Ça y est : je suis fou Alien ! [chronique Au cœur des ténèbres]

La VF de la gamme Alien continue son chemin, Arkhane Asylum suçant bien comme il faut la roue de Free League en proposant avec un décalage raisonnable les sorties, pas si nombreuses finalement, pour la gamme adaptant la célèbre licence dans laquelle personne ne vous entend crier. Et pourtant, vous essayez, hein. Et d’ailleurs, vous pourriez bien crier encore plus fort dans cet opus, le scénario en mode cinématographique, Au cœur des ténèbres.

 

Rappelons que dans la gamme Alien, le mode cinématographique désigne une façon de jouer plutôt one shot (même si, ici, bref…), sans trop se prendre la tête avec le reste du monde de jeu. On est là pour jouer une aventure qui respecte les codes d’Alien. On aura donc du voyage spatial, de l’ET chelou et, bien sûr, des courses désespérées dans des coursives désertes. Bref, dans ce mode-là, on a choisi de ne pas se poser la sempiternelle question (marche aussi pour Blade Runner) : comment peut-on réellement jouer au long cours dans un univers si peu décrit à l’écran ?

Cette dernière question est réservée au pan « gros bouquins » de la gamme (le livre de base ou le supplément Marines coloniaux en attendant sans doute la future VF de Building better worlds). Pour le jeu immédiat et sans prise de tête, Free League a fait le choix de boîtes contenant, outre le livre du scénario, des accessoires indispensables pour recomposer autour de la table une ambiance digne des salles obscures : des fiches de prétirés illustrées, de grands plans verdâtres à étaler au centre de la table ou encore diverses cartes à jouer contenant des instructions individualisées pour les PJ ou encore du matériel illustré. On notera d’ailleurs que, même si ce n’est pas Byzance non plus (pas d’écran, de figurines en carton ou de dés, par exemple), cette boîte luxueuse est maintenue à un prix très raisonnable en VF. Certes, c’est plus cher qu’un petit module de 48 pages agrafées mais cela reste accessible pour un gros scénario qui, avec ses trois actes, peut facilement passer pour une mini-campagne.

En comptant la boîte du kit de découverte, on en est donc maintenant à trois boîtes en mode cinématographique. On en profitera pour noter un vrai satisfecit après avoir pas mal râlé dans divers articles contre ce phénomène : enfin, on a une gamme – ou, au moins, une moitié de gamme – dans laquelle on peut se contenter de la boîte de découverte. En effet, les boîtes suivantes sont compatibles avec les règles présentées dans celle-ci et ne nécessitent donc pas de posséder et d’utiliser le gros livre de base. Celui-ci n’est réellement requis que pour le mode campagne. Ce serait, vraiment,une bonne chose que d’autres éditeurs prennent conscience de cette problématique : non, on ne veut plus remiser nos belles boîtes de découverte dès la parution du livre de base qui annule et remplace ce qu’elle contient !

Ainsi, pour en revenir à ce Au cœur des ténèbres, cela signifie clairement que l’on n’a pas besoin des règles de création de PJ contenues dans le livre de base. Ici, en mode cinématographique, l’utilisation de prétirés n’est pas une option : c’est même le cœur du dispositif. Ainsi, les personnages possèdent-ils des objectifs personnels, matérialisés par des cartes à jouer à distribuer aux joueurs, et le scénario n’a aucune chance de fonctionner sans ceux-ci. C’est totalement indispensable notamment parce que, dans Alien en général et dans ce scénario-là en particulier, les PJ ne sont que de minuscules choses fragiles face à une adversité et des enjeux qui les dépassent de beaucoup : savoir pourquoi on joue et se convaincre que, si, c’est la peine de tenter de survire et d’agir est nécessaire pour que l’ambiance prenne autour de la table. C’est le rôle des cartes d’objectifs personnels distribuées à chaque joueur en début d’acte.

En effet, si les joueurs délaissent l’échelle de l’incarnation de leur PJ pour se livrer à une sorte de méta-jeu dans lequel on essaye, en mode ludiste, de comprendre l’histoire et de surmonter le défi, ils risquent d’être déçus. Rien qu’en lisant le résumé de l’intrigue à tête reposée, on a tendance à s’y perdre un peu alors je n’ose même pas imaginer ce que cela peut donner pour des joueurs détenant des informations partielles, possiblement mal interprétées, sur le coup de 2-3 h du matin… C’est un coup à se mettre à tirer au jugé dans les gaines d’aération au moindre bruit suspect, ça !

