Sous le charme

Bon, allez, cette fois, c’est dit, c’est acté : les rôlistes ont définitivement basculé du camp des profanateurs de sépulture à celui de papa (et maman) gâteaux. Avec Sorcières & Sortilèges, voici encore un jeu cro mimi à destination de nos chères têtes blondes actuellement en cours de foulancement. Il fallait vraiment que l’on demande à son auteur, Pierre Saliba, s’il pensait sérieusement rivaliser avec les Pokémon et les Beyblades avec ça.

1.     Il y a une vraie floraison de jeux pour enfants en ce moment. Pour toi, c’est juste lié à un effet générationnel ou bien cela dit quelque chose de plus sur l’évolution du JdR ?

C’est une question super intéressante dont on a débattu récemment lors d’une table ronde à la convention Orc’idée. De ce que j’ai pu constater, il y a plusieurs facteurs qui se croisent : d’une part, il y a toute une génération de rôlistes qui ont atteint l’âge de la parentalité et qui veulent partager leur loisir avec leurs enfants. De plus, il y a l’industrie du jeu de société qui est parvenue, ces dernières années, à forger un paradigme du « jouer ensemble ».

Lors de mes parties publiques de Sorcières & Sortilèges, j’ai vu venir pas mal de parents qui étaient complètement étrangers à la culture du jeu de rôle. Je pense vraiment qu’on va voir monter un changement global de la manière d’envisager nos loisirs dans les années à venir. On a envie de mieux maîtriser l’environnement de nos jeux et en même temps de partager plus de temps avec nos proches. Le jeu de rôle est la réponse parfaite à toutes ces considérations !!

2.     En quoi ton jeu est-il véritablement adapté aux plus jeunes, selon toi ?

Parlons d’abord mécanique : le système de règle est simple. La feuille de personnage est uniquement composée d’un chaudron et d’un grimoire. La prise en main est ultra rapide. Il y a un côté tactile avec les ingrédients symbolisés par des jetons (qui peuvent être remplacés par des bonbons ou des fruits secs). Ce système est conçu pour du jeu sur table, mais il peut être adapté pour jouer en balade et dans d’autres circonstances (des systèmes de jeu alternatifs sont décrits dans le livre de base). Enfin, on a prévu de créer des pictogrammes pour représenter les sortilèges afin que même les tout petits puissent jouer. Bref, tout est pensé pour la marmaille !

Si on parle d’univers, c’est pareil. L’ambiance est un brin folle et pleine d’occasions de se défouler. Jouer avec enfants ne veut pas dire être culcul ! J’ai eu plein d’occasion de jouer avec des mômes : des parties d’initiation au sein de l’association Ars Ludendi, des événements publics ou privés. À chaque fois, j’ai eu la confirmation que les enfants ne doivent pas être pris pour des poires. Ils sont malins, peuvent être trash, ont besoin d’être encadrés et sont souvent plus matures qu’on ne pourrait le croire. Bref, c’est parfois du sport de haute volée et j’ai plusieurs anecdotes carrément tordantes sur des perles que j’ai pu entendre.

Sous couvert d’être un jeu léger, Sorcières & Sortilèges peut aussi bien contenir des messages parlant d’écologie, d’esprit critique ou d’ostracisme. Comme les gamins sont de plus en plus sensibilisés par les phénomènes d’actualité comme le harcèlement, j’ai là aussi assisté à des moments d’anthologie. Par exemple un jour, une jeune fille a réagi d’instinct à une description d’un groupe d’enchanteurs (des pratiquants de la magie jeunes, beaux, arrogants, qui méprisent les sorciers et sorcières et qui font tout pour leur mettre des bâtons dans les roues). Elle m’a dit « ah ouais, j’en ai quelques-uns comme ça dans ma classe ; cette fois-ci, je ne vais pas me laisser faire ». En tant que père d’une petite fille, ce genre de problématiques me touche beaucoup.

Et puis c’est un peu pour ça que ce jeu a été écrit : les sorciers et sorcières sont les laissés pour compte de la magie. Mais ils et elles doivent malgré cela être pris au sérieux, car leurs maléfices sont terribles ! Je paraphrase presque Virginie Despentes en disant cela, mais j’écris de chez les outsiders pour les outsiders.

3.     Des parties d’une heure, c’est juste pour l’accroche commerciale, hein ? En vrai, ce n’est pas possible, si ?

Tu parles ! Bien sûr que c’est possible ! Il y a eu du Sorcières & Sortilèges lors d’une fête d’Halloween l’année dernière et j’ai même fait une partie de 5 minutes ! Un petit gars de 5-6 ans est venu à ma table et m’a demandé avec assurance s’il pouvait jouer, mais sans que la partie ne dépasse 5 minutes. J’ai dit ok ! On a improvisé un duel de sorciers qui se battaient pour un concours genre « Festival du corbeau », on a inventé des ingrédients bizarres (sans alcool) et on s’est bien marré.

