouve. Les tabous ne concernent pas de la même manière les individus et les groupes et une pratique normale pour l’un peut rebuter le partenaire. la mise en scène de ce tabou, qui peut être rompu (ou adopté), par exemple par désir ou amour afin de s’accorder, ou encore par nécessité dans le cadre d’une relation utilitaire (un personnage peut rompre un vœu de chasteté pour sauver un être cher, par exemple). Dans tous les cas, la relation entre les personnages est changée, mais aussi les personnages eux-mêmes. En cas de rupture de tabous, et plus encore lorsqu’il s’agit de tabous fondamentaux, comme l’inceste, il faut s’interroger sur ce que le personnage éprouve : de la honte ? Du dégoût ? De la peur ? Un plaisir accru lié à la transgression ? La joie d’avoir fait plaisir ? Une tristesse d’avoir sacrifié quelque chose d’important ?

La liste pourrait encore être allongée mais c’est désormais à vous de le faire et de suivre les pistes qui seront ouvertes en jeu, dans une sorte d’extension du domaine du roleplay, à condition que vous en ayez envie – le consentement et la confiance restent en la matière la clé de scènes réussies.

Benjamin Kouppi

Paris, 2017

Les images tirées films et commentées sont des amendements à l’article initial.

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