Bubblegumshoe, l’interview au gout fraise

Premier jeu de rôle édité par la très active association Aux Portes de l’Imaginaire, Bubblegumshoe nous plonge dans l’imaginaire si familier des teen-drama américains – avec la petite touche d’enquête qui ajoute tout son sel. Pourquoi ce jeu et d’autres suivront-ils ? Laurent Gärtner a été convoqué dans le bureau du proviseur pour tout nous dire.

1. Le Fix : Ton Bubblegumshoe, c’est Hartley Coeurs à Vif meets Agatha Christie, c’est ça ? Pitche-nous ton show, coco – et sans citer Veronica Mars !

Alors, bingo, c’est ça… question suivante ?

Bubblegumshoe est un jeu sorti en 2016 chez Evil Hat qui propose effectivement de jouer des adolescentes trop curieuses ne pouvant s’empêcher de fourrer leurs nez partout. Niveau enquête, nous sommes sur un panel allant une histoire de harcèlement au lycée perpétré par le champion de l’équipe de foot jusqu’à l’affaire de meurtre pour lequel les autorités trouvent trop facilement un coupable idéal. Nous sommes dans notre monde réel, avec toutes les contraintes qui vont avec. Et oui, nos adolescentes n’ont ni plaque, ni flingues mais elles vont être mise à forte contribution dans des enquêtes où leur audace et leur astuce vont être leurs meilleurs atouts.

La meilleure source d’inspiration est effectivement tout le répertoire des séries pour ado, du Hartley Cœurs à Vif des années 90 aux Riverdale de nos jours… Mais l’ambiance peut aussi aller au plus sombre avec des histoires comme Blue Velvet de David Lynch ou dans l’enfantin avec toute la littérature d’enquête jeunesse, du Club des Cinq à Alice Détective.

Le Fix : Et d’ailleurs, pourquoi ce teen-drama en tant que première production de ta boîte Aux Portes de l’Imaginaire ? Tu n’aurais pas pu nous vendre une série de fantasy motorisée en 5ème avec des dragons et des elfes ? Ça a la cote en ce moment.

Chez Aux Portes de l’Imaginaire, on fait du Woke’n’role !

Plus sérieusement, il y a plusieurs raisons pour lesquelles je voulais traduire et diffuser ce jeu de rôle d’enquête.

Clairement, c’est dommage de ne pas le trouver en VF. Sa version originale est un peu trop fouillis pour permettre aux plus jeunes de se lancer dans le jeu de rôle avec, alors qu’il réunit tout le cocktail du bon premier jeu : règles simples et un univers connu… tout en restant très intéressant à jouer pour les moins jeunes. Alors oui, pas de dragons, de fées et d’elfes, mais c’est aussi un choix pour l’accessibilité du jeu. Pour se faire une idée du monde dans lequel évolue les ado-détectives, il n’y a qu’à se souvenir de sa période lycée ou de regarder par sa fenêtre. Bref, on ne va pas noyer nos jeunes rôlistes sous 300 pages de lore indigeste que personne ne lit.

Ensuite, l’enquête contemporaine réaliste est un sujet trop peu mis en avant dans le jeu de rôle. Quand je parle de réaliste, c’est à la fois sur notre monde, sans trace de fantastique ou de surnaturel qui viennent souvent apporter un Deus Ex Machina absurde à la fin de l’enquête parce que… c’était magique ! Jusqu’à la mécanique, ce sont les situations normales qui sont poussées : la vie ne tient qu’à un fil et l’ôter n’est pas anodin. Bubblegumshoe va pas mal à l’opposé de ce qui existe car, pour une fois, on ne résoudra absolument rien avec un échange de coups de feu ou des patates dans la tronche d’un supposé méchant. Là, on doit aller plus loin que simplement suivre un petit train d’indices pour arriver à la scène d’action finale pour en découdre avec le méchant. Là, non, il va falloir mouiller un peu plus sa chemise pour collecter des indices et des preuves, puis, avec quelques hypothèses, tenter de résoudre le tout, soit seules avec beaucoup d’astuce, soit avec l’aide des autorités qu’il va falloir alors convaincre.

Et enfin, le côté teen-drama apporte tout le sel du jeu ! Le quotidien et les relations vont sans cesse s’immiscer dans les mystères à résoudre. C’est facile d’incriminer le méchant cultiste dans le second plus célèbre des jeux de rôle, mais quand c’est l’oncle d’une amie de classe le coupable, quelles seront les conséquences directes ? Comment les assumer ? Bref, les joueuses ne pourront pas mettre en avant leur alignement pour justifier un choix, elles auront à faire porter les conséquences à leurs ado-détectives. Au-delà de ça, le quotidien et le tissu relationnel n’est pas qu’une toile de fond : il est présent tout le temps et il est vivant. Que ce soit le petit ami un peu trop protecteur qui va se mettre en danger parce qu’il a vu sa petite amie, ado-détective, causer avec des membres d’un gang, ou encore cette pimbêche du lycée qui va vous piquer votre ordinateur portable juste pour vous faire chier un peu plus… alors qu’il contient la seule copie de toutes les preuves d’un détournement de fond à la mairie.