Les règles comme la création de personnage étant simples (mais pas simplistes), la partie peut commencer au moment même où vous posez votre auguste fessier sur votre chaise. Le livre de base contient des scénarios qui se jouent en 30min ou 1h, mais il y a aussi des « nanoscénarios » qui se composent d’une mise en contexte, d’une scène avec un petit choix à faire. C’est l’idéal pour les trajets en voiture, les balades en forêt ou les parties au coin d’une table lors d’un repas de famille qui s’éternise.

4.     Sorcières ? On ne joue que des femmes ou c’est une démarche volontariste ?

Pour le fait de ne jouer que des sorcières, c’est non bien sûr. Le jeu s’adresse aux garçons comme aux filles et on peut y jouer des sorcières comme des sorciers. Quant à la démarche derrière ce titre, elle n’est pas du tout militante, mais elle est double : Sorcières & Sortilèges dérive d’un jeu gratuit qui avait initialement été écrit pour ma fille Zoé. Cette première version était rédigée comme si je m’adressais à elle.

La deuxième raison est que le jeu fait appel à un type de personnage imaginaire qui est d’habitude représenté au féminin : la sorcière avec son nez crochu et son chapeau pointu qui, penchée sur son chaudron, jette différents ingrédients pour faire une potion magique. Les dessins animés de Walt Disney, les contes populaires, les histoires de Roald Dahl, de Pierre Gripari ou même les livres de Colin Hawkins en regorgent.

J’aimerais également citer une référence académique : il s’agit de l’excellent livre de Fabienne Taric Zumsteg, Les sorciers à l’assaut du village de Gollion, qui compile de façon tout à fait sérieuse les procès intentés pour sorcellerie dans le village de Gollion entre 1615 et 1631. Dans ce contexte bien précis, les condamnées furent en majorité des femmes.

Comme je suis un peu troll (NdlR : rooooh, nous ? Franchement, ça m’étonnerait…), j’aimerais répondre à ta question piège par une autre question piège : dans Beast & Barbarians, est ce qu’on ne joue que des hommes ou c’est une démarche masculiniste ? Plus sérieusement, la version moins troll serait : est-ce vraiment gênant de n’avoir que « Sorcières » et pas « Sorciers » dans le titre ? Il me semble qu’on s’en moque un peu au final. Sinon, on serait en droit de se poser la question sur tout plein de jeux et on a tous mieux à faire que se prendre la tête sur ça.

5.     La couverture nous envoie direct dans le folklore slave. C’est juste un exemple de sorcière ou c’est révélateur de toute l’ambiance du jeu ?

C’est juste un exemple car les sorcières et les sorciers sont internationaux. On en trouve partout, des griots africains aux mangeuses d’enfants slaves à la Babayaga en passant par les oracles grecs comme la pythie.

L’inspiration principale, c’est le conte. Le contexte est notre monde dans lequel les joueurs peuvent rajouter leur propre touche, leur propre morale et leur propre origine. Il faut faire attention avec le fait d’imposer nos références d’adulte dans un jeu pour enfant. Ils n’ont pas été, comme ma génération, « biberonés » à Tolkien ou Lovecraft. Avec l’illustratrice (Marion, ma frangine), on voulait donner une tonalité originale au visuel et pour cela, il fallait s’éloigner des inspirations habituelles. Donc, pas d’elfes, pas de tentacules .

6.      Le foulancement prévoit un écran de jeu. Pffff, à quoi ça sert ? Les joueurs dépassent à peine de la table de toute façon !

Haha, mais oui tu as raison ! Les gnomes sont tout petits, mais ils sont aussi fourbes et espiègles ! Il ne faut pas qu’ils puissent voir le scénario ni voir les réserves des ennemis. De plus, le paravent peut servir de bouclier en cas d’utilisation des sucreries comme projectiles !

Plus sérieusement, l’écran sera utile car il contiendra le Grand Grimoire (la liste de tous les sorts) et l’Herbier (une liste d’ingrédient pour aider l’improvisation). Néanmoins, sa présence est un sujet en discussion dans l’équipe de travail : est-ce qu’on maintient l’écran ou est ce qu’on concentre nos efforts sur le bouquin de base ? Il y a des chances de voir un sondage apparaitre prochainement pour permettre aux gens de se prononcer sur ce point.

7.      Donc, l’abréviation du jeu, c’est S.S. : on part bien là-dessus ?

Tu as complètement raison de faire cette blague. Ça aurait été dommage de ne pas évoquer les nazis tôt ou tard. Mais oui, j’avais conscience que ce genre de blague me pendait au nez…

Ça me rappelle une anecdote familiale (encore une… à ce rythme, vous pourrez bientôt m’appeler « père castor ») : mon grand-père s’appelait Salvator Saliba et bien avant la seconde guerre mondiale, il avait décidé, en toute innocence, de se faire tatouer ses initiales sur le biceps… Je vous laisse imaginer le malaise quelques années plus tard… Mais pour répondre à la question sérieusement : je préfère S&S si tu me le permets, ça sonne plus comme M&MS !

https://fr.ulule.com/sorcieres-sortileges/

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