Tainted love

Ah, ça, visiblement, ils l’ont eu le coup de cœur les gens de chez Studio Agate ! Adapter en JdR l’univers d’un jeu de plateau polonais sur un univers sombre inspiré du cycle arthurien… bah… disons que ça valait une grosse cote quand même. C’est aussi l’occasion de rappeler que Agate, malgré une présence de plus en plus palpable dans le domaine de la traduction de hits étrangers, cela reste aussi de la création francophone. Pour voir ce que ce Tainted Grail en version JdR a dans le ventre, on a été demandé à l’un de ses auteurs et coordinateur éditorial, Robin Schulz. A noter que Ce financement participatif a lieu sur Gamefound dès aujourd’hui 13 février et jusqu’au 8 mars 2024.

 

  1. Alors, je sais que je me suis fait moquer sur les Internets pour ça mais je persiste : Tainted Grail ? Jamais entendu parler avant. C’est si populaire que ça ?

En tout cas, on me l’a vendu comme tel ! Le plus gros Kickstarter de 2018, un jeu de plateau fort de plusieurs extensions portées aux nues par BGG et sa cohorte de vétérans des jeux de plateau, des déclinaisons vidéoludiques et musicales pas piquées des hannetons, un univers dense et tragique, et j’en passe ! M’aurait-on menti ? Ce ne serait pas la première fois, mais les résultats et l’engouement toujours intact semblent donner raison aux nombreux amoureux de la licence (le financement pour la dernière extension, Kings of Ruin, a réuni 28 000 souscripteurs et plus de 7,5 millions de dollars) ! Difficile de ne pas concéder que Tainted Grail est un petit phénomène, qui a su s’imposer sur la scène ludique et séduire un paquet de monde. Mais enfin, si on peut tromper mille fois une personne, on ne peut… non, attendez, c’est pas ça…

  1. Le Graal, Arthur, tout ça. C’est quoi la différence avec un jeu style Pendragon qui fait justement son retour en ce moment ?

À peu près tout, même si je crois qu’Arthur porte la barbe dans les deux œuvres. À vérifier ! Tainted Grail est aux antipodes de ce qui se fait autour du mythe arthurien : on troque les preux chevaliers pour les manants, les préceptes honorables pour une virée crue dans ce que l’humain a de plus effroyable, et les hautes destinées pour les drames personnels et la fatalité. Awaken Realms a proposé une interprétation désespérée des légendes de la Table Ronde, dans laquelle l’humanité est vouée et surtout responsable de sa propre perte. C’est une exploration intime de notre condition d’homme, de nos contradictions et de cette insoutenable impuissance, qui nous pousse au pire. Bref, le petit JdR “feel good” de la rentrée, parfait pour initier les plus jeunes et la belle-famille.

  1. Et le côté dark fantasy, ça suffit à éviter les citations de Kaamelott autour de la table ou bien c’est comment ?

J’ai mis un soin tout particulier à gommer toute référence éventuelle à Kaamelott, mais ça n’a pas empêché deux joueurs – et, vous l’aurez compris, ex-amis – de fauter durant les playtests. Il y aura toujours des indociles qui se fendront de citations de Perceval, mais la noirceur de l’univers et la tonalité des parties corrigeront assez rapidement ces rares égarements. Le monde d’Avalon est impitoyable et l’humanité occupe le bas de la chaîne alimentaire : l’existence y est dépeinte comme difficile, voire tout à fait insoutenable, et les PJ devront se confronter aux horreurs de l’île (et de l’humanité) pour espérer y survivre.

  1. Licence connue, collaboration internationale, foulancement bilingue, etc. Ouh, ça, ça ressemble à un travail de commande, pas vrai ?

Pas loin, mais c’est tout l’inverse ! En réalité, c’est plutôt la fascination pour le jeu de plateau Tainted Grail qui a poussé le studio à contacter Awaken Realms pour leur proposer ce projet un peu dingue. La connexion était évidente et l’entente immédiate entre les deux studios de création. De là, les négociations ont suivi leur cours normal : rencontre à Essen, discussions passionnées, déclarations d’amour avec 1D10 pintes dans le sang, tractations secrètes au dernier sous-sol d’un parking à 3h du matin, soumission d’une bible, proto, échanges constants, validation, etc. Le grand classique !