Le meilleur dans tout ça, à la fin d’une enquête, annoncez à vos joueuses que c’est le père de l’une des ado-détective qui va défendre le criminel qu’elles ont fait inculper et qu’il a remarqué que la procédure d’inculpation a été bâclée… et oui, quand on se balade à 15 ans sur une scène de crime, ça complique toujours un peu les choses ! Et si le coupable échappe de peu à la prison… laissera-t-il les choses ainsi ou comptera-t-il se venger ?

Et enfin, Breakfast Club est l’un de mes films préférés !

Le Fix : Ça se passe dans quel décor, au final ? Une highschool américaine fictive pétrie de clichés ou un lycée français façon réalisme & tristitude d’une ville de province ? Il y a un cadre proposé ou la table crée elle-même le lieu de l’action ?

Alors, l’école oui, mais surtout une ville. Le décor principal est cette petite ville américaine trop tranquille où on cache un peu trop de secrets depuis trop longtemps. Et là, il fallait qu’à cette génération, une poignée d’ado se disent « mais tien et si j’allais fourrer mon nez partout ? ».

Le décor plus ou moins officiel, c’est Drewsbury (héhé, vous avez capté le jeu de mot ?), la ville américaine de tous les clichés, avec son lycée, son équipe de foot avec ses jocks alcoolisés, ses soirées au bord du lac, son lieutenant de police pantouflard… la ville est ébauchée tout au long des règles. Nous sommes dans la petite bourgade américaine d’apparence tranquille, ni trop petite pour qu’il se passe des choses, ni trop grosse pour permettre que tout le monde se connaisse. Cette ville est le mix entre le Neptune de Veronica Mars, le Riverdale d’Archie.

Ce décor est à la fois idéal pour un court mystère en one-shot que pour une campagne, mais le jeu va prendre toute sa saveur quand on va créer avec sa table le décor : la ville, ses seconds rôles, ses lieux… la modératrice est invitée à faire participer activement ses joueuses à la création de tout ceci. Mais chaque création va donner à la modératrice une opportunité pour une histoire : elle va pouvoir ajouter des troubles aux seconds rôles, et s’appuyer sur tout ce cocktail pour lancer des mystères où les premiers protagonistes sont des relations très proches des ado.

Dans la version française, on reprend donc cette ville de Drewsbury, qu’en prime, nous étendons un peu, ainsi que l’ensemble de drifts présents dans la version originale. Un drift est une variation sur le thème, on garde les ado et les enquêtes, mais on change un petit paramètre : du surnaturel, des créatures de films d’horreur et une chasseuse ça vous fait penser à une série ? Ces idées sont de simples ébauches sur quelques pages avec des règles optionnelles allant du surnaturel, au groupe de détective itinérant avec un animal qui parle. On vous proposera même de jouer dans l’espace confiné de la Station Veronica, sur Mars.

Le FixTales from the Loop, Things from the Flood, MonsterHeartC’est la mode d’incarner des adolescents joués par des acteurs de 25 ans ! Ça apporte quoi en jeu au juste, notamment dans Bubblegumshoe ?

Les ados n’ont aucune autorité légale pour mener les enquêtes et c’est ce qui donne tout le charme au jeu. Il va falloir gérer avec le quotidien des personnages des obligations scolaires à la vie familiale, avec ses sentiments et ses compétences limitées. Mais les ado-détectives vont avoir la chance d’utiliser tout le réseau de connaissance pour obtenir des indices.

Identifier des traces de GHB sur un verre récupéré lors de la soirée des Kappa-Beta ? On va demander à maman qui est médecin légiste. Il faut accéder au téléphone de Simon qui se trouve dans les celées de la police ? Kristen va récupérer tout ça en allant voir Isaiah, l’agent d’accueil du commissariat mais surtout l’un de ses amis d’enfance qui en pince pour elle depuis toujours.

L’intervention des ado-détectives est toujours imprévue, ces apprenties détectives sont le caillou dans la chaussure que les criminels vont rencontrer au fil des parties.

Enfin, cela permet d’aller un peu au-delà du concept « mission » de beaucoup de jeux de rôle où les personnages n’ont aucune implication émotionnelle dans ce qui se passe. Là, les ado n’enquêtent pas parce que c’est leur travail, mais parce que c’est un devoir moral qu’elles s’imposent ou juste parce que leur curiosité maladive les poussent à agir, surtout quand elles ne devraient pas.

Le Fix : Gumshoe comme système, c’est aussi vieux que Beverly Hills comme série. Cette version présente quelles spécificités pour simuler la vie lycéenne de façon harmonieuse avec les impératifs d’une enquête ?

