Comme des bêtes [chronique – Bestiaire de Glorantha]

D’emblée, le choix surprend. L’éditeur de la VO a donc décidé d’extraire le traditionnel bestiaire de la pagination d’un livre de base, il est vrai déjà bien épais. Alors, autant le dire : ce « supplément » est en fait un achat indispensable, rien d’autre que le complément vital du livre de base de Runequest : Aventures en Glorantha.

Là-dedans, ce qui est surprenant n’est pas de détacher les « monstres » du reste. Il paraît qu’un célèbre JdR encore plus ancien que RQ fait ça très bien depuis longtemps. Non, ce qui surprend est plutôt de ne pas avoir été au bout de la démarche. En effet, dans le même temps, le Studio Deadcrows a proposé lors du foulancement à énorme succès de cette nouvelle édition de RQ un volume tiré à part avec l’ensemble des règles de magie. Or, ce volume fait environ 175 pages, tout comme le Bestiaire de Glorantha à quelques pages près.

On se dit après coup qu’une trilogie avec les règles, le bestiaire et la magie en trois volumes différents et de taille plus raisonnable aurait été plus intuitive et plus aisée à manipuler. Mais, comme RQ s’est longtemps construit en opposition vis à vis du Grand Ancien, cela a sans doute semblé être une idée un peu douteuse…

Toutefois, on ne m’enlèvera pas de l’idée que ce bestiaire a d’abord été imaginé comme une possible partie du livre de base avant que l’on se rende compte que cela ferait trop. De ce fait, Bestiaire de Glorantha conserve le postérieur un peu coincé entre deux chaises : chapitre sur les monstres et les races non-humaines très détaillé ou véritable supplément sur le sujet un peu étriqué.

Comme on le voit, dans Glorantha, quand on dit « bestiaire », on s’attend à tout sauf à une litanie de stats blocks de créatures improbables genre « petit cousin du ours-hibou » créées en tirant à la ligne pour trouver comment remplir cette satanée 300ème page du volume 3 du catalogue de monstres. Non, on voit rien qu’avec ces magnifiques cartes de répartition des espèces sur Genertela qu’il y a du potentiel pour faire mieux que ça. Un traité de zoologie, en somme. Ou d’ethnologie. Ah mince, c’est pas pareil. Et c’est un peu un des défauts de ce Bestiaire. C’est que ce n’est pas un bestiaire.

La preuve. Le premier chapitre est consacré aux races intelligentes non-humaines, les elfes, nains et trolls notamment. Même si, totalement absentes du livre de base, on se doutait bien qu’elles allaient revenir par la fenêtre du bestiaire, quand on connaît Glorantha, cela fait drôle de les voir traitées, littéralement comme des bêtes, là où l’époque Oriflam de la précédente édition VF leur consacrait un supplément entier (certes très tardif) à travers Les Secrets Oubliés, sans parler de la traduction du fameux Troll Pack pour cette seule race. Là, ça fait pauvre. Supposons que ce soit en attendant…

De plus, ce n’est pas comme s’il n’y avait rien à dire. Loin de là. Si vous n’êtes pas familiers de Glorantha, sachez que, ici, nos bons vieux repères de dungeonverse ne nous sont pas très utiles. Les Trolls forment une civilisation (si, si) ancienne et qui peut rivaliser sur bien des points avec celle des humains. Les elfes ont bien, Dieu merci, des arcs de la mort qui tue mais, pour le reste, s’avèrent être des créatures végétales avec sève, feuilles et tout. Même chose pour les nains ou encore les draconiens. Et sans oublier les petites pointes d’originalité comme les canards, par exemple.

Bref, il y a des choses à transmettre et, comme on le voit sur les photos précédentes, c’est un peu serré. C’est d’ailleurs un reproche que l’on peut étendre à tout l’ouvrage : il n’y a  pas tant d’illustrations que cela et, ainsi, toutes les créatures ne sont pas forcément dessinées (la plupart quand même) et beaucoup doivent se contenter d’une esquisse noir et blanc. C’est un peu dommage pour un ouvrage de ce type.

Comme déjà évoqué lors de la présentation du livre de base, la création d’un PJ non-humain est possible mais se fait alors de façon totalement déconnectée de la procédure riche et complexe du livre de base. Ici, il faut se contenter de quelques encadrés assez secos éparpillés dans ce chapitre du bestiaire. C’est sans doute voulu par les auteurs tant les non-humains sont réputés avoir des comportements aberrants dans Glorantha mais disons que rien n’est fait pour nous donner envie de choisir une telle option.

Logiquement, le deuxième chapitre de l’ouvrage est consacré aux principaux adversaires des PJ : les créatures chaotiques. Comme on le voit, il commence par la traditionnelle liste des traits chaotiques, façon de rappeler que n’importe quel être peut être gagné par le chaos.

Comme on le voit sur la photo ci-dessus, l’ouvrage change à nouveau de physionomie pour redevenir un chapitre de bestiaire du livre de base. Les textes y sont courts, peut-être un peu brefs d’ailleurs pour bien mesurer l’importance de chaque créature (qu’on ne croise pas tous les jours au détour d’un chemin de Sartar !). Les illustrations un peu vite expédiées. Clairement, ici, la priorité est donnée aux stats blocks et aux conseils d’usage sur le comportement et les réactions des créatures dans un conflit.