L’intrigue est en effet assez dense, d’autant plus qu’elle fait écho aux autres boîtes du mode cinéma. Alors, non, ce n’est pas à proprement parler une campagne. Dans Alien, en mode cinéma, il est assez… euh… délicat d’espérer réutiliser son PJ d’un scénario à l’autre et cette possibilité n’est donc pas envisageable. Souvenez-vous : prétirés indispensables. Les joueurs, en revanche, gagneront à avoir déjà entendu des bases de l’intrigue, notamment des menaces liées qui, forcément, feront plus frissonner de peur si elles sont autres choses que des noms chelous balancés comme ça par une aide de jeu ou un PNJ.

La présentation du scénario reprend le module des précédents et, si elle ne doit pas effrayer car elle est carrée-carrée, elle va quand même forcément déstabiliser un peu le MJ habitué à des scénarios plus scriptés, ce que d’ailleurs la mention de « mode cinéma » pourrait laisser accroire à tort. Autant les joueurs pourront peut-être penser qu’ils sont au cinoche, autant le MJ, lui, doit s’activer les neurones plutôt que de se goinfrer de pop corn et de piquer du nez pendant la partie. Après la présentation générale du contexte et le résumé – donc – de l’intrigue, on passe à une longue description des lieux s’appuyant sur les grands plans fournis. Là aussi, si on n’est pas attentif, cela pourrait passer pour une sorte de donj’ dans l’espace mais ce n’est pas le cas : il y aura forcément une partie d’exploration mais ce sera aussi l’occasion d’enquête, de réalisations des objectifs personnels, d’irruption d’une menace… bref, ces lieux vont devoir être animés par les initiatives des joueurs et par le MJ et non pas traversés comme des lieux inertes (même si…).

Ensuite, justement, vient toute une série d’événements qui peuvent être obligatoires ou optionnels, parfois modulables mais globalement répartis entre trois actes successifs. Là aussi, cela ne suffit pas à définir une trame stricte et le MJ devra jongler entre les réactions des menaces PNJ, les initiatives des PJ qui veulent remplir leur objectif personnel ou encore la nécessité de dévoiler suffisamment l’intrigue pour que les joueurs en comprennent un minimum les tenants et les aboutissants.

Enfin, la dernière section concerne la section des menaces. (…) Bon, allez, pas besoin de spoiler alert, hein, on sait tous qu’on  parle là d’un scénario Alien et donc, oui, il s’agit de menaces aliens mutantes qui vont s’en prendre aux PJ. C’est même le deal du mode cinématique et, s’il n’y en avait pas, vos joueurs seraient déçus. Si, donc, la localisation à la fin du livre de cette section peut se comprendre pour le goût du secret, elle n’est pas très logique. Nous vous conseillons fortement de commencer par celle-ci afin de mieux comprendre comment la menace a infesté les lieux décrits et, surtout, mieux saisir la teneur des événements décrits. Franchement, ça ira beaucoup mieux dans ce sens là.

Au bilan, on en a pour son argent : c’est un bon gros scénario pour plusieurs séances, le matos est classe et permet de se lancer rapidement sans trop de soucis (on pense là en particulier aux prétirés et aux cartes objectifs) et, à n’en pas douter, c’est du Alien pur jus (sploutch). Rajoutons également qu’il est décidément bien agréable de pouvoir prétendre jouer au jeu de rôle sans avoir systématiquement recours à de gros livres intimidants remplis de tableaux écrits petit.

Niveau défaut, ce Au cœur des ténèbres a ceux de ses qualités : c’est *vraiment* du Alien pur jus (re-sploutch). On ne peut pas dire que l’on soit surpris par le contenu de l’intrigue (coursives désertes, néons qui clignotent, bruit dans les conduits d’aération, etc.). Et, fatalement, on se retrouve avec la question qui fâche : comment se renouveler avec le JdR Alien ? On laissera le soin à la suite de la gamme en mode campagne (ce sera certainement la VF de Building better worlds, sur les colons) de répondre à cette épineuse question.

Une pensée sur “Ça y est : je suis fou Alien ! [chronique Au cœur des ténèbres]

  • 16 janvier 2024 à 21:01
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    Par contre encore une fois, Akhane reste figée dans les années 2000 (voire moins) et ne propose pas de pack numérique (merci pour ceux qui jouent en ligne !) et même si quelques aides de jeu ont été mis en ligne, on attend toujours les prétirés… Service minimum comme d’habitude… ça devient lassant..
    Dans l’espace, comme chez AAP, personne ne nous entend crier !…

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