Distillation du genre [une critique de Mordiou !, par Xaramis]

Nul besoin que la cape soit rouge pour que je sois tenté de foncer dessus quand on l’agite sous mon regard. Surtout quand elle s’accompagne d’une promesse d’épée. C’est le cas depuis mes lectures enfantines et adolescentes de Zevaco et Dumas, et cela ne s’est pas atténué au fil du temps. Et cette affection m’a frappé dès mes premiers pas en jeu de rôles, avec Flashing Blades / Les trois mousquetaires.

Les JdR à connotation « cape et épée » plus ou moins marquée sont largement minoritaires dans la production globale. Et, parmi ceux-là, ceux sans composante « fantastique » (mes préférés…) forment une niche dans laquelle un chihuahua serait au large. Mordiou ! ne pouvait donc qu’attirer ma curiosité. Comme mes goûts en matière de JdR sont encore plus étroits que la niche du chihuahua, c’est avec un mélange d’enthousiasme et de prudence que j’en ai abordé la lecture.

Si vous êtes pressé de savoir ce que j’en ai pensé, attaquons sans fioriture, et tirons tout droit : cela m’a vraiment plu.

Si vous préférez que ça ferraille un peu plus longtemps, avec feintes, attaques, parades, ripostes, esquives, entrons dans la conversation des aciers ; mais vous savez déjà qu’à la fin de l’envoi, Mordiou ! me touche.

En découvrant le titre du jeu, j’ai pensé : « Ah, voilà un juron bien dans le ton des Trois Mousquetaires. Aucun doute que le jeune d’Artagnan doit en être friand ». Vérification faite (merci aux versions intégrales disponibles en ligne et aux outils de recherche de texte), j’ai découvert que, selon les éditions, on y trouvait des variations, le Gascon à la tête près du béret jurant parfois « Mordioux ! » et parfois « Sandis ! », aux mêmes endroits du texte, et que même dans les « éditions à Mordioux », l’expression y était plutôt rare (2 occurrences seulement). Mon préjugé venait d’en prendre un coup ! Un juron totalement absent du Capitan de Michel Zévaco. Bigre. Fort heureusement, Gauthier avec son Capitaine Fracasse, et Rostand avec son Cyrano de Bergerac, m’ont sauvé la mise, à la dernière levée.

En deuxième réflexion, je me suis dit, même si je m’étais trompé sur la référence, ce titre avait la grande qualité de piquer d’emblée mon imaginaire de cape et d’épée. Un bon point. La suite se révélerait-elle du même tonneau ?

Pour le brosser rapidement, je dirais que Mordiou ! est un tissage réussi des éléments-clés de l’univers de cape et d’épée « sans fantastique », adossés à une réalité historique inspirante mais pas envahissante. Les MJ et joueurs potentiels qui auraient peur de se lancer dans un jeu de cape et d’épée « historique » par crainte de ne pas connaître le Who’s who du règne de Louis XIII, les finesses des arcanes des procédures judiciaires, ou le prix du pain au fournil du coin de la rue.

Le sieur Grümph a choisi de séparer la présentation de ces éléments-clés de celle du cadre historique. Ainsi, les « grands personnages » et ceux qui gravitent autour d’eux sont rendus anonymes, derrière des appellations génériques : le Roi, la Reine, le Cardinal, le Frondeur, etc. pour les premiers, le confident, l’amant, l’espion, le traître, pour les seconds.

Les férus d’histoire de France pourront y retrouver, selon leurs goûts, Louis XIII et Anne et Richelieu, ou Louis XIV et Marie-Thérèse et Mazarin. Ou même, avec un travail de transposition, s’installer de l’autre côté des Pyrénées, et y voir Philippe IV et Elisabeth et Olivares ; les amateurs des aventures du Capitan Alatriste y retrouveront leurs marques.

Quant aux connaissances pratiques à acquérir pour que le décor ne soit pas uniquement du carton-pâte mais prenne bien corps, elles sont livrées en réponses à des questions très concrètes : « Comment se vit l’Eglise catholique en France ? », « Où boire et manger dans Paris ? » et autres « Où châtie-t-on les criminels ? ». Avec une quinzaine de questions, traitées en une quinzaine de pages, Mordiou ! ne tombe pas dans le piège de la tentation encyclopédique qui peut rebuter les rôlistes.

Quant aux « affaires » qui composent la dernière partie du jeu, elles sont, elles aussi, des propositions d’aventures très classiques – au bon sens du terme, sous ma plume – de l’univers de cape et d’épée : intrigues de cour, tragédien traqué, lettres volées, héritage disputé, des ressorts sur lesquels MJ et joueurs rebondiront.