Le chapitre suivant ne donne pas dans l’originalité question titre et montre assez bien toute la complexité du sujet abordé puisqu’il est nécessaire à un moment donné de prévenir le lecteur que ce bestiaire va parler, attention mesdames-messieurs, de monstres. Il s’agit ici de lister d’autres adversaires potentiels rencontrés lors des aventures des PJ sans que ceux-ci soient marqués du signe du chaos. Comme on le constate, les illustrations ne sont pas toujours au rendez-vous…

… mais d’autres fois, oui !

Cela manque quand même, à mon goût, de textes replaçant mieux la créature dans son contexte. Là, par exemple, les taureaux célestes me semblent assez emblématiques de cet univers (un dieu puissant a bien revêtu leur apparence) pour mériter mieux que 7-8 lignes et hop, les stats. Encore une fois : logique dans un chapitre du livre de base, un peu décevant dans un supplément vendu comme une somme sur les créatures gloranthiennes.

Le passage sur les bêtes « non-monstrueuses » est utile, bien sûr, mais aussi rendu attractif par le rappel du nombre anormalement élevé de types de montures utilisés dans cet univers. Je crois bien qu’on y monte sur tout ce qu’il est possible d’envisager… et même le reste ! Des zèbres, des sangliers, des guêpes géantes, des autruches, etc. Une vraie ménagerie : cette section s’imposait.

Du coup, pas de jaloux. Comme les Trolls, eux, montent des insectes géants et bien il y aussi un chapitre entier sur les insectes géants. Non mais.

L’ouvrage continue de se démutliplier (s’éparpiller, diront les mauvaises langues, rhoooo) en abordant également la question des esprits que l’on aurait pu imaginer plus à sa place dans un ouvrage consacré à la magie. Cela dit, lancé dans son pari un peu fou-fou de lister toutes les créatures ayant une influence sur Glorantha, le Bestiaire ne pouvait pas non plus faire cette impasse.

Du coup, le chapitre occupe une place à part, prenant parfois l’apparence plutôt d’un chapitre de règles (créer un esprit, invoquer un esprit, etc.), tantôt redevant un « catalogue » de ces créatures spécifiques classées en catégories classiques (élémentaires, démons…) ou parfois beaucoup plus spécifiques à l’univers du jeu (genius loci, wyters…).

Cette partie a en tout cas le mérite de nous rappeler combien l’inclusion du plan des esprits, auquel les PJ peuvent accéder par magie, dans le cadre du jeu est un enrichissement de celui-ci et permet de complexifier les intrigues tout en offrant de véritables sources d’informations et de connaissances aux PJ durant leurs quêtes. Du coup, si j’ose risquer de paraître un poil lourdingue : on aurait bien aimé en savoir un peu plus sur le sujet dans un vrai gros supplément…

Un court chapitre final est consacré aux monstres bigger than life qui sont aussi la marque de fabrique de Glorantha. Se pose quand même, de ce fait, la question de leur présence dans un bestiaire avec leurs stats blocks puisqu’une seule de ces terreurs suffirait à décimer une armée entière de PJ… De même, ce chapitre s’avère fort court et ne contient que des créatures chaotiques. Il aurait donc pu être un simple développement du chapitre sur le Chaos.

Raaaah, mais ils ont recommencé, ces maudits français ! Impossible dans notre beau pays de ne pas coller des scénarios dans tous les ouvrages de référence. Certes, les scénarios, c’est le Bien, ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit. Mais pourquoi dans un bestiaire ? Une fois joué, le scénario va plus encombrer qu’autre chose dans un ouvrage qui est destiné à être beaucoup transporté et manipulé.

Bon, heureusement, ce scénario de création francophone, ajout de la VF donc, se fait pardonner sa présence curieuse en étant très bon. Quand on lit le chapeau introductif qui indique qu’il va servir à mettre en scène un maximum des créatures présentes dans le livre, on redoute le pire genre « Safari dans le zoo du Chaos » mais, ouf, pas du tout. Cela ne se voit pas, même. Il s’agit en fait d’une enquête assez serrée, en temps limité et présentée en bac à sable. Très bien. D’autant que les Passions et les Runes ne sont jamais sollicitées pour faire faire telle ou telle chose aux PJ : ouf.

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Bon, au final, faut-il faire l’acquisition de ce Bestiaire de Glorantha ?

Euh, qu’est-ce que vous ne comprenez pas exactement dans l’expression « supplément indispensable » ? Si vous avez craqué pour le livre de base du nouveau Runequest, vous n’avez plus le choix puisque cet ouvrage n’est rien d’autre qu’un (gros) chapitre qui, oups, s’en est malencontreusement échappé. Vous devez l’acheter et, en plus, vous y trouverez bonheur avec de vrais enrichissements au livre de base sur les races non-humaines, le Chaos, le monde des esprits, les montures des PJ, etc. Évidemment, cela renchérit *légèrement* le ticket d’entrée dans ce nouveau RQ et il devient difficile de prétendre qu’il ne faut qu’un seul ouvrage pour y jouer contre trois pour… euh… d’autres jeux medfan.

Après – mais je crois qu’on l’aura compris au fil de cet article… – il aurait sans doute été préférable d’aller au bout de la démarche en transformant ce supplément en vrai bon gros livre de référence sur ce vaste sujet et donc en lui ajoutant, par exemple, une cinquantaine voire une centaine de pages, une vraie création de PJ pour les races non-humaines et pas mal d’illustrations couleurs.

Une pensée sur “Comme des bêtes [chronique – Bestiaire de Glorantha]

  • 21 avril 2022 à 08:45
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    y a un jour où les jdreux FR arrêterons de traduire ‘race’ (US) par race (FR). Genre, en utilisant le terme ‘espèce’, ou ‘peuple’, ou je ne sais quoi mais pas race.

    Ce serait bien.

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