Questions pour Elwin Charpentier, l’auteur d’Etherne

Et nunc erudimini (Et maintenant soyez instruits)

Cédric Chaillol ressort son jeu Kémi au moment de la grande expo sur Toutânkhamon. J’ai raté une actualité antico-romaine majeure, pour accompagner la ressortie d’Etherne ?

Eh bien, il y a une nouvelle campagne de fouilles à Pompeii, où des fresques magnifiques sont en train d’être exhumées et où des pièces exceptionnelles ont été découvertes. Mes camarades lyonnais, un peu chauvins, me soufflent dans l’oreille l’ouverture d’une nouvelle exposition à Lyon : « Ludique – Jouer dans l’antiquité ». Il me sera difficile de trouver une meilleure entrée en matière…
Enfin des rumeurs insistantes d’une suite de Gladiator se font entendre. Bon, reste à voir si c’est une bonne nouvelle.

Etherne n’est pas Rome. Sur le site du GROG, j’ai lu des critiques regrettant que ce ne soit pas vraiment Rome, et d’autres pestant qu’on ne sache pas ce qui est vraiment « historique » et ce qui ne l’est pas. Ces deux genres de grincheux, tu les balances ad bestias, ou tu tentes de les convaincre de la légitimité de ton choix ?

Il y avait peu de choix en matière de JdR antique francophone au moment de la sortie. Tout ça est un peu loin, mais sorti des Légendes celtiques, de Runequest (si-si) et de quelques suppléments type GURPS, je pense que le terrain était assez aride alors que la mode commençait à monter avec Gladiator et Rome de HBO.

Des joueurs plutôt branchés « histo » se sont donc jetés sur Etherne en espérant y trouver Rome, passant sans doute un peu vite sur les présentations disponibles sur le site dédié. Car si Etherne s’appelle ainsi, c’est bien parce qu’elle n’est pas l’Urbs, mais un reflet déformé, une fantaisie antique décomplexée et complètement libre. Je ne me suis posé aucune contrainte au moment d’écrire le jeu. Certains morceaux sont assez historiques, car ils sous-tendent des trames vraiment propres au monde romain, et qu’il m’apparaissait indispensable de les faire exister pour nourrir scénarios et dynamique. Populisme, tentation de l’homme providentiel, clientélisme, Dignitas républicaine contre fascination pour l’Orient… la fin de la République se joue dans ces forces, et rendre leurs visages anonymes par le biais de l’uchronie est une façon de leur redonner élan et surprise pendant les parties.

Au contraire, pour des pans entiers de l’univers, j’ai eu une écriture qui se rapproche plus de l’Hyborée d’Howard que d’un bouquin du PUF ou des éditions Errance. Les éléphants carthaginois sont devenus des leviathans cartagues, les Égyptiens sont tellement obnubilés par la mort qu’ils ne sont plus vraiment vivants, etc. Bon, à ce stade si le lecteur se demande si c’est encore « histo », je ne peux plus rien faire.

Je peux comprendre que ce grand écart en chagrine certains ou certaines, mais j’assume. C’est une polémique un peu propre à l’antique, qu’on sacralise, et qu’on ne retrouve pas dans le médiéval. Le Moyen-âge est une source d’inspirations infinie en jeu de rôle et en littérature, et on ne trouve plus grand monde pour critiquer l’historicité d’œuvres de fantasy, même low-fan et légèrement uchroniques.

Cette liberté je l’ai utilisée pour créer un point de départ proche de la réalité des joueurs, une Etherne très romaine, et les emmener au fur et à mesure vers des contrées ou des situations de plus en plus divergentes, si le MJ le souhaite. Politique, voyage et mysticisme sont les trois mamelles du jeu. Un peu comme dans Total Recall.

Un patricien latin drapé dans les impeccables plis de sa lourde toge, un parfumeur achéen, un agitateur politique en jupette. On peut *vraiment* partir à l’aventure dans ces rôles-là ?

J’espère bien ! Le patricien est la façade respectable et puissante, le parfumeur, un profil d’assassin alchimiste, l’agitateur, un personnage urbain, physique et manipulateur. Avec un peu de recul, on y retrouvera les archétypes qu’on a du mal à dépasser, mais coulés dans le moule de l’univers. La plupart des scénars sont axés ambiance et enquête, mais un peu de muscle fait aussi la différence dans les moments d’affrontements, le système étant assez violent.

Ce qui m’intéresse dans ce type de groupe, c’est les tensions créées par les écarts sociaux et culturels. Pourquoi sont-ils ensemble ? Comment l’agitateur va-t-il se rendre indispensable auprès du fils de son patron, malgré sa grossièreté et son opportunisme ? Comment la fille de bonne famille va-t-elle se faire respecter de ces hommes de mains mal dégrossis ? Comment le parfumeur peut-il continuer à paraître raffiné et sophistiqué, même quand il se livre aux plus basses besognes ? Comment vit-il le mépris des autres ?
Ça marche bien autour d’une table, et ça change des sempiternels clichés des peplums, le gladiateur ou le légionnaire, sans citer les productions à caractère biblique.

Sur les murs du temple de Diane, j’ai remarqué des graffiti pointant que le système d’Etherne est à la fois trop classique et trop compliqué par ses multiples options. As-tu envisagé d’en changer, pour la ressortie du jeu ?