Venons-en maintenant au moteur de jeu. Au fil du temps, mes goûts en matière de JdR de cape et d’épée ont pris un virage très net, quant au système de simulation, surtout pour la partie « combat ». Des systèmes très « simulationnistes » détaillant la moindre action de combat et leur succession parfois à la seconde près (souvenirs de Flashing Blades, déjà cité, de la première édition de Nightprowler ou de celle de Pavillon Noir), ma préférence s’est déplacée vers des approches plus inclusives (Mousquetaires de l’ombre avait été un déclic, même si je n’avais pas accroché aux ET), et même plus abstraites (merci à Dying Earth).

Et j’ai trouvé dans Mordiou ! les qualités de ce qui – à la lecture au moins – me convient très bien :

– des personnages peints à grands traits, par « aspects » et « style », ce qui offre à la fois une prise en main rapide et beaucoup de souplesse d’interprétation.

– un système de résolution qui évite le binaire « réussi / raté » en s’ouvrant sur du « oui et / oui / peut-être / non / non et » ;

– une chaîne de résolution où l’on détermine le niveau de réussite ou d’échec avant de décider comment on l’exploitera ;

– une approche du combat plutôt abstraite, et néanmoins propice à de la variété par le choix des styles d’action, des conséquences, etc.

En tout cela, rien de révolutionnaire, mais l’assemblage cohérent (à mes yeux) de quelques bonnes idées.

Il serait vain, pour ce système de combat comme pour d’autres, d’entrer dans un jugement sur son « réalisme » ou pas. La pratique de l’escrime sportive et, de temps en temps, « historique » (avec des protections, certes, et donc sans risque de me retrouver percé sur le pré aux Clercs dans le matin blême) m’a amené à beaucoup plus de modestie qu’à mes débuts de rôlistes sur l’appréciation du « réalisme » des règles de simulation du combat à la rapière en JdR.

La question est plutôt de savoir si, autour d’une table, le système sera à même de servir à simuler, de manière fluide, des combats imprégnés du style de cape et d’épée.

N’ayant pas mis en œuvre le système de combat lors d’une partie à plusieurs autour d’une table, je ne peux en rester qu’à des considérations personnelles basées sur des essais en solitaire, et avec l’aide de l’exemple didactique inclus dans le jeu. Il me semble qu’il faut quelques tours pour se rôder à ce système dont la base est simple mais dont la vaste gamme d’options – avec une sorte de gestion de « ressources » – peut dérouter, au premier abord. Comparaison n’est pas raison ; je m’avance cependant à écrire que j’ai ressenti devant ce système de combat quelque chose de similaire à ma perception du système de Tenga, lui aussi riche d’options peu aisées à appréhender au début.

Quant aux illustrations, je fais partie de ces rôlistes qui considèrent qu’elles contribuent à installer, dans l’esprit du lecteur, une part importante de l’esprit d’un jeu. Celle de Mordiou ! sont dans le style bien reconnaissable du sieur Le Grümph, avec ses aplats noirs et ses arrière-plans estompés. Les cinéphiles amateurs du genre de cape et d’épée et les férus d’histoire et d’art ne manqueront pas jouer à deviner de quel acteur ou grand personnage tel portrait ou tel autre est inspiré. Pour ma part, j’ai repéré sans grandes difficultés Innocent X peint par Velázquez, ou notre Philippe Noiret national, Charlie Sheen et Oliver Platt ; mais j’ai buté sur d’autres, notamment une probable Milady de Winter dans un style un peu « Années folles » (Louise Gaub ? Dorothy Revier ?). N’hésitez pas à nous faire part de vos découvertes des clins d’œil de LG.

Au final, Mordiou ! offre, dans un format très accessible tant en volume de texte qu’en prix, un jeu de cape et d’épée complet, susceptible d’attirer des joueurs qui auraient peur de s’attaquer à un jeu où le fond historique serait trop présente, tout autant que des joueurs férus d’histoire et qui voudraient s’y lancer avec un système issu de la distillation des éléments-clés de ce genre d’univers.

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PS : pour les curieux, signalons que le sieur Grümph s’était déjà aventuré en 2007 sur le terrain du cape-et-épée-historique avec le « petit » système Sanguelames.

Mordiou ! peut s’acquérir en PDF ou en version papier sur le site d’impression à la demande Lulu : http://www.lulu.com/spotlight/ChibiLG

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