Alors, simuler la vie lycéenne oui, mais harmonieuse, c’est raté ! La mécanique de jeu met au centre de toute histoire les relations entre les ado-détectives et les seconds rôles. Elles évolueront au fil des parties, en bien, en mal aussi… pour compenser l’absence de capacités liées aux enquêtes, les adolescentes pourront compter sur toutes leurs relations, mais à force de tirer un peu trop sur la corde, ces relations s’impliqueront dans l’histoire ou pire, changeront peut-être d’attitude avec les personnages. Les relations évolueront aussi au fil des histoires, vous ne croyez quand même pas que Cyril, après que les ado-détectives aient mis en lumière ses sales affaires, restera indifférent ?

Les conflits se sont aussi adaptés à la thématique. Ici, ils sont principalement oraux, et entièrement gérés avec la mécanique d’affrontement : tchatche devient la compétence d’attaque et le cool, les points de vie « sociaux ». Ces règles pourront autant être utilisée pour forcer Cyril a avoué qu’il harcèle Ginny que pour convaincre le commissaire de la culpabilité d’un ponte de l’industrie qui déverse ses produits chimiques n’importe où dans la nature. Les preuves, les arguments et autres bonnes idées pourront être des armes efficaces pour vaincre un adversaire.

Les conflits physiques quant à eux sont à éviter, ils sont très bref et se soldent généralement par un drame… j’ai pas dit que le jeu était réaliste ?

Le Fix : Tant qu’on y est, ce sera quel genre d’enquêtes ? Parce bon, à part Jason qui a piqué le fanion de l’équipe de foot du lycée du bled d’à côté, ça risque d’être vite limité, non ?

Mouais, mais bon, les nains et les elfes, à part sauver une fois de plus le monde de la méchante liche qui veut le pouvoir, ça risque d’être vite limité non ?

Alors, on peut faire beaucoup de choses. Rien qu’en restant à Drewsbury, n’importe quelle petite histoire au lycée ou en ville peut faire l’objet d’une enquête. Retrouver l’animal de compagnie de sa tante qui s’est enfui la veille, découvrir comment le président du comité des étudiants a réussi à se faire élire alors que toutes les prédictions allaient contre lui… la vie quotidienne peut receler de tout un tas d’enquêtes.

Le Fix : En ce moment dans le milieu du JdR, c’est chaud niveau débat sur l’inclusivité… Et on sait que le passage au lycée, c’est pas la période la plus facile quand on est queer ou racisé. Est-ce que le jeu aborde ces thématiques de front (harcèlement, rejet…) ? Y aura-t-il des outils de sécurité émotionnelle pour ceux que cela touche de près ?

Le jeu est assez ancien, le sujet est abordé au travers de beaucoup de conseils, surtout autour des interactions sociales… humilier, envoyer chier, … ça ne reste certes que du jeu, mais il faut savoir où s’avoir s’arrêter. Ces conseils insistent beaucoup sur le consentement pour l’intégration de ces différentes thématiques, indissociables de la majorité des teen-dramas.

Le Fix : Tu as quoi de beau dans ton cartable comme matos à sortir pour Bubblegumshoe ? Livre de base, écran, recueil de scénarios, numéro de téléphone de Brenda ?

Le livre de base va être une transposition complète de la version originale, sous forme d’un livre à couverture souple. L’idée était de pouvoir proposer un livre au tarif le plus abordable possible.

Il sera complété par un premier supplément, Bienvenue à Drewbury. C’est à fois un recueil de scénario, un guide de la ville de Drewsbury et du matériel pour la modératrice comme un écran, des fiches de seconds rôles et des aides de jeux. L’idée était d’en faire une sorte de supplément autonome pour faire jouer ses premières parties et se donner l’occasion de faire jouer avec tout le matériel possible. Le premier mystère Bubblegumshoe 101, propose même de jouer sa première partie sans même avoir lu les règles.

Nous proposerons aussi des drifts complémentaires. Deux sont déjà prévus depuis le financement du jeu. Dwells like teen spirits : Samhain Mayhem est un drift proposant une approche urban-fantasy de Bubblegumshoe avec des créatures infernales. Meidelev qui a réalisé un travail colossal sur l’illustration de la version française du jeu est l’auteure de ce drift qui est une transposition de son univers de bande dessinée.

Enfin, pour le réalisme et la tristitude française, on s’est dit que ça serait cool de propose un drift purement local… et quoi de mieux que jouer des lycéennes à Nanterre au printemps 1968 ? « Sous les pavés » sera fourni à toutes les personnes qui ont financé ou précommandé le jeu. Il proposera une petite description de Nanterre dans les années 60, des règles pour gérer la tension entre les forces de l’ordre et les manifestants et un scénario pour démarrer quelque chose à cette époque.

Pour le numéro de Brenda… je te le passe en MP.

Le Fix : Ce jeu, c’est le coup d’un soir au bal de promo’ ou bien Aux Portes de l’Imaginaire devient éditeur à part entière ? D’autres projets dans les tuyaux ?

On va voir comment se passe l’après bal de promo et boucler le projet, mais oui, nous avons d’autres projets dans les tuyaux, notamment de proposer un peu plus de contenus inédits pour Bubblegumshoe.

https://bubblegumshoe.portes-imaginaire.org/

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