La couche primaire du jeu est très classique et simple (attribut + compétence + D10) mais se complique un peu par addition de micro-règles dans certaines compétences, comme l’alchimie, et un moteur de combat assez ambitieux. Son intérêt était notamment de créer une mécanique d’initiative qui rendait intéressante des armes légères dans ce contexte très urbain d’Etherne. Ça demandait en revanche quelques phases de calcul mental, que je simplifierais aujourd’hui si je devais reprendre le système. Un MJ qui veut alléger l’existant pourrait faire sauter assez facilement ce point, en supprimant les coûts en initiative des armes. Tout le reste me semble simple.

J’ai travaillé sur un moteur V2 il y a quelques années, attaquant tous les sujets de front selon ma mauvaise habitude – notamment le Mysticisme, sur lequel j’avais de grands projets. Ma manie des listes m’a coupé les ailes, mais c’est peut être une bonne chose : depuis beaucoup de systèmes sont sortis n’ayant pas peur de la simplicité, de plus d’intuitivité, et moins boursoufflés par cette illusion qu’est le simulationnisme. Si je devais reprendre le travail là-dessus je pencherai aujourd’hui en ce sens. C’est ce que j’avais fait en motorisant un scénario un peu hors norme pour la gamme, Le brame du cerf noir, sous BOL avec l’accord de Simon Washbourne.

Pour des inspirations sur des magouilles politiques, domestiques, ou diplomatiques, je conseillerais volontiers la série des romans sur Marcus Didius Falco, de Lindsey Davis. Pour la liste d’inspirations que tu glisses aux MJ et joueurs, tu en restes à celle que tu donnes dans le livre de base, ou tu ajoutes des bricoles sorties depuis 2006 ?

Le peplum a été un genre à succès après la sortie de Gladiator, mais cette descendance est assez inégale. L’aigle de la neuvième légion a pour lui un certain souffle, et rappelle la bataille de Teutobourg, qui ferait un très beau cadre de scénario, voire de campagne.
Mais c’est surtout côté bédé que j’ai personnellement trouvé mon bonheur. La série Murena, sur la période néronienne, est un régal visuel et une très belle saga sur la chute aux enfers du césar artiste. Alix Senator est une excellente surprise, mature, politique avec des arcs narratifs assez surprenants pour les personnages, et avec beaucoup d’astuce et de charme dans la façon de croiser mythe et histoire. Les Aigles de Rome, de Marini, revient sur Teutobourg avec beaucoup de talent artistique, mais le racolage camionneur avec le prétexte d’une antiquité très sexuelle est un peu usé. Isabelle Dethan, l’artiste chouchou de l’auteur de Kémi, a aussi commis une excellente bédé d’enquête dans une colonie romaine.

Sur un angle plus scolaire, je reste un fan des ouvrages de reconstitution proposés par les éditions Errance. J’ai dans les fontes le triptyque Le guerrier gaulois, Le soldat romain et Les gladiateurs. Je vous redis les titres de tête, mais tous sont passionnants à lire et beaucoup plus accessibles, je trouve, que ce à quoi on pourrait s’attendre.

Enfin on m’a fait cadeau d’ouvrages de Jerry Toner, un historien de Cambridge qui saisit des sujets antiques en faisant parler un personnage fictif, Marcus Sidonius Falx. Ce patricien vous donne des conseils sur la bonne façon de gérer vos esclaves ou d’être un bon Romain comme dans un guide pour « les nuls ». C’est assez drôle et très instructif sur le côté vie quotidienne.

Le supplément Le grand cloaque avait été publié en 2009 par la Boîte à Polpette. Or, il ne fait pas partie, à ce jour, de la matière à jouer que tu as ressortie. Y a-t-il quelque noir secret derrière cette absence ?

Ha ! Ha ! Ha ! Félicitations, jeune impétrant. Tu as percé un des secrets du culte d’Hadès. Le grand cloaque est arrivé trop tard pour soutenir le reste de la gamme. Ce fut une belle frustration, car nous avions réussi à faire un beau produit, avec des illustrations plus pros, un gros scénario à la fin, et une bonne louche d’ambiance mystique qui venait enfin compléter tous les scénars politiques déjà sortis. Quand, plus tard, j’ai mis à disposition à Rêves d’ailleurs des liens de téléchargements pour Etherne, je n’y ai pas inclus ce supplément car il en restait quelques exemplaires en stocks en boutique et, je crois, à la BAP.

Aujourd’hui, nous allons à nouveau ouvrir les portes de l’inframonde d’Etherne. Nous avons récupéré tous les fichiers, les esclaves trépignent dans l’ergastule et quelques jets de fèves noires ont éloignés les mauvais esprits. Il faut encore qu’on fixe une date, mais ça ne sera pas avant la rentrée en septembre, je pense. J’espère sincèrement qu’il y aura des lecteurs et des joueurs pour tester cette histoire occulte qui révèle un des secrets de l’univers et ouvre une piste importante.

Peut-on espérer que tu continues à publier de la matière pour jouer à Etherne, ou bien as-tu décidé de te vautrer sur ton triclinium en picolant du vinum picatum et en lorgnant des danseuses du pays du Fleuve ?

Je me dandine d’aise en m’imaginant sur ces coussins tel un morse libidineux. Toutefois mon incroyable générosité m’empêche de laisser dans l’ignorance les pauvres rôlistes des provinces barbares, et je puiserai donc une fois de plus dans les caisses de l’Eta… de ma Gens pour éclairer la plèbe. Il y a en effet dans les disques durs plusieurs projets qui traînent, dont un scenario complet faisant suite au grand cloaque, avec des aides de jeu associés. La question est celle de l’investissement que nous devons y mettre, notamment pour illustrer et maquetter le tout, et il serait un peu hypocrite de prétendre que cela se fera indépendamment des retours que nous aurons du POD d’Etherne.

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