  1. Pourquoi un studio français pour faire le JdR d’un jeu issu d’un éditeur polonais ? Ils ne savent pas faire de JdR en Pologne ?

Pour ce métissage justement. S’engager sur ce projet, c’était l’occasion d’apporter un regard, des sensibilités et des inspirations différents, qui permettent d’offrir de nouvelles perspectives à ce formidable univers. On a donc francisé tous les noms et remplacé les armes des chevaliers par des croissants. Cocorico !

Plus sérieusement, le studio a su développer au fil des projets un véritable savoir-faire sur la narration, que nous avons pu mettre au service d’Awaken Realms pour permettre à Tainted Grail de franchir le pas et d’investir le monde du JdR. La transition s’est faite naturellement, tout en s’enrichissant des apports et volontés respectifs des deux studios. C’est un mariage heureux.

  1. Niveau gameplay, vous avez retenu quelque chose du jeu de plateau ou c’est vraiment juste l’univers de jeu qui vous intéressait ?

Dès la première lecture, on a eu envie d’intégrer et de transposer des éléments du jeu de plateau dans le JdR. Pas de simples déclinaisons mécaniques, dans lesquelles les dés remplacent les cartes, mais bien une réinterprétation de certains principes et forces emblématiques du jeu originel. C’est notamment le cas du Wyrd, un phénomène magique propre à l’île, qui se voit doté de son propre système de jeu et occupe une place centrale dans les parties de JdR. Idem pour les “couleurs” des héros, apparues dans le jeu de plateau et longuement développées ici, avec une mécanique de progression et d’arc narratif dédié, qui permet au personnage de s’élever ou de rejeter les forces qui s’éveillent doucement en lui. Ce n’est pas juste un “vernis Tainted Grail”, mais bien une nouvelle manière d’appréhender le monde d’Avalon que nous souhaitions proposer aux joueurs.

  1. Si je regarde l’équipe rédactionnelle, le système de jeu choisi, l’influence celtique, l’imagerie un peu sombre, je me dis : bravo, vous venez de réinventer Les Ombres d’Esteren, en fait. Un peu quand même, non ?

Le subterfuge n’aura pas fait long feu ! Initialement, le jeu devait même s’appeler Shadows of Tainted Grail, mais c’était un poil voyant…

Les deux univers partagent des thématiques et des inspirations communes, mais leurs traitements sont radicalement différents. Les Ombres d’Esteren emprunte énormément aux codes et au jeu d’horreur, celui d’une horreur personnelle, centrée sur l’expérience de l’individu et sa lente descente vers l’enfer, et les rares moyens d’y échapper. Tainted Grail interroge davantage notre propre condition, la place que nous tenons dans l’univers et les conséquences de nos actes, voire le sens de l’acte lui-même : c’est un bouillonnant condensé romantique et philosophique, mais avec des types en armure à quatre bras qui trucident les chevaliers de la Table Ronde.

  1. Le côté international et tout, ce n’était pas l’occasion de faire un setting 5E, tout simplement ?

Le Studio a développé son propre moteur, le Story Arc System, pour Les Ombres d’Esteren. Ce dernier offrait une résonance évidente avec les thématiques et les enjeux de Tainted Grail : un prisme resserré au niveau de l’individu, de la place et des mécaniques pour gérer l’évolution – personnelle et mentale – du PJ, une fluidité et des outils de narration au cordeau, bref, le système idéal. Il a profité d’un léger lifting pour l’occasion et a évolué avec le jeu, en amendant ou en proposant des choses nouvelles. On a privilégié la distillerie et le millésime locaux.

  1. Qu’est-ce qu’il y a alors dans ce foulancement ? Juste le livre de base ou bien déjà toute une gamme ?

On commence avec une boîte bien dodue, qui permettra aux joueuses et joueurs de découvrir le monde d’Avalon, d’apprendre les règles et de se lancer à la découverte de l’île. Tous les outils sont là pour initier une campagne et se perdre dans ce monde merveilleux, peuplé de bons samaritains et de héros en armure chatoyante ! Et pour la suite des parutions, motus !

  1. Le bouquet final pour la dernière question : j’espère que tu as personnellement prévu une chouette BO pour mettre l’ambiance autour de la table, hein ?

Oui, des chansons pour enfants, sur lesquelles la table pourra danser la ronde. Tu l’as ?

2 pensées sur “Tainted